Publicité

Accidents : Les larmes de l?asphalte

19 juin 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

«Il m?appelait Tonio, je l?appelais « Zom ». Il devait prendre ma relève? Depuis sa mort, je me tue au travail et la vie ne sera plus jamais la même. » Antonio Rose est toujours inconsolable depuis que tout a chaviré le 31 décembre 2003 quand son fils a trouvé la mort vers Chamouny. Yussuf Abdullatiff, lui, a perdu sa fille le 15 août dans un accident survenu entre Flic-en-Flac et Quatre-Bornes. « On n?a pas trouvé de mots pour traduire ce qu?on a ressenti quand elle est partie. On perd le nord, c?est un cataclysme qui s?abat, l?enfer sur la terre? Ma fille avait 21 ans. ».

Ce n?est jamais facile de trouver les mots pour exprimer sa souffrance face à la mort d?un être aimé. Combien de familles sont désemparées parce qu?un des leurs a été fauché dans une collisison fatale ?

Une véritable hécatombe

Les accidents en cascade survenus depuis quelque temps n?ont pas laissé indifférent. Le 1er juin, Sylvain Hector meurt d?une lésion cérébrale après avoir été victime d?un hit & run à La Source. Le 6 juin, la petite Nathalya Cormet, 6 ans, est emportée sur la route Nicolay par une moto. Le 7 juin, Oomar Hassen Lowtun, 14 mois, de Nouvelle-Décou-verte est écrasé par le camion de son père. Le même jour, Solange Belleois, 63 ans, est percutée par un camion aux abords du bâtiment NPF à Port-Louis. Le 12 juin, le nom de Jacques Bernard, un sexagénaire s?ajoute à la liste des morts de la route. Il se dirigeait vers Mont-Roches quand la voiture dans laquelle il se trouvait a heurté un camion garé sur la route de St-Martin. Et puis il y a eu le 10 juin cet accident d?une rare violence à Bagatelle qui a fauché quatre membres de la famille Dastofir?une véritable hécatombe !

Pourquoi nous ? Pourquoi mon enfant ? Pourquoi ma mère ?? C?est le lamento des familles de victimes. À qui la faute ? Cette question revient toujours sur le tapis. Aux systèmes d?éclairage absents, à l?excès de vitesse, au portable au volant, à l?alcool, au véhicule fou, aux soins qui ne sont pas arrivés à temps, au destin ? Il y a toujours une colère, une révolte immense au fond de soi dans ces moments-là. Les sentiments s?entrechoquent, se bousculent dans l?esprit et les larmes jaillissent.

Si la Journée mondiale de la santéa mis l?accent cette année sur la sécurité routière, c?est que le nombre d?accidents inquiète. L?OMS a fait ressortir que c?est même une des principales causes de décès dans le monde et que, d?ici 2020, ils risquent d?être la troisième cause de mortalité.

Un changement de comportement

Si le civisme pouvait supplanter l?individualisme, ce serait un grand pas en avant. Trop de gens considèrent encore que la délinquance routière n?est pas grave. Trop de gens pensent qu?avec leur voiture bourrée d?équipements de sécurité, ils ne risquent rien.

Mais la sécurité routière exige de chacun un changement de comportement. Si à Maurice on a recensé 57 accidents fatals depuis le début d?année, le nombre de familles dans la détresse dépasse le seuil de tolérance.

L?indemnisation

Après un accident de la route, peut-on réclamer une indemnisation ? Comment le faire ? En fait, la victime peut réclamer des dommages et intérêts à l?assurance de la personne qui a provoqué l?accident.

Si la victime est décédée, un témoin de l?accident peut réclamer l?indemnisation. Selon Me Yatin Varma, il faut dans ce cas déposer une plainte par le biais d?un avoué. Elle sera alors logée en cour de district si l?indemnisation réclamée n?excède pas Rs 50 000, en cour intermédiaire si elle est comprise entre Rs 50 000 et Rs 500 000 et en cour suprême si elle s?élève à plus de Rs 500 000. Son évaluationse se fonde sur les dommages physiques que la victime a subis lors de l?accident.

En général, cette demande peut être formulée après la condamnation du chauffeur responsable du drame. Me Varma explique que la durée des procédures varie en fonction de la disponibilité des témoins et du tribunal où la plainte a été déposée. « Cela dure environ un an et demi. Pour les plaintes civiles en cour suprême, cela dure plus longtemps », déclare-t-il. Si la demande est acceptée en cour, l?idemnisation sera alors payée par l?assurance de la personne incriminée. Si la compagnie d?assurance a fermé ses portes, le conducteur responsable doit alors payer. En vertu de l?article239 du code pénal, une personne reconnue coupable d?un accident ayant entraîné la mort, peut écoper d?une peine de prison et d?une amende n?excédant pas Rs 50 000.

