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Éric Triton : « Blues dan nou ! »

18 septembre 2004, 20:00

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Triton est la plus grande lune de Neptune. Normal qu?Éric voit du blues dans les étoiles. Le triton est un animal amphibien. Pas étonnant qu?il ait adopté la baie de Tamarin. Quant au tri-ton, ce tempo était jadis maudit pour son « instabilité » : la musique du diable? Alors quand Éric joue adolescent avec son « petit frère » du quartier, Steeve Deville, ça donne du « Tri-ton Devil » !

Faut-il te remercier ou te maudire de m?avoir fait aimer cette île, la nuit sur la plage. Les doigts des Jacques Lagane, Frico, Steeve, grattaient avec toi la plus mélancolique des chansons mauriciennes : « Mama papa dir mwa si zot ti kontan, kan mo ti vinn lor later? ». Blues dan mwa naissait à peine, fredonné à la Réunion un jour d?orage.

Aujourd?hui rien n?a changé. Ici, tifi enkor deziem lot. Mais tout a bougé, la Baie se bétonne. Fais quelque chose. L?art vaincra, un titre presque trop optimiste qui contraste avec ce blues en toi, cette plainte rugueuse qui donne la chair de poule. Maintenant tu as toujours ce ton sarcastique, mais avec le recul de ceux qui ont dû quitter le cercle insulaire. Engagé, mais aussi condamné à la distance, tu as encore en toi cette négritude que tu partages à la scène avec d?autres écorchés vifs comme Calvin Russel, l?ancien taulard américain aux cordes acidulées. Mais tes racines restent toujours mêlées à celles des filaos.

Fais quelque chose. Laisse pas Menwar tout seul, il a trop de boulot. Laisse pas Frico crooner, il a toutes les femmes. Laisse pas Jacques à l?arrière du Plaza. Cela a dû être touchant de venir, en visite officielle, et de donner aux tiens, aux Mauriciens, aux expatriés, le temps de découvrir ce don qui fait chialer Henri Salvador ; lui qui croyait devoir partir sans héritier.

À cité Père Laval, le quartier était truffé de musiciens, avec le rival de toujours, Steeve, compère des hôtels, du Club Med, qui aurait pu jouer à ta place avec Jacques Higelin. Vos joutes musicales ont fait germer deux grands talents au répertoire interminable avec en plus la couleur mauricienne du 6-8 ; le tempo du séga, une spécialité qui déroute les musiciens du monde.

« Dan koin legliz »

Steeve raconte votre première rencontre. « J?ai commencé la guitare à quatre ans. J?avais entendu dire qu?un autre gamin du quartier jouait vraiment bien. Au bout de quelque temps je n?ai pas pu m?empêcher d?aller le voir et j?ai dû me sauver de la maison pour en avoir le c?ur net. Éric m?a dit : moi aussi mo ti pe rod twa. » Grâce à la chorale, ils contournent l?interdiction des parents pour qui les musiciens sont des « vagabonds ». C?est là qu?ils traînent « dan koin legliz ». Leur groupe de reggae, Musical Brothers, fait ensuite vibrer la cité et les fancy fair.

Trente ans après ces débuts, Steeve est sur scène avec Éric lors de son passage triomphal au Plaza. Cette route-là a été longue. Elle est passée pour Éric par La Réunion, Paris, l?Afrique, Madagascar ; une galère jonchée d?histoires de ghettos et de conquêtes furtives. Steeve a préféré rester, malgré plusieurs occasions. Il confirme la classe internationale de son ami : « Il n?a rien à envier à un Keziah Jones. » Steeve attrape sa guitare et part dans une démonstration radicale dans son salon. « Éric peut le faire sur scène quand il veut. » À Bercy, dit-il, il aurait ainsi pris la guitare de Jones, l?aurait retournée et fait gémir sous le regard interloqué du propriétaire?

Tout ça pour dire que nous n?avons pas tout vu la semaine dernière au Plaza. Ceux qui connaissent bien Triton confirment : il peut « arracher » dix fois plus. Il peut vous balancer une gifle, vous faire dresser tous les poils ; soulever la salle pendant trois heures et faire fondre une cargaison de groupies patentées. Bon, c?est vrai que la voix était un peu prudente ce soir-là, surtout dans les aigus.

C?est vrai aussi qu?il n?a pas privilégié le funky groove de derrière les filaos. Mais son tandem avec le percussionniste Frédérique Piot est inattaquable. La recette, si elle est utilisée avec un Triton à 200 %, doit pouvoir propulser l?artiste sur l?Annapurna de la World Music.

Demandez à Percy Yip Tong, qui a longtemps suivi le bluesman et l?a amené à Nosy Bé, de vous faire écouter l?enregistrement du concert, bricolé sur place. Éric Triton y balance un jus à attendrir Muddy Waters. Mieux encore, demandez-lui comment il a réussi à le faire jouer en première partie de Luther Allison, au théâtre de Saint-Gilles, en 1997, pendant deux soirées.

Éric voulait simplement assister au concert. Pas de cachet, pas de billet d?avion. Il finit par arriver en stop peu avant le début du concert à guichet fermé. En quelques minutes, il séduit la foule, remue le théâtre et secoue le vieux maître du blues. Ensuite, il dort sur la plage. Ce fut le lancement en orbite, le démarrage d?une carrière qui lui ouvre les portes de Polydor Universal pour quatre albums.

Cela ne se fait pas de faire la fine bouche ? Le potentiel du musicien est impressionnant, de l?avis des spécialistes. Il a non seulement le talent d?un grand à la guitare, la couleur mauricienne en réserve, mais aussi le charisme, encore sous-exploité, d?une pointure comme Prince, la chaleur africaine et surtout une voix. Des comme ça, il n?y en a pas beaucoup à Maurice.

Dommage pour ceux qui n?ont pas eu de billet la semaine dernière. Entre les abonnés du Plaza, les invités et ceux qui viennent sans savoir ce qu?ils vont écouter, cela laisse peu de places aux autres. Il aurait fallu deux jours de concert. Nous aurions certainement eu le privilège de voir Éric Triton se lâcher, retrouver toute sa « voie » et réconcilier son blues avec le rythme des ravanes.

À Paris, il retrouvera une autre grande valeur mauricienne, Philippe Thomas, son alter ego trompettiste. Éric est présent dans le récent album des Thomas Brothers. Un autre clan, qui en balançant son « segazz », bouscule le jazz à tonton. C?est le secret de fabrication, le tempo du Marron, avec effet vibrasyon?

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