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Planter le savoir

17 septembre 2004, 20:00

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Joyce Govinden-Soulange est habillée et maquillée avec tellement de goût qu?on a du mal à l?imaginer en bleu de travail, avec bottes et gants en caoutchouc, à bêcher la terre. Et pourtant, deux fois la semaine, ce docteur en biotechnologies végétales et chargée de cours à l?université de Maurice, se prête au jeu de gaieté de c?ur.

Cette ancienne étudiante en sciences au Collège de Lorette de Quatre-Bornes poursuivait deux rêves pendant l?adolescence. Elle voulait d?abord se spécialiser en chimie, matière qui parvenait à étancher sa soif de savoir. Ensuite, elle voulait enseigner à partir de connaissances mémorisées comme le faisait son enseignant d?alors, Roger Perdreau, et comme elle l?a vu faire des années plus tard par Ameena Gurib-Fakim, professeur de chimie organique à l?université de Maurice.

Comme cette institution tertiaire ne propose pas, à l?époque, d?études supérieures en chimie mais en agriculture, la jeune femme hésite, à l?issue de sa Form VI, entre se rendre en France pour effectuer les études de son choix ou se lancer dans des études tertiaires d?agronomie à Maurice. Après avoir pesé le pour et le contre, Joyce, craignant d?être perdue avec les équivalences scientifiques françaises, opte pour la dernière matière citée, se faisant inscrire en licence auprès de l?université de Maurice. Si l?agronomie à proprement parler ne l?intéresse pas outre mesure, elle est fascinée par la biochimie ? application de la chimie à tout organisme vivant pour mieux expliquer son fonctionnement ? enseignée de tête par le professeur Gurib-Fakim.

DEMANDE DE BOURSE

Joyce s?applique si bien qu?aux examens finals, elle se classe parmi les cinq premiers. Ne sachant pas trop quelle voie suivre, elle accepte un emploi d?enseignante de sciences au Collège de Lorette de Curepipe et y reste six mois. Voulant étudier en vue d?obtenir une maîtrise en biotechnologie, ensemble de techniques visant à reproduire des plantes en laboratoire et à les propager, elle fait des demandes de bourse auprès de plusieurs organismes.

Elle a déjà identifié son sujet d?études, à savoir la culture invitro de l?anthurium en vue d?augmenter sa production. «En 1989, la culture de l?anthurium était en vogue et je voulais le faire pousser en milieu stérile pour mieux le propager». Vu ses résultats de licence, elle obtient une bourse du Commonwealth. Trois universités sont disposées à l?accepter : l?université de Cambridge et celle de Bath, en Grande-Bretagne ainsi que l?université de Murdoch, en Australie.

Avant qu?elle n?ait fixé son choix, Joyce apprend qu?il y a une question parlementaire à son sujet. Si à l?époque, elle est vexée à l?extrême car « mon dossier était clair et je n?ai jamais trempé dans des magouilles », elle a depuis pris le parti d?en rire. «On ne peut rien contre la jalousie des uns et des autres ! ». Des trois universités susmentionnées, celle de Bath lui donne la possibilité d?étudier pour obtenir un Master in Philosophy, l?équivalent d?un diplôme d?études supérieures spécialisées. C?est cette dernière proposition qu?elle accepte.

Elle doit cependant changer son fusil d?épaule car l?anthurium est une plante ne poussant pas en Grande-Bretagne. Qu?à cela ne tienne, Joyce s?intéresse à la pomme de terre. «Je voulais faire pousser des tubercules in vitro à partir d?une plante qui aurait germé en laboratoire et non pas à partir d?un morceau de pomme de terre consommable. Les Britanniques s?y intéressaient autant que moi».

Une fois à Bath, Joyce manipule le matériel végétal et rend le milieu en éprouvette semblable à celui de la terre. Le germe obtenu est placé en milieu stérile et devient une vitro-plante. La jeune femme continue ses manipulations et, en jouant avec les régulateurs de croissance, obtient des micro-tubercules de la grosseur d?un pois qu?il est tout à fait possible de propager. Avec ces résultats, elle est en mesure de présenter sa thèse et d?obtenir son M.Phil en biotechnologie végétale. Joyce, qui rêve d?aller jusqu?au doctorat, réclame une extension de bourse qu?elle n?obtient malheureusement pas.

