Publicité
Pirates des Mascareignes
La coupe est pleine depuis des lustres mais la malédiction s?abat encore et toujours sur les artistes mauriciens. Ces derniers assistent, presque impuissants, au piratage de leurs oeuvres. Ils voient d?autres récolter les fruits de leur labeur. Aujourd?hui, musiciens, producteurs, importateurs, autorités, tous disent que l?heure est enfin arrivée d?aborder les pirates de plein fouet !
Bientôt l?ère du piratage prendra fin. L?idée sonne comme un vieux refrain dont beaucoup se sont lassés. Mais aujourd?hui plus que jamais, toutes les parties engagées dans la lutte contre ce fléau estiment que l?heure est arrivée.
Depuis 2001, malgré la création de l?Anti-Piracy Unit (APU), le réveil de la Mauritius Society of Authors (MASA) et la volonté exprimée du ministère de la Culture, le piratage n?a cessé de prendre de la place sur le marché local.
D?abord les K7 audio, puis les VHS, puis les VCD et autres CD Rom et maintenant les DVD, tout se copie à l?île Maurice. La publicité n?est pas belle mais elle est bien réelle. Le piratage est un acte illégal, criminel, «qui tue notre culture », estime le producteur Michael Chang, de Wannado productions. C?est voler l?artiste, l?auteur, le producteur, l?Etat et le public aussi. Une voie facile mais qui prête à de graves conséquences.
Ainsi en s?appropriant les ?uvres des autres, les pirates volent un peu de leur âme d?artiste. En un clic de souris, le pirate efface la passion et des mois de travail. Leur passion est aujourd?hui gâchée par la peur d?être piraté, volé. Et l?amour se transforme en colère, comme celle de Bruno Raya, la semaine dernière. «Notre intention, à nous artistes, n?est pas tant de faire du profit. Nous sommes avant tout guidés par l?amour de la musique que nous voulons faire partager au plus grand nombre», dit Tony Farla, leader de Negro Pou Lavi.
«J?ai commencé par vendre des produits piratés, moi aussi. Des compilations de chansons à succès. Mais quand la loi, le Copyright Act est arrivé, je me suis recyclé», poursuit le producteur de Wannado.
La loi existante est, paraît-il, l?une des lois les plus sévères au monde. Mais elle ne suffit toujours pas à éradiquer le problème ou du moins à le contrôler.
Comme pour l?affaire Ralph Lauren, les pirates de CD musicaux ou de films profitent d?une apparente faille du système.
Selon l?inspecteur Nazeer Kurrimbaccus, de l?APU, pour qu?une saisie puisse être faite, il faut que le représentant de l?artiste piraté porte plainte. L?APU ira vérifier l?information puis devra attendre un mandat pour aller perquisitionner le magasin.
Ainsi dans le cas d?artistes étrangers, qui ne sont pas représentés à Maurice, les pirates estiment que leurs copies ne sont pas tout à fait illégales, puisqu?il n?y a pas de plaintes. «Il n?y a pas de restrictions alors pourquoi s?en empêcher», expliquera un pirate.
N?importe qui peut devenir pirate et s?installer. Ils ont l?air d?être organisés en une sorte de réseau, que certains appellent «coopérative». Mais beaucoup se tirent aussi dans les pattes et se piratent entre-eux. Et c?est qu?ils se permettent de se plaindre.
Un vieux boutiquier en vient même à espérer la fin du piratage. «Ce sera mieux pour tout le monde mais il faudra nous aider à nous reconvertir, à vendre de l?original». D?emblée, il apparaît que l?APU n?a pas les moyens ni les libertés nécessaires à la lutte anti-piratage.
La procédure a même de quoi choquer le ministre des Arts et de la Culture, qui n?interprète pas la loi de la même manière. Pourtant, l?APU ne peut saisir sans plainte préalable déposée par l?artiste.
Le procédé est aberrant, estime Teck Ip Kwok Sheung, directeur d?IKS Music and Vision. «IKS représente les sociétés de productions Sony et Universal à Maurice. Ce n?est sûrement pas à moi de faire tous les jours la tournée des magasins pour constater qui pirate ou pas et d?aller pour chacun, faire une déposition».
De plus, nombre d?artistes critiquent le manque d?effectif de cette unité. «14 personnes, même formées, ne peuvent pas à elles-seules, occuper et surveiller tout le territoire», estime Gérard Louise, le directeur de la MASA.
Certains autres artistes s?indignent aussi d?un manque d?efficacité. «Il y a des CD pirates partout aux alentours des Casernes. Tout le monde le sait», dit l?un d?eux. Les sentiments de colère et de désespoir habitent les artistes. Ils font de nombreux efforts sur la qualité de leur ?uvre, la qualité du son, la présentation et voient à tous les coins de rue leurs efforts et leur talent réduits à néant.
Plus tard l?inspecteur Kurrimbaccus dira également que tous les policiers sont concernés et ont le droit d?agir s?ils prennent les pirates en flagrant délit, dans la rue.
