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Homme aux couleurs
? ?Revue Noire? dit de vous : ?Khalid Nazroo a l?assurance de ceux qui vivent avec leurs oeuvres.? On ne peut pas se contenter juste de fréquenter son oeuvre, il faut vivre avec.
C?est une définition où je me reconnais. Je vis avec mon oeuvre. Chez moi, j?ai mon atelier qui est une galerie personnelle. Tous les jours, quand je vais dans ma grande salle de travail, je tolère difficilement le travail des autres. J?ai une collection d?oeuvres des autres peintres mauriciens que j?ai mise à certains endroits de ma maison. Il y a des espaces où je ne mets que mon travail. Afin de n?avoir que ça sous les yeux. Vous savez, je sais que je vis pour pouvoir créer. Le travail de la peinture continue tout le temps. Il continue en moi.
? Toute forme d?art n?est-il pas travail permanent ?
Oui, mais je pense que c?est encore plus particulier pour la peinture. Je peins ce que je suis. Donc je peins ce que je suis en tant qu?homme. Avec mon identité. C?est indissociable. Je peins ce qui m?intéresse, ce qui m?interpelle. Tout ce qui peut m?apporter quelque chose dans mon travail pictural. C?est très formel. C?est comme cette exposition que je fais actuellement. Le thème de l?architecture islamique est nouveau pour moi. Les mosquées à Maurice n?ont pas des oeuvres d?art. C?est là-bas, à Jeddah, Médine et La Mecque que j?ai découvert cette culture islamique.Mais la nuance est que je ne suis pas de culture arabe. Je suis de religion musulmane. C?est très important d?expliquer ces choses-là. Picasso était Espagnol et communiste. Moi, je suis Mauricien et musulman. L?ordre est important. Je ne pourrais pas dire que je suis musulman avant d?être Mauricien.
? Peut-on dire de cette exposition qu?elle est une célébration de votre religion, l?islam ?
Il y a des civilisations où la religion est liée à l?art. De toutes les manières, les croyances font partie de la civilisation. Si je devais parler de modernité ? car je crois m?inscrire dans une approche moderniste ? je dirais que cette culture islamique m?a permis de continuer mon travail de peintre. J?étais, récemment à Nantes, pour aller faire, pendant une semaine, de la lithographie. Tout ça, même si c?est différent, c?est du Nazroo.
? L?artiste est forcément retourné sur lui, forcément nombriliste.
J?ai découvert que j?étais nombriliste, c?est vrai. Mais surtout, je suis une personne très sensible. Je suis sujet aux pressions que l?on ressent au sein d?une société, aux données sociales?
? A Maurice, vous devez être servi en pesanteurs sociales?
Oui. Rasion de plus pour voyager souvent. Les voyages sont salutaires quand on vit à Maurice. Quitter ce monde insulaire, fermé, assez étouffant. Mais au-dessus de tout, le salut, mon salut, vient de l?art. L?artiste reste, dans toute société, un être décalé. Mais les artistes ressentent les événements qui traversent les sociétés. Cela se retrouve dans leurs oeuvres. Cela a toujours été comme ça. L?expressionnisme est né en raison des événements qui ont mené l?Allemagne vers le nazisme. Mais L?art existe depuis toujours. Depuis les grottes, même avant le feu. Les artistes ont toujours existé.
? Votre art existe-t-il en fonction du lieu où vous l?exercez ?
C?est une question jamais facile à répondre. J?ai longtemps vécu en Europe et là-bas, je n?ai jamais eu une très bonne santé. Je ne suis pas un homme malade, mais je suis assez fragile. Je suis rentré à Maurice en 1982. Je me suis tout de suite mis à l?enseignement, qui a été tout de suite une béquille utile pour moi. Mais le centre de mon existence, c?est de pouvoir travailler ma peinture, créer, m?exprimer. Il faut se donner les moyens de créer. C?est important de pouvoir vendre ses tableaux, mais ce n?est pas vital. Nous sommes dans un petit pays et la peinture reste très élitiste. La création, c?est un travail de tous les jours, difficile?
? Dans ses ?Entretiens avec Cézanne? de Joachim Gasquet, le peintre estime que ?la vraie difficulté de l?art, c?est de renouveler son émotion face au quotidien??
C?est très juste. Si on n?a rien à dire, il faut se taire. Si on fait oeuvre d?artiste, il faut avoir des choses à dire. Cézanne, quand il était en Provence, devant la montagne Sainte-Victoire se mettait à son chevalet tous les matins. L?important, ce n?était pas que la montagne Sainte-Victoire soit là mais que Cézanne soit là. Il avait des problèmes picturaux, il voulait se dissocier des impressionnistes et il a structuré sa peinture. Sainte-Victoire n?a été que le révélateur qui lui a permis d?arriver vers sa transition, vers le cubisme? Ç?aurait été dans un autre endroit, cela aurait été pareil?
