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?Dans l?absolu j?aimerais partir pour l?OMC?

8 juillet 2004, 20:00

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? Le ?BSc in Forestry? que vous détenez vous a-t-il aidé à naviguer dans la jungle de la politique ou de la vie tout simplement ?

Une formation scientifique a ceci d?avantageux : elle vous apprend sans cesse à enchaîner analyse et synthèse. Et je crois que ce sont les deux qualités essentielles pour survivre dans n?importe quelle jungle. Pratiquer la politique n?est pas facile, mais je n?ai jamais senti la dureté de la politique, comme certains le disent. Cela dépend de l?attitude que l?on adopte?

? On vous sent quelquefois comme distancié des choses?

Je ne sais pas si ce n?est de la distance. Du recul, peut être? Mais je suis un réaliste. J?ai toujours su qu?en politique, il y a des moments difficiles, des moments de victoire et de défaite, il suffit de bien l?intégrer en soi. Il faut suivre son parcours.

? Cela veut dire quoi le mot ?réaliste? dans la bouche d?un homme politique ?

Des gens disent ce mot avec une dimension péjorative. Cela veut tout simplement dire voir les réalités de la vie, d?un pays, en face et agir en conséquence.

? Pour vous, être réaliste sur le plan politique c?est avoir de l?ambition ou au contraire, ne pas en avoir ?

Je n?ai jamais cherché des choses impossibles. J?ai toujours, en politique, voulu des choses que je savais pouvoir obtenir, que je savais être à ma portée.

? Comme ce fauteuil de Premier ministre par intérim sur lequel vous êtes actuellement ?

(Rires) Mais non, pas du tout? C?est arrivé comme ça, j?en suis content. Je n?aurais pas été à ce poste, cela n?aurait pas changé ma vie, ni mon approche envers la politique.

? Votre discrétion donne parfois l?impression que vous gravissez les échelons politiques malgré vous? Ce n?est qu?une impression ?

C?est vrai, je crois que c?est important pour un homme politique d?avoir des ambitions. Pas forcément d?être ambitieux. Le problème se pose quand l?ambition se confond avec les convictions. Si elle devient la chose la plus importante de son action politique et que tout ce qu?il fait en dépend, un vrai problème surgit. Quand on devient prisonnier de son ambition, c?est grave. Cela vous fera trébucher très vite.

? De votre fauteuil de directeur du Sugar Planters Mechanical Pool, il y a 20 ans, au poste que vous occupez aujourd?hui, êtes-vous surpris de votre trajectoire ou pensez-vous qu?elle suit une certaine logique ?

Je n?ai jamais pensé à cela de cette manière. Quand j?ai commencé en politique, j?avais l?ambition de devenir député ou ministre pour réaliser des choses. Mais je n?ai jamais pensé à aller plus loin? devenir Premier ministre par exemple? C?est vrai qu?en y réfléchissant, je suis assez surpris de ma carrière. J?ai eu de la chance. Quand on m?a demandé de venir dans la circonscription de Rose-Hill, cela a été déterminant et m?a donné une certaine continuité dans ma carrière. J?ai toujours fait de la politique avec détachement, passion et recul. Par exemple, je suis avocat et j?ai toujours fixé des cas en cour qui tombaient le lendemain des résultats des élections. C?est symbolique. Cela veut dire que, élu ou pas, ma vie ne change pas. Le lendemain des résultats de 1982, le juge Ahnee m?a demandé, en boutade, ce que je faisais là ! Dans ma tête, ce n?était pas la fin du monde que je ne sois pas ministre. Cette attitude m?a toujours apporté une certaine sérénité. Vous savez, j?ai démissionné trois fois des gouvernements au sein desquels je travaillais.

? Une fois, vous avez laissé entendre que vous désiriez vous éloigner de la politique. Quelles en étaient les raisons ?

On avait perdu l?élection partielle de Flacq face au Parti travailliste. Le Mouvement militant mauricien (MMM) était arrivé en troisième position avec 17 % des voix, dans une circonscription où nous faisions d?habitude au moins 40 % des voix. C?était un sale coup, une mauvaise défaite. Puis est venue la défaite de la fédération à l?élection partielle de Beau-Bassin. Je me suis demandé si le moment n?était pas venu de laisser la place aux nouveaux pour reconstruire un autre parti. Voilà le contexte. Avec notre système de jeu d?alliances, il est quelquefois difficile pour les nouveaux de trouver leur place.

? Le jeu d?alliances du système électoral vous gêne-t-il ?

Pas du tout. C?est un pays difficile. Il faut dire les choses comme elles sont. Les communautés aiment se retrouver dans un gouvernement. Elles se sentent en sécurité ethniquement. On peut le regretter, mais c?est important pour la stabilité du pays. Il serait hypocrite de ne pas le constater. J?aurais souhaité que ce soit différent, mais c?est comme ça. Cette polarisation de l?électorat ne permet pas de gagner une élection tout seul. Les alliances permettent de brasser large et tout le monde s?y retrouve. Il est important que les partis ne soient pas perçus comme représentatifs d?une communauté. Je dois dire que les résultats du récent sondage de Synthèse m?ont fait plaisir parce qu?ils montrent qu?aucun parti n?est plus ethnique. Tous les grands partis sont des partis nationaux. Nous avons fait, si ce sondage reflète la vérité, un long chemin vers l?unification de la population.