«Depuis sa création, l?APU a saisi plus de 110 000 CDs et plus d?une centaine de personnes ont été interpellées ou arrêtées », poursuit l?inspecteur, « on peut noter une diminution du nombre d?arrestations depuis quelque temps. Je pense que déjà certains pirates ont compris la leçon». Faudrait-il sévir davantage ? Oui, serait la réponse du ministère qui se prépare à donner «un coup de massue» en proposant une nouvelle loi qui viendra renforcer celle déjà existante.
«On a beaucoup fait pour l?élimination du piratage. On est encore bien loin du résultat souhaité, car on a pris du temps à se mettre en place, mais le piratage a déjà beaucoup diminué. Et aujourd?hui, c?est fini », affirme Motee Ramdass, le ministre des Arts et de la Culture. Une proposition qui devrait réjouir nombre de parties qui souhaitaient apporter des amendements au Copyright Act.
Plus important encore, l?éducation, la conscientisation du public. « Pour moi, un changement venu du public pourra, à lui seul, diminuer le piratage. Sans acheteurs, pas de vendeurs », explique un observateur du monde musical.
Bruno Raya, le leader d?Ottentik Street Brothers dont le dernier album, Revey Twa, a été piraté une semaine après sa sortie, abonde dans le même sens. «La fin du piratage n?arrivera qu?avec le soutien du public et des autorités».
«Que le public se rende compte du temps et de l?argent investi dans la production d?un disque. Pendant les quelques mois de création, l?artiste n?est pas rémunéré. C?est la vente de son album qui le fait vivre», ajoute pour sa part Michael Chang.
Toutefois, l?offre illégale répond à une demande qui ne peut se satisfaire des ?uvres originales proposées en magasins spécialisés. Les ?uvres piratées sont attrayantes par leur faible coût. Et comment expliquer qu?il est préférable d?acheter un CD original à Rs 200 alors que n?importe quel pirate ambulant, au marché vous offrira le même CD pour Rs 50. Puisque l?argument du prix semble prendre le pas sur l?argument de la qualité. Croyez-le ou non, mais les parties concernées s?engagent à diminuer le prix de leurs CD.
Du côté de la MASA, Gérard Louise explique qu?il existe la Motion Pictures Association qui regroupe tous les grands producteurs de cinéma et qu?avec des négociations, les prix pourraient baisser.
Il en est de même pour les produits musicaux. «Je ne demande qu?à baisser mes prix. IKS a déjà fait beaucoup d?effort pour proposer un catalogue pour toutes les bourses. C?est notre devoir de fournisseur. Et sans le piratage, les prix pourraient baisser davantage car nous pourrions importer davantage à moindre coût et à l?avenir mettre en place une industrie à Maurice», ajoute Teck Ip Kwok Sheung. Espérons que les promesses faites ne tombent pas à l?eau. Et que l?abordage ait bien lieu.
Meera Mohun, chanteuse
« Beaucoup de gens dans le public pensent que le monde de la musique n?est que « jalsa jalsa». C?est faux. Le piratage démontre le manque de respect dont les artistes souffrent.»
Michael Chang, Wannado productions
« Le piratage tue la culture. Pour que cette situation change, il faut faire comprendre à tous ceux qui achètent des produits piratés, le parcours du combattant que doit suivre un artiste pour vivre de son art.»
Bruno Raya, chanteur, producteur
« La goutte d?eau a fait déborder le vase. Les artistes n?en peuvent plus de voir leurs ?uvres piratées. Il faut que tout le monde se sente vraiment concerné par ce fléau pour que l?on arrive un jour à quelque chose. Et le plus important est de conscientiser le public ».
Jocelyn Louise, artiste peintre, écrivain, musicien
« Il y a un manque de contrôle évident mais cette situation peut changer. Il faudra augmenter les effectifs policiers »
Teck Ip Kwok Sheung Représentant de Sony et Universal à Maurice
«Le piratage est un acte anti-patriotique. Il est temps que les choses changent et nous sommes prêts à investir pour baisser nos prix ».
Tony Farla, leader de Negro Pou Lavi
« L?évolution technologique a permis au plus grand nombre d?avoir accès à la musique, en copiant. Mais il faut rappeler que c?est un acte illégal et immoral. Les pirates profitent du travail des artistes. Et pour moi, l?un des plus gros responsables, avec les pirates eux-mêmes, c?est le public qui a tant encouragé le piratage.»
La situation dans la région
Quelle que soit l?ampleur regrettée du phénomène de piratage à Maurice, notre île n?est pas la pire lotie en ce domaine.
Et les efforts entrepris depuis deux ans pour combattre ce fléau font du pays un exemple dans tout l?Océan Indien. Aux Seychelles, des représentants de la MASA ont découvert que des artistes seychellois prenaient des musiques mauriciennes et les retravaillaient pour les commercialiser.
«On ne peut rien y faire pour le moment », explique Gérard Louise (photo), « car les Seychelles n?ont même pas de société des auteurs. Mais après notre visite et nos explications, les artistes seychellois semblent trouver intérêt à légaliser leur industrie». A La Réunion, les artistes sont fort bien protégés par la puissante Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Mais, «nous avons récemment trouvé des productions mauriciennes distribuées sans autorisation». Toutefois, les accords passés entre la Sacem et la Masa auront vite fait de régler le problème.
Publicité
Publicité
Les plus récents