? ? Puis Cézanne ajoute : ?C?est si bon et si terrible de s?installer devant une toile vide.? Vous connaissez cette angoisse ?
Non. Je ne connais pas cette angoisse. Dans mon espace, je suis interpellé par mon travail qui est là pour me rappeler ce que j?ai fait et ce qui me reste à faire.
? Se rappeler sans cesse son chemin est une urgence ?
Pour moi, oui. J?ai découvert une toile que j?ai réalisée il y a 26 ans. J?y ai vu une certaine continuité? Qui me dit que mon cheminement est cohérent et qu?au-delà des circonstances de la vie, le travail de la peinture continue dans la durée. C?est de la recherche. Quand je dis que je peins ce que je suis, ça veut dire que je peins les problèmes d?un peintre. Au-delà du sujet, le peintre parle de peinture. La peinture existe et a un cheminement à travers l?histoire. Quoi qu?en pensent les artistes contemporains qui veulent oublier l?histoire et l?esthétique, la peinture sans l?histoire n?est rien. Je suis contemporain quand je pense à la mémoire de la peinture. On ne peut pas peindre aujourdhui sans savoir ce qui a été fait hier. Dans les universités, on n?apprend pas à peindre. Personne ne peut vous le montrer. On vient apprendre tout ce qui tourne autour de l?art. Et puis, chacun fait son cheminement intérieur par rapport à sa philosophie de la vie. Il faut lire ce que les peintres ont écrit sur leurs oeuvres.
? Si un peintre doit expliquer sa peinture, s?il lui faut des mots, cela peut aussi vouloir dire qu?il n?a pas été précis dans son langage pictural? L?admission d?une faillite de sa propre expression?
Pas du tout. Il y a toujours eu des écrits des peintres. Quand Kandinsky écrit sur le spirituel dans l?art, ce n?est pas un ratage. Il explique son travail et raconte pourquoi il va vers l?abstraction.
? Cela équivaut à dire que la peinture en tant qu?art ne peut tout exprimer ?
Il faut expliquer la peinture. C?est comme le chinois, ça s?apprend. Si on expose un jeune enfant à des toiles, il doit être soumis à un apprentissage comme pour la musique ou la littérature.
? Que dites-vous à un être qui ne sait ni lire ni écrire et qui pleure devant le Requiem de Mozart ? Qu?il est dans le faux ?
Non, pas du tout. Il y a des peintres qui sont des instinctifs, qui n?ont jamais étudié, comme le douanier Rousseau par exemple. Il y a Granma Moses, une Américaine qui s?est mise à peindre à 80 ans et qui produit des oeuvres fantastiques. Chazal a commencé à peindre à 60 ans !
? Le créateur autodidacte croit-il dans l?art de la même manière que le créateur qui est passé dans une école de peinture ?
Je ne crois pas. Ils ne voient pas les choses de la même manière, mais plus important que tout, ils parlent de la même chose. L?art, la peinture notamment, a un aspect cérébral et un aspect instinctif. Les deux chevauchent côte à côte. Quand j?étais étudiant en France, j?aimais beaucoup aller à Beaubourg, juste avant la fermeture, voir un tableau de Bonnard : ?Le cerisier en fleurs.? On disait que Bonnard allait au musée avec des tubes de peinture dans sa poche et, quand personne ne le regardait, il continuait à retoucher son tableau ! Quand j?ai commencé aux Beaux-Arts, je voulais faire de la peinture ?mauricienne?, faire ressortir mon identité.
? Peut-on décrire une identité ?
Je crois savoir ce que c?est être Mauricien. C?est un être extrêmement complexe, qui est à cheval sur plusieurs cultures, mais qui n?est d?aucune d?entre elles. Il est quelqu?un d?autre. Le Mauricien a une façon de voir la vie qui me fait dire qu?il comprend le sens de l?existence. Je suis né ici et je dois constamment revenir ici. C?est qu?il y a quelque chose. Ici, c?est le lieu où je pose mes valises.
? Votre peinture est donc mauricienne ?
Oui, et en même temps, je pose la question: est-ce qu?il y a une peinture mauricienne ? C?est personnel. A l?époque, je pouvais travailler avec les autres peintres, faire de la recherche en groupe. Aujourd?hui, cela m?est impossible. Je suis seul et je travaille seul.
? Créer, c?est d?abord vouloir être seul ?
Oui. Je ne peux que travailler seul. En décembre, j?étais à Nantes où j?ai travaillé sur la lithographie contemporaine. J?ai vu les autres et j?ai dû tout le temps me situer par rapport à ce que je voyais. Cela a toujours été comme ça. Le créateur doit toujours se situer par rapport aux autres.
? Créer dans l?absolu vous paraît aléatoire ?