? Vous êtes issu d?une famille pauvre. Cette réalité a-t-elle influencé votre manière d?aborder la politique ?

Je viens d?une famille pauvre où nous dormions à sept dans une chambre. Avec le recul, ces difficultés ont été une très belle expérience personnelle. Connaître et comprendre les difficultés d?une vie aide à mieux voir. Elle a influencé ma manière de pratiquer la politique. Je ne suis pas un grand tribun qui va faire vibrer les foules. Dans les meetings, je parle de choses terre à terre : de l?éducation, des prix, des choses de tous les jours. Si après un meeting, 100 personnes se disent : ?Jayen comprend nos problèmes?, j?en suis vraiment très heureux.

? Êtes-vous à l?aise au sein d?un gouvernement que certains qualifient d?ultralibéral, avec la notion péjorative que cela comporte ?

Ce qui m?intéresse, c?est l?égalité des chances. Nous ne serons jamais égaux, mais il nous faut avoir des chances égales. Je suis à l?aise dans ce gouvernement. Avec la réforme de l?éducation, nous allons vers cela. Chaque fois qu?arrivent les résultats du Certificate of Primary Education, je vais au Queen Elizabeth les vérifier. Je suis toujours abasourdi de voir comment à Rose-Hill, ma circonscription, d?un côté de la rue Hugnin, les enfants sont dans les 400 premiers et de l?autre, ils se retrouvent classés après 4000. C?est terrible. C?est pourtant la même ville .

? N?est-ce pas cela que l?on appelle une faillite politique qui dure depuis 38 ans? ?

Je le crois. Et je crois qu?avec ce gouvernement nous sommes partis pour une meilleure égalité des chances dans l?éducation.

? Et dans d?autres sphères ?

Ça c?est une autre question. On essaie de le faire, mais ce n?est pas facile, ce pays devient élitiste?

? Pouvez-vous expliquer ?

Il existe une couche de la société où les enfants sont bien formés et on les retrouve partout. Certains peuvent dicter leur salaire et d?autres ne trouvent même pas un emploi. C?est injuste. Je ne mettrais pas ça sur le dos des politiques. C?est le type de société dans laquelle on vit. Le système est injuste. Une élite monopolise les places. Ce n?est pas une critique, juste un constat. Une élite est importante pour tirer vers le haut mais il faut une mobilité sociale pour que le plus grand nombre puisse y entrer.

? Le Premier ministre a laissé entendre que vous êtes appelé à de plus hautes fonctions et à un bel avenir politique. Comment envisagez-vous votre carrière politique ?

(Rires) J?ai eu? un bel avenir ! Je laisse venir l?avenir. Paul Bérenger a simplement dit que, dans sa tête, j?avais un rôle important à jouer au sein du MMM. Je n?en disconviens pas !

? Peut-on sortir de la langue de bois ?

Je suis heureux là ou je suis. D?ailleurs, j?ai toujours été un homme heureux, depuis mon enfance. Je suis bien dans ma peau, j?ai de grandes satisfactions dans mon travail, je suis bien entouré par une famille qui me soutient. Je n?ai pas d?ennemis, uniquement des adversaires. Ce sont des petites choses, mais qui sont pour moi très importantes. J?essaie d?être un homme consensuel. Si l?on part du principe que tout le monde est de bonne foi, la vie est plus facile. Il faut comprendre l?autre et savoir que la vérité réside aussi chez lui.

? On parle de vous comme le leader du MMM dans quelques années. Ce n?est pas mal pour un homme qui n?a pas d?ambition?

J?ai vu ça dans le journal.

? Paul Bérenger vous en-t-il a parlé ?

Non. Paul est une bête politique, c?est le leader du MMM et je ne crois pas que ce soit bon d?envisager son départ à la tête du parti. Quand il voudra s?en aller, le parti décidera du leader. On verra bien.

? Est-ce que le leadership du MMM vous intéresse ?

(Long silence) C?est vraiment très difficile de répondre à cette question. Je ne sais pas si j?ai les qualités requises. Entrer dans les souliers de Bérenger? Cela ne doit pas être facile?

? ?Le Militant? a été au centre d?une controverse au sujet d?un article insultant sur une cons?ur de Radio One. Vous avez, en tant que leader adjoint du MMM, rencontré le rédacteur en chef de ce journal, que lui avez-vous dit ?

Je n?ai pas voulu le rencontrer. Je lui ai parlé. Je lui ai dit mon interprétation d?avoir vu un tel article passer dans le journal du parti. A la place de cette fille, je me serais senti insulté. Il m?a donné des explications et m?a dit qu?il y avait eu mauvaise interprétation.