Rentrée au pays en 1991, elle tourne en rond pendant un an avant d?être embauchée comme chargée de cours d?agronomie et de biotechnologie végétale à l?université de Maurice. Les premiers jours, elle doit remettre les pendules à l?heure avec ses élèves masculins. «J?ai l?impression que dans leurs têtes, une universitaire, ça doit porter des lunettes, être mal fagotée et avoir la mine rébarbative. Si bien qu?il m?est arrivé de me faire siffler en cours. J?ai dû rappeler les impertinents à l?ordre. Ce qui m?a valu une réputation d?universitaire sévère. Mais depuis, mes élèves me respectent et respectent surtout mon travail. Je crois que si le travail qu?on fait est irréprochable, les gens vous respectent et ce, quel que soit votre look. »

Elle prend énormément de plaisir à enseigner aux élèves jusqu?au niveau de la maîtrise. Ce qui lui plaît surtout, c?est de voir qu?un nombre plus important de filles optent pour l?agronomie et la biotechnologie végétale. Comme la biotechnologie est un domaine dynamique et que Joyce veut rester à niveau, elle surfe sur le Net, commande les nouvelles publications en la matière et garde contact avec l?université de Bath. Elle n?a pas encore atteint le stade d?Ameena Gurib-Fakim ou de Roger Perdreau, qui enseignent de mémoire, mais sa vie de chargée de cours est grandement facilitée par l?usage de l?informatique.

La faculté d?Agriculture lui ayant demandé de relancer le Musée des plantes, elle s?exécute, travaillant de concert avec trois techniciens et le manager du musée, remettant cette ferme en état.

Entre-temps, Joyce épouse Gino Soulange, auditeur au sein d?une institution bancaire, à qui elle donne par la suite deux enfants, Koenraad, aujourd?hui âgé de quatre ans et demi et Kelly, deux ans. Mais son insatiable besoin de savoir la démange. Elle rêve d?un doctorat et elle y tient. Le sachant, le professeur Gurib-Fakim, qui entreprend à l?époque une étude sous l?égide de la Commission de l?océan Indien sur les plantes des Mascareignes, lui propose de diriger sa thèse de doctorat. Un autre universitaire réunionnais travaillant avec le professeur Gurib-Fakim la dirige aussi.

Comme cette dernière fait de la recherche sur la conservation des plantes endémiques à vertus médicinales qui sont menacées, cet éminent professeur demande à Joyce d?appliquer la biotechnologie à la sauvegarde du baume de l?île Plate dont le nom botanique est le psiadia arguta. Dans la médecine traditionnelle, cette plante était utilisée comme expectorant, comme médicament contre l?asthme et comme antiseptique.

BESOIN DE DÉFIS

Joyce a commencé par faire des essais sur quatre boutures du même genre, dont le psiadia dentata endémique à la Réunion, vérifiant si leurs extraits avaient effectivement des propriétés médicinales. La réponse étant positive, elle a fait une culture in vitro avec le psiadia arguta et a pu le réintroduire dans la cour de la ferme de l?université de Maurice, dans sa cour et dans d?autres endroits de l?île. Ces recherches ont été faites de concert avec l?université de la Réunion, la Commission de l?océan Indien, l?Université Catholique de Louvain en Belgique et le Cranfield Biotechnology Centre de Grande-Bretagne.

Joyce a heureusement obtenu l?aide de sa famille, ses parents gardant parfois les enfants quand elle devait rédiger sa thèse, son mari lui tenant compagnie pendant ladite rédaction et ce, jusqu?à des heures indues, éditant son texte. La jeune femme a soutenu sa thèse en septembre 2003 et a obtenu son résultat en juin dernier. «Je suis emballée d?être enfin docteur et de pouvoir diriger les étudiants en thèse de doctorat. » Ses découvertes ont été publiées dans plusieurs journaux scientifiques dont le fameux Biosystematics and Ecology.

Sachant que le gouvernement mauricien veut introduire le Mauritius Agricultural Biotechnology Institute, Joyce espère bien pouvoir y apporter sa contribution. «J?aimerais mettre mes compétences au service du pays.»

Comme Joyce a besoin de défis, elle a placé la barre encore plus haut cette fois, visant un post-doctorat sur la Résonnance magnétique nucléaire, technologie dernier cri utilisée pour identifier la structure des molécules. Pour l?instant, elle ne veut pas en dire trop sur le sujet. Il y a tout à parier qu?elle fera encore parler d?elle ?

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