Un enfant peut créer dans l?absolu. Ou un oiseau qui chante dans un arbre. Ou un autodidacte forcené qui ne veut rien voir de ce que les autres ont fait. Malcolm était un peu comme ça.Un jour, Henri Koombes m?a raconté ça, Malcolm a déchiré deux tableaux de Braque en disant que c?était de la merde ! Faut-il être sûr de soi et savoir que l?on a quelque chose d?important à dire?
? Vous avez des choses importantes à dire ?
Je ne sais pas si elles sont importantes, mais c?est ma musique à moi, petite ou grande, et je veux la faire écouter. J?ai 50 ans. Cela fait 35 ans que je peins, et j?aimerais continuer encore pendant 30 ans encore.
? Quand vous dites à vos parents à 5 ans : ?Je serai peintre?, ça veut dire quoi ? Que votre destin était irrémédiable ?
Je n?avais pas d?autre choix. Je voulais être peintre et je le sais depuis l?âge de 5 ans. C?est comme ça. Savez-vous ce que cela voulait dire, devenir peintre à Port-Louis dans les années 50-60. C?était quelque chose d?extravagant. Mais mon obsession était toujours là. A l?école, je dessinais tout le temps. Le professeur me mettait au tableau, me donnait dix craies de couleur et me demandait d?illustrer toutes sortes de choses pour les autres. Le professeur montrait ce que je faisais aux autres. Si bien qu?à un moment, cela me paraissait normal de dessiner. De plus, mes parents ne m?ont jamais découragé.
? Vous voyez, aujourd?hui, dans les yeux de vos élèves ceux qui vont continuer la route ?
Non, on ne peut pas voir ça, c?est difficile. Peindre est un combat. Celui qui continue est un obsédé, un forcené. Et je vois rarement cela chez mes étudiants. Et puis mes élèves sont des professeurs. Je leur enseigne la pédagogie. Mais parmi mes étudiants, j?ai vu aussi des génies qui ne se sont retrouvés nulle part. Circonstances de la vie? Besoin de gagner sa vie, pas assez d?encouragement. Pas assez d?images de réussite. Je me souviens quand j?étais à Paris, en allant à l?école, des fois, je croisais Francis Bacon. Il allait chez Claude Bernard, sa galeriste, rue de Seine et je me disais : ?Voilà, devant moi, sans doute le peintre du 20e siècle.? Il passait tranquillement, sans doute sortait-il du casino où il dépensait tout son argent?
? Ce soir, votre exposition s?ouvre ici, dans ce centre culturel islamique. Est-ce votre manière de dire que la religion, votre ?uvre, est sous influence religieuse ?
Non. Spirituellement, j?ai mon chemin. Mais ce travail est spécifique. Peut-être que je ne l?aurais jamais montré si ce centre n?avait pas été construit. C?est un lieu qui colle bien à ce travail que j?ai fait au cours de mes voyages dans des pays arabes. Ce n?est qu?une facette de mon travail. Je fais beaucoup d?autres choses.
? Touche-à-tout, comme aiment le dire les critiques ?sérieux? ?
Je ne connais même pas le sens de ce mot ! L?artiste n?a pas à choisir. C?est la liberté de choisir. C?est une fausse rigueur de demander à un artiste de ne faire qu?une chose. Je suis protéiforme. Je voudrais revenir à votre question précédente. Ma religion a quelque chose à voir avec mon identité. Donc, elle a forcément quelque chose à voir avec ma création. Mais elle n?est pas ma référence première dans ma peinture. Je sais que c?est difficile à comprendre, mais moi, je suis un chercheur de formes et de couleurs.
? Peut-on trouver un sens aux choses à travers les formes et les couleurs ?
Mais bien sûr ! Cézanne, dont vous me parliez, a passé sa vie à faire ça. Je me suis toujours posé deux questions : Qui je suis et comment faire de la peinture??
? Puis-je attendre une réponse ?
Oui. Je me connais. Et j?aimerais continuer à connaître la peinture. Elle m?apporte tant de choses. Elle me fait dire des choses. L?artiste communique avec lui-même et avec les autres.
? Comment expliquer que les artistes s?entendent si mal entre eux. A Maurice, comme ailleurs, le milieu des artistes est fait de coups bas, de jalousies puériles? eux qui se disent grands communicateurs?
Un problème d?égo, un problème de génération?Le rêve de réussite, d?avoir de l?argent. Que vous dire ?
? Réussir, gagner de l?argent ne vous préoccupe pas ?
Non. Sinon j?aurais cessé de peindre depuis 30 ans. Je me contente de cette autosatisfaction que doit avoir quelquefois ? pas toujours ? tout artiste en regardant son travail.
?Picasso était Espagnol et communiste. Moi, je suis Mauricien et musulman. L?ordre est important.?
?Le Mauricien a une façon de voir la vie qui me fait dire qu?il comprend le sens de l?existence.?
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