? Les explications vous ont convaincu ?

Je lui ait demandé de mettre tout ça sur papier et de me l?envoyer. Je n?ai encore rien reçu. Mais il va le faire. Dans le cas de Sylvia Edouard, de Radio One, ce qui a été écrit est grave.

? Il y a vingt ans, quand vous vous engagiez en politique dans un parti de gauche, aviez-vous imaginé un jour être pressenti pour diriger l?Organisation mondiale du commerce (OMC), que l?on peut difficilement qualifier de gauche ??

Cette organisation est ?member driven?, c?est à dire que toutes les décisions sont prises à l?unanimité. Elle répond au concept ?Nothing is agreed until everything is agreed?. Voilà pourquoi les négotiations sont difficiles. Les grands pays ne peuvent pas imposer ce qu?ils veulent et les petits se défendent. Il y a quelque fois un gouffre entre les deux. Les intérêts sont différents.

? Derrière toutes ces complexités techniques, la question qui inquiète est simplement formulée : les petits pays profiteront-ils de la libéralisation du commerce mondial ?

Il faut contrôler l?OMC, que la voix des petits se fasse plus entendre. On ne peut pas prendre des positions idéologiques sur cette question. Nous avons pu progresser à Maurice principalement en raison des marchés préférentiels. En 95, lorsque le démantèlement de l?accord multi-fibre est venu sur le tapis, tous les pays en développement ont demandé le démantèlement des quotas. Sauf Maurice, les États-Unis et la Jamaïque. Nous avons demandé une période de rémission de 15 ans. Finalement, on est tombé d?accord sur dix ans. Nous arrivons au bout de cette période. Qui sont ceux qui crient le plus ? Ceux-là mêmes qui voulaient le démantèlement des quotas. L?Amérique est en train de signer avec de nombreux pays des accords bilatéraux, des Free Trade Agreements avec des pays privilégiés, économiquement puissants. Ils veulent faire du commerce entre eux. Pour les petits pays, c?est dangereux. Nous courons le risque d?être marginalisés. Tandis qu?avec l?OMC, les accords mettront sur un même pied tous les pays avec les mêmes facilités. Mais dans le court terme, les accords de l?OMC ne profiteront pas aux petits pays.

? Qu?appelez-vous court terme ?

Une période de dix ans.

? Nous sommes partis pour dix années difficiles ?

Oui. A long terme tout le monde sera sur un ?level playing field?. En attendant, il faut nous adapter. Une des manières de le faire c?est la restructuration du textile et de l?industrie sucrière. Tout cela fait partie d?un plan cohérent.

? Comment l?homme politique, dans son action quotidienne, explique-t-il aux citoyens qu?ils sont appelés à vivre dix années difficiles ?

Il y a trop de démagogie de part et d?autre. Maurice a réussi parce que, depuis plusieurs décennies, tous les gouvernements ont été constants sur les principes de notre politique économique. C?est très important. Il n?est pas toujours facile d?expliquer des choses techniques. Je crois que ce gouvernement, globalement, ne communique pas assez, même si, sur le plan individuel il recèle de très bons communicateurs.

? Comment réagit un homme qui dit sa propension au bonheur lorsque son nom est, paraît-il, cité dans une liste comportant des personnes suspectées de trafic de drogue ?

Au départ j?ai rigolé. Moi qui, en tant qu?avocat, n?ai même pas défendu un trafiquant de drogue. Je ne sais pas d?où cela vient, mais je trouve que c?est une aberration. Je ne comprends pas.

? Était-il normal que l?Economic Crime Office (ECO) ait été dissout ?

Évidemment. N?importe quelle personne ?fair? voit ce que l?ECO m?a reproché. Et à partir de cela, venir m?arrêter? Ce que l?ECO a voulu faire est vraiment très grave. On m?a posé quelques questions, j?ai répondu. Il y a eu abus de pouvoir. Mais je ne vais pas en parler plus, parce que j?ai engagé un procès contre Indira Manrakhan.

? Avez-vous pris votre décision concernant un éventuel départ pour la direction de l?OMC ?

Non je n?ai rien décidé. Je dois le faire en septembre. Je ne veux pas parler de cela maintenant.

? Vous avez déjà votre petite idée ?

Je ne dirais pas que de devenir un ?major player? dans un sujet qui va sans doute bouleverser ce siècle ne m?intéresse pas. Je suis très tenté, c?est vrai.

? Vous avez eu le désir de ?laisser la place aux jeunes? puis vous dites ne pas avoir d?ambition politique. Si l?on met ces deux déclarations côte à côte, on peut comprendre que vous aimeriez partir ?

Dans l?absolu, je dirais oui. J?aimerais partir. Mais on ne vit pas dans l?absolu.

?Certains peuvent dicter leur salaire et d?autres ne trouvent même pas un emploi. C?est injuste.?

?Au départ j?ai rigolé. Moi qui, en tant qu?avocat, n?ai même pas défendu un trafiquant de drogue.?

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