« Victim Support » : une oreille attentive

La parole est parfois libératrice quand on a perdu un être cher. Elle aide à faire le point sur ses sentiments. Mais avant de dépasser les silences, il y a plusieurs étapes. Victim Support est une ONG lancée en octobre 2002 par le ministre Sam Lauthan, et qui s?occupe des proches des victimes d?accidents de la route.

Une trentaine de membres ont été formés pour approcher les personnes en détresse et leur apporter un soutien. « C?est toujours délicat quand il y a mort d?homme. Ceux qui restent sont désemparés. Même s?ils veulent parler, les mots leur échappent parce que ce qu?ils ressentent est très confus », explique Raj Moothoosamy, le président de Victim Support. Il faut donc procéder par étapes. Le but ultime est d?amener les proches des victimes à parler, car la devise de Victim Support est de faire de l?écoute active.

« Dans ces situations-là, les gens sont révoltés. Ils se disent que personne ne peut comprendre ce qu?ils ressentent à moins de l?avoir vécu », souligne Raj Moothoo-samy. L?équipe doit donc parfois faire plusieurs tentatives avant que les gens puissent se confier.

Les règles à suivre sont : ne pas porter de jugement, ne pas dire que l?accident aurait pu être évité si telle chose avait été faite. Ne pas leur dire d?oublier, mais les aider à vivre avec. Ne pas brusquer les choses, ne pas pousser les proches à brûler les étapes.

Notre interlocuteur précise que quand on vient en aide à quelqu'un, il faut d?abord faire un travail sur soi-même. « On ne doit pas être plus choqué que la famille. On doit pouvoir maîtriser ses sentiments. » Après plusieurs rencontres, les proches viennent parfois au centre de Victim Support où ils rencontrent des gens qui sont dans la même situation. « Tous les samedis, il y a ce qu?on appelle le groupe de parole. C?est important à un certain moment de parler, de ne pas enfouir ce qu?on ressent. On parle plus facilement quand a dépassé l?acceptation. »

Victim Support assiste aussi les automobilistes responsables d?accidents. « Les présumés suspects sont tout aussi traumatisés. Ils n?ont parfois plus envie de vivre. Qu?ils soient coupables ou pas, un accident est un accident. Ils ne voulaient pas tuer des gens. Ils ont aussi besoin d?aide psychologique. Je connais quelqu?un qui, dix ans après, est toujours troublé parce qu?il a provoqué la mort de quelqu?un d?autre. Il est même devenu alcoolique. Il dit que ?si mo pa bware, mo pa kapav dormi? », raconte le porte-parole de l?ONG.

Basant Deerpaul, psychologue :

« On les aide à accepter la réalité et à refaire leur vie »

Comment réagit-on quand un membre de sa famille trouve la mort dans un accident ?

Quand la mort est soudaine, cruelle et brutale, il y a avant tout un choc. Certaines personnes passent à l?étape du déni pour se protéger. Si c?est un enfant qui est victime d?accident, on ressent une grande injustice. La famille peut passer par la dépression. Il peut aussi y avoir un sentiment de culpabilité. Le rôle du psychologue est de faire une thérapie de soutien et d?écoute. Il faut accompagner le deuil de la famille, faire accepter la réalité et diminuer la culpabilité.

On les aide non pas à oublier le drame, mais à continuer à vivre avec, à accepter la réalité et à refaire leur vie.

Antonio :« Depuis ce jour, ma vie est bouleversée »

Antonio Rose pleure encore la mort de son fils Antonio Jr depuis l?accident fatal de celui-ci le 31 décembre. Ce soir-là, Antonio senior reçoit un appel et apprend que son fils et son neveu ont eu un accident. « En arrivant à l?hôpital, quelqu?un m?a dit? seki finn arrive finn bien arive?. J?ai compris que mon enfant était mort. Depuis ce jour, ma vie est bouleversée. »

Si Antonio se consacre entièrement à son travail pendant la journée, le soir quand il rentre, il ne peut s?empêcher de penser à son fils, à ses habitudes. « Mon fils ne me donnait jamais la main en rentrant. Il me faisait la bise, même devant nos amis. Nous étions très proches. »

Ce père désenchanté n?arrive pas encore à lire les journaux, les détails des accidents, ça lui fait trop mal. « Une fois en rentrant du travail à bicyclette, j?ai vu des traces de craie sur la route. Un enfant était mort. Quand je suis arrivé à la maison, j?ai dit à ma femme de se préparer pour aller au cimetière. Je pense sans cesse à lui, aux projets qu?on avait. » La famille Rose se partage peu à peu les affaires d?Antonio, mais son père a tenu à porter une chemise de son fils pour la Fête des mères. Sans doute pour marquer sa présence. Sandra la s?ur d?Antonio jr a écrit un petit mot : « Pendant les 17 ans que j?ai vécus avec mon frère, nous avons eu beaucoup de bons moments. Il était toujours là pour m?encourager, même si parfois on se chamaillait pour un oui ou pour un non. Ma vie a basculé. Je ne supporte plus de voir mes parents ». Antonio senior ne peut plus continuer la lecture de la lettre tant il a la gorge serrée. Il sent qu?il n?y aura plus de fêtes maintenant, plus de réveillons. Quelqu?un lui a dit récemment : « To fer kuma dir to tu sel papa ki finn perdi so zenfan lor sa later là ». Mais Antonio ne peut pas s?empêcher d?être abattu.

