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Il faut écouter le soldat Marcel

7 octobre 2004, 20:00

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Alors on commence où ? On commence par quoi ?

<B>● Qu?est-ce qui peut bien décider un jeune homme de 20 ans à s?engager dans l?armée britannique ?</B>

C?était en juin 1940. J?étais un boursier des chemins de fer et je venais de terminer un stage d?apprentissage de 5 ans dans les ateliers mécaniques pour devenir cheminot. J?étais chômeur et l?armée anglaise recrutait des techniciens. Nous étions 123 à nous engager comme mécaniciens, chauffeurs, entre autres. J?ai alors eu un entraînement militaire de deux mois avec la garnison anglaise qui assurait la sécurité Maurice. J?étais fier de faire partie de ce régiment qui s?appelait l?Essex Regiment. Puis, on nous a envoyés à Durban. De là, nous avons pris le train pour Cape Town. Il y avait un convoi d?un million de soldats de toutes les colonies qui étaient rassemblés dans le port. Il y avait 60 bateaux de transport de troupes et une vingtaine de croiseurs. C?était le premier contingent de soldats qu?on avait décidé d?envoyer au Moyen-Orient.

<B>● Que ressent un garçon de 20 ans devant cette promesse d?aventure : la peur au ventre ? </B>

Non, pas vraiment. Nous avons été débarqués à Suez. Ensuite, nous avons été conduits à Héliopolis, dans la banlieue du Caire, pour y être casernés. Une ville sophistiquée où habitaient tous les intellectuels égyptiens. J?ai commencé mon job dans les ateliers militaires qui se trouvaient dans le centre même du Caire. Nous réparions les chars d?assaut, les camions notamment.

<B>● Les Mauriciens se regroupaient ? </B>

Oui, mais très vite les Anglais ont envoyé certains aux postes d?avant-garde aux portes du désert de Libye. Le Western Desert. L?atelier où j?étais était le first advance base worshop à plusieurs dizaines de kilomètres du front où se déroulait le conflit. Nous réparions les tanks qui revenaient en piteux état. Il fallait faire vite. Il y avait aussi des tanks qui arrivaient en pièces détachées dans de grosses caisses. Il fallait vite les assembler pour qu?ils soient utilisés sur le front. J?avais 21 ans et c?était la jolie vie? Ah oui, c?était la jolie vie !

<B>● La guerre pouvait donc être une ?jolie vie??</B>

Bien-sûr. A 21 ans, on pense à cette aventure extraordinaire. Tout jeune pense à l?aventure.Nous avions la chance de la vivre. Quand j?étais au repos, j?allais visiter toutes ces merveilleuses villes d?Egypte : Port-Saïd, Ismaïlia. Mais quand ça a commencé à barder, nous avons été envoyés dans la bataille. Les soldats de l?infanterie nous donnaient des nouvelles quand ils venaient quitter leurs véhicules. Nous entendions dire que des Mauriciens mouraient à Tobrouk en débarquant des marchandises pour l?armée anglaise. C?était une drôle d?atmosphère. Je suis arrivé à Tobrouk après. Heureusement. Il y avait des blessés. Tobrouk était une forteresse et quand elle est tombée aux mains des Allemands, il y a eu 50 000 prisonniers. Il y avait des Mauriciens parmi eux : Armel, Nanette, Médard?Ils étaient attachés aux troupes combattantes.

<B>● Soixante ans plus tard, ces événements sont toujours vivants chez vous ? </B>

Oui. Je suis heureux d?y avoir participé. Cela me fait des souvenirs? J?ai passé la fin de la guerre à Beyrouth. C?est là que se préparait aussi le débarquement de Normandie. Nous montions des véhicules amphibies qui ensuite partaient vers la France.

<B>● Vous êtes un passionné de la Palestine. Les événements qui s?y déroulent aujourd?hui doivent vous toucher particulièrement?</B>

Oui, c?est un pays que j?aime. Je le connais bien. Je constate que l?ONU aujourd?hui n?est plus qu?un symbole comme était la Ligue des Nations avant. Cette ligue avait laissé Mussolini dévorer l?Italie en une bouchée. Toutes les grandes nations ont regardé et n?ont rien fait. Aujourd?hui, c?est le retour de l?histoire. Les Palestiniens luttent contre les armes sophistiquées des Israéliens avec des pierres. Si on laisse faire Israël, il peut avaler tous ces pays arabes. J?aime ce peuple palestinien. Je me rappelle de Haïfa, de Jérusalem? Nous avions nos ateliers qui y étaient basés. Près de la Sainte Cité. A l?heure du déjeuner, j?allais au Mur des lamentations. Je suis resté neuf mois dans ce pays? En Juin 41, j?y étais encore lorsque l?Allemagne a envahi la Russie.

<B>● Voyez-vous se profiler à l?horizon une solution à ce conflit israélo-palestinien ? </B>

Nous sommes tous là à regarder cette apocalypse que l?on fait vivre au peuple palestinien. Si les grandes puissances voulaient intervenir, ce problème serait réglé rapidement. Les Israéliens ont acquis ces terres par la force des armes. Et pesonne n?a jamais pu garder éternellement un pays acquis par les armes. Dans l?Antiquité, quand on envahissait un pays, on restituait une rançon. En ce 21e siècle, cela est totalement inadmissible. Cette terre appartient aux Palestiniens.

<B>● Vous niez aux Israéliens le droit à une terre ? </B>

Pas du tout. Mais tout est de la faute des Anglais qui, avec leur découpage, ont installé toutes les conditions d?une guerre. Israël était déjà proche de l?Occident. Les grandes puissances regardent deux frères qui se tuent et elles laissent faire. Tout le monde sait que si elles s?engagaient, l?ordre reviendrait. Ces deux peuples adorent le même Dieu et honorent les mêmes prophètes: Abraham, Jacob, Isaac. Ce serait si facile de faire revenir la paix?

<B>● Vous en parlez comme une terre qui est la vôtre?</B>

J?y ai laissé tant d?amis. Là-bas, au Liban, en égypte. Je suis si attaché à ce Moyen-Orient qui aujourd?hui souffre tellement.

<B>● Quand vous revenez à Maurice, on vous retrouve sur la commission Neerunjun sur le rail. Toujours ce désir de l?engagement ? </B>

Guy Rozemont avait décidé de bloquer le rail et la route le même jour. Je travaillais à l?école de Plaine-des-Papayes, comme instituteur. Le gouverneur, Sir Hilary Blood, ne savait pas comment résoudre ce problème. Il a proposé à Duncan Taylor, un officier de l?armée et à Rampersad Neerunjun, qui était alors un jeune magistrat de la cour industrielle, de faire partie de cette commission. Quand on a demandé à Rozemont qui devait représenter les travailleurs sur la commission, il a donné mon nom. Il pensait que je pouvais comprendre le problème des travailleurs manuels.

<B>● Comment votre nom lui est-il venu à l?esprit ? Vous étiez engagé politiquement ? </B>

Pas du tout. Il avait entendu parler de la grève que j?avais organisée au Soudan. J?avais protesté contre le fait que les soldats mauriciens n?avaient pas la même ration de nourriture que les soldats anglais ni les mêmes allocations. Nous avions la moitié de l?argent et de la ration reçus par les soldats anglais. Tous les jours, ils nous donnaient du poisson salé bouilli avec des bringelles. C?était infect. Les autres mangeaient bien. Nous n?avions pas le droit d?entrer dans les réfectoires de l?armée tant que tous les Anglais n?avaient pas mangé. C?était scandaleux. Je suis devenu les porte-parole de notre groupe et nous avons lutté. J?ai envoyé une lettre à Guy Rozemont qui l?a transmis à Raoul Rivet. Dans notre compagnie, il y avait Philippe, le frère de Guy Rozemont? C?est comme ça qu?il a appris mon existence.

<B>● Cette commission vous a lancé dans l?univers syndical ? </B>

J?ai réussi à convaincre M. Neerunjun, pas M. Taylor. Les patrons, vous savez, aussitôt qu?il y a quelque chose à débourser pour les ouvriers? Cela continue aujourd'hui d?ailleurs ! Quand on est venu me voir pour cette commission, j?ai posé une condition à l?establishment : sur cette commission, je ne suis plus un civil servant. Je suis un homme libre sans aucune attache avec le pouvoir colonial. Libre et indépendant. Ils ont protesté, mais ils ont accepté. En plus, c?était bénévole. Je touchais Rs 176 par mois et je payais mon transport tous les jours pour aller siéger.

<B>● Ami de Rozemont, vous n?avez pas été tenté par la politique, vous le jeune engagé syndical ? </B>

Non, quand il m?a proposé d?entrer en politique, je lui ai dit que je trouvais que c?était mieux d?être instituteur. Mais je l?aimais bien. Quand il y a eu le conflit entre lui, le docteur Millien et Renganaden Seeneevassen qui le considéraient un peu comme un illettré, je me suis mis à ses côtés. J?ai été assister, avec mon frère Maxime, à leur meeting au jardin de la Compagnie et je les ai traités tous les deux de Caïn ! Je criais : ?Caïn Caïn, où est ton frère !? Je les empêchais de parler. Ils trahissaient leur frère Rozemont. Cela m?a revolté. Les tapeurs de Millien et de Seeneevassen nous ont chassés du meeting. Mais je n?ai jamais voulu entrer en politique.

<B>● Vous avez une pointe de regret dans la voix?</B>

Sans doute, mais ce que je regrette vraiment, c?est de n?avoir jamais pu être avocat. J?aimais aller assister aux grandes plaidoiries de Jules Koenig. Mais j?ai aimé tout ce que j?ai fait. J?ai été très heureux qu?à la fin de la commission il fut décidé de donner 15% d?augmentation à tous les ouvriers. Ils touchaient 91 sous par jour. Après 25 ans de service, on touchait Rs 6.00. Par jour ! J?ai écrit dans un rapport il y a 50 ans : ?Le temps viendra où ce seront les ouvriers qui décideront de ce qu?ils toucheront.? C?est le cas aujourd?hui.