Yussuf :« La vie d?une personne a-t-elle un prix ? »

« La mémoire est là lancinante surtout quand il s?agit de sa chair et de son sang. » Deux ans après l?accident de sa fille, Yussuf Abdullatiff se sent encore démuni. Jahan était en vacances à Maurice. Elle suivait des cours de droit à la Réunion et voulait être avocate, mais le sort en a décidé autrement. Le choc passé, la famille décide de canaliser sa révolte en fondant le Jarya Memorial Trust, un moyen comme un autre de faire que Jahan et toutes les autres victimes d?accidents soient toujours dans les c?urs.

L?association se penche sur les problèmes de sécurité routière, s?offusque que des endroits dits dangereux ne soient pas éclairés, prône que ceux qui enfreignent le code de la route suivent un cours en defensive driving. Elle propose également qu?il y ait des radars pour verbaliser les contrevenants, que l?on aménage des aires d?atterrissage pour hélicoptère pour que les secours puissent intervenir rapidement.

Une mort de plus c?est une mort de trop. Yussuf Abdullatiff et les membres du trust voudraient mettre plus d?accent sur la prévention. « Bien sûr, on dit parfois? so ler ine arrivé?, mais il y a des accidents qui peuvent être évités. »

Il ne comprend pas qu?on puisse donner une valeur financière aux accidents fatals. « On évalue le coût des soins à l?hôpital, mais la vie d?une personne a-t-elle un prix ? » Yussuf Abdullatiff a choisi d?agir pour qu?on puisse circuler sur les routes en toute sécurité, une autre façon de faire revivre sa fille qui avait 21 ans.

Nooroodeen :« Mo pe viv enn kosmar tu le zur »

« Kuma sa finn passe ? Mo pa konne. Mo lavi ine baskile. Sa pu fer ene an ki monn perdi mo madame ek mo zenfant. Mo vive enn kosmar », confie Nooroo-deen, 30 ans, époux de Nazirah, 23 ans et père du petit Naim, 7 mois, qui ont tous deux péri dans un accident à Verdun le 20 juillet 2003. Alors que la jeune femme et son bébé se trouvaient avec ses parents et sa s?ur dans leur voiture, ils ont été percutés par une 2x4 venant en sens inverse. « Quelque chose m?est resté en travers de la gorge. Bientôt, sa pu fer ene an ki zot inn mor. L?enquête là pas fine abouti », ajoute-t-il. Tâchant de survivre avec cette perte, il est entouré par quelques proches. Mais cela n?apaise pas pour autant sa souffrance : « Mo ser ed mwa et bizin ena la fwa dan bondie, mé mo viv tu sel. Mo kompran la sufrans kan mo tu sel ».

Neeven :« Mo tann mo neve dir mama ek papa inn mor »

À 22 h 45 le 14 juillet, la sonnerie du téléphone retentit. Neeven se réveille en sursaut. Au bout du fil, elle reconnaît la voix d?Ashveen, son neveu de 21 ans. « Mo tann mo neve dir mama ek papa inn mor. Mo pa ti pe kompran kine arrive. Ler là li fine explik moi ki zot finn fer accident », confie Neeven, cousine de Seevaramen et de Devila Palanee, âgés de 52 ans et de 50 ans respectivement. Le soir du drame, le couple revenait du domicile de leur fille, Vanina, à Grand-Baie à moto. Cette dernière avait mis son bébé au monde depuis 20 jours. Vers 19 h 30, les Palanee sont violemment heurtés par une voiture sur la route de La Salette à Grand-Baie. La violence de cette collision est telle qu?ils sont projetés contre les feux de signalisation avant de décéder. Dans quelques jours, cela fera un an que les Palanee ne sont plus. « Nu ti bien abitie ar zot. Nu ankor dan sok depi sa levenman là. Li bien difisil pu nu. Nu pens zot tu letan », soutient Neeven.

Adresses utiles :

-Jarya Memorial Trust

c/o COPEX Mangement

Services Ltd

Max City Building,

à l'angle des rues

Remy Ollier et Louis Pasteur,

Port-Louis.

Tél. : 216.70.00.

-Victim Support,

BP 211, rue Pope Henessy, Curepipe.

Hotline : 670.48.15.

Publicité