<B>● Pourquoi n?avez-vous pu devenir avocat ? </B>

Les autorités coloniales ont refusé de m?accorder un leave without pay, alors que j?avais déjà commencé mes études et que j?étais déjà diplômé en histoire. Je voulais continuer. Ils disaient : Il manque de professeurs. Il faut revenir. J?y étais bien forcé. Pour en revenir à la politique, si j?y étais entré, cela aurait été avec le Parti mauricien.

<B>● Pourtant, vous avez été candidat aux municipales de Port-Louis contre l?équipe de Gaëtan Duval?</B>

Mon grand frère et moi, après les élections de l?indépendance, nous n?étions pas d?accord avec cette coalition Ramgoolam et Duval. Alors, nous avons décidé de poser contre Duval et sa bande. Nous avons été battus. Nous avons fait cette élection avec Rs 900 en poche : nos économies. Nous avons pu sauver notre caution. Nous avons fait 2 meetings seulement.

<B>● Maurice vous inquiète aujourd?hui ? </B>

Je suis inquiet de voir autant de dépenses. C?est du show. Il n?y a rien dans le fond. On croit qu?en mettant des millions dans un bâtiment pour la galerie, on fait avancer les choses. On a perdu tout sens de modestie et d?humilité. Je me souviens du juge Rivalland. Nous avions eu des discussions à ce sujet. Quand on parle de Maurice, je vois tous ces pauvres. On s?occupe tellement peu d?eux. Ils sont ignorés. On leur présente les dorures de la foire en leur faisant croire que c?est de l?or. Quand je pense à Sam Lauthan, ministre de la Sécurité sociale. C?était mon élève. Il était très pauvre?

<B>● Les anciens combattants, on le constate, se sentent humiliés par leurs allocations ridiculement basses. Un autre de vos combats ? </B>

Lorsque les blessés mauriciens de la guerre au Moyen-Orient sont revenus, ils savaient que le gouvernement ne pourrait pas les aider. C?est alors que Raoul Rivet a proposé l?institution d?une loterie verte. D?après la constitution de cette loterie, 19% des revenus bruts collectés doivent aller aux anciens combattants. Le gouvernement a accaparé cette loterie en changeant son nom, en 1975. Elle s?appelait : Her Majesty?s Forces Fund et on a mis : Mauritius Lotteries. A partir de là, les anciens combattants ont été dépouillés. Aujourd'hui, les anciens combattants sont en guenilles, après avoir fait la guerre, offert leur jeunesse et leur force au pays. Savez-vous combien ils touchent ? Rs 525 par mois. Et nous sommes au 21e siècle?Beaucoup d?entre nous sont devenus des clochards. Ils viennent me voir en me disant d?organiser quelque chose pour eux, comme pendant la guerre. Mais je n?ai plus de force. De temps à autre, j?écris un article sur eux dans les journaux, pour faire prendre conscience de notre condition, mais je ne peux pas faire plus.

<B>● Le monde est de nouveau en guerre, comme il l?était en 1940, même si celle-ci ne se présente pas sous la même forme. Fatalité ? </B>

Que voulez-vous ? Nous sommes dans un monde où la force prime sur le droit. Regardez ce scandale du comportement américain dans le monde. Et plus particulièrement en Irak. Les menteurs dirigent le monde. Ils ont envahi un pays en se moquant des lois internationales, en se basant sur des faits mensongers. C?est révoltant.

<B>● Si vous aviez 20 ans aujourd'hui votre choix serait moins facile qu?en 1940, moins évident ? </B>

Je m?engagerais sans hésiter aux côtés du peuple irakien. Sans hésiter. Il y a trente ans, j?ai écrit une longue lettre à Anouar el-Sadate, président égyptien et à Menahem Begin, Premier ministre israélien pour leur dire ceci en substance : vous êtes deux frères. Pourquoi faites-vous la guerre ? Quand il y a eu les accords de Camp David, ils m?ont répondu tous les deux : une lettre de remerciements. Mon plus grand découragement, c?est de constater que malgré le fait que nous ayons versé notre sang pour défendre des valeurs, cette guerre de 39-45 ne nous a rien appris.

<B>● Des choses qui vous rendent heureux, malgré les noirceurs ? </B>

Bien sûr. Notamment le fait que personne ne peut me montrer du doigt pour quoi que ce soit. J?ai défendu ceux qui méritaient de l?être : le monde ouvrier. Je crois avoir été fidèle à mes convictions. Je marche dans la rue, fier et droit, regardant dans les yeux les personnes que je croise.

<I>?J?aime ce peuple palestinien. Je me rappelle de Haïfa, de Jérusalem? Nous avions nos ateliers qui y étaient basés. Près de la Sainte Cité. A l?heure du déjeuner, j?allais au Mur des lamentations. ?

?Regardez ce scandale du comportement américain dans le monde. Et plus particulièrement en Irak. Les menteurs dirigent le monde.?

?Mon plus grand découragement, c?est de constater que malgré que nous ayons versé notre sang pour défendre des valeurs, cette guerre de 39-45 ne nous a rien appris.?</I>

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