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Regards de traverse
Voleur d?âme, artiste, technicien, baroudeur, quoi d?autre encore ? Il en voit de toutes les couleurs, le photographe. ça doit être épuisant. Pas vraiment, répond Élie Bernager, la cinquantaine, arrivé de Paris 15e l?année dernière avec sa compagne et ses deux enfants. Installé à Maurice parce que sa carrière internationale le lui permet : « Je fabrique des images et les agences les vendent, parfois deux ans après. » Rien ne sert de courir pour cet artisan qui façonne du prêt-à-faire-vendre, des mises en scène qui font le tour du globe.
Une fois en vitesse de croisière, l?important est de maintenir le rythme et la qualité. C?est pour cela qu?il produit lui-même son travail. Quelques coups de téléphone à Paris pour bloquer Véronique, la directrice artistique, un autre à Cape Town pour avertir l?agent qui va réserver l?hôtel, les voitures, louer un musée pour les prises de vue, dégoter un guépard qui posera avec ces dames, régler les problèmes administratifs. C?est une entreprise qu?on déplace pour ce show qu?il décrit avant tout comme un travail d?équipe. Chaque prise de vue implique le travail de quinze professionnels : régisseur, coiffeur, maquilleuse, assistants, modèles. De cette façon, le photographe peut se concentrer sur ce qu?il fait de mieux : être derrière l?objectif.
La technique est simple et toujours la même. Il faut d?abord dépenser beaucoup d?argent, autant que pour acheter une voiture neuve, explique celui qui a toujours roulé à Paris à vélo, menant ses enfants à l?école l?un devant et l?autre derrière. Il n?y a aucune garantie de résultat et lorsque cyclones et grèves des transporteurs viennent gâcher la fête, le stress devient insupportable. On n?est pas gagnant à tous les coups. Qui sait, les centaines d?heures de deltaplane ont dû lui donner le goût du risque. Se poser là, au bord de la falaise, faire le premier pas et c?est la grande aventure. Les photos partent ensuite dans les agences qui les distribuent. Le nom du photographe n?apparaît pas toujours et parfois sous un pseudo. « C?est l?anti-star système. » Cet anonymat lui convient. Son travail est connu, lui moins, il n?est pas encombré par les effets pervers du parisianisme.
Pas dans le registre de la jeune fille en fleur
Pas facile de qualifier le résultat. Une photo montre un couple de septuagénaires fripés qu?on imagine à la retraite en Floride. Elle est couverte de bijoux. Il a un petit chapeau rikiki. Et ça se vend ? Parfois non, en général oui, car le secret d?Elie est là. Peu importe le sujet tant qu?il interpelle un jour même lointain, publicitaires et directeurs artistiques, annonceurs et public. Ce que la photo va vendre ? Pas son problème. On n?est pas dans le registre de la belle image pour jeune fille en fleur. Quoique la jeunesse pourrait en faire son photographe culte, séduite par le décalage « tarantinesque » de l?artiste.
Et voilà, le mot est dit, mais il le renie. « Je ne me suis jamais considéré comme un artiste. J?ai compris depuis longtemps que je ne suis rien tout seul dans ce métier. J?ai besoin de fonctionner en équipe et sans hiérarchie. Le travail est totalement collectif, j?y apporte la touche finale. » Il insiste sur sa règle d?or. « Pour chaque prise de vue, dès que je descends de l?avion, même si je suis épuisé et qu?il s?agit d?un casting de 50 personnes, je fais toujours en sorte de traiter chacun avec le même respect. Dans ce métier, la tentation est grande d?objetiser les gens. C?est une grave erreur. »
Une vraie pile ambulante
Il y a un zest d?austérité chez ce soixante-huitard fondu de blues, de folk et de classique : fume pas, boit pas. Il a dû trop s?amuser. Éternel refrain, la galère a duré jusqu?à quarante ans, ce qui confère à l?ancien animateur une philosophie pas trop éloignée de la sagesse. Conscience du chemin parcouru et de sa chance, ouverture aux galériens en tout genre et surtout se dire chaque jour que rien n?est acquis. La récompense, c?est d?être son propre patron, de travailler quand on en a envie et d?avoir du temps, le vrai luxe.
Ses nuits parisiennes vont de la période Bob Dylan au disco, avec les intermèdes Club Med et beaucoup de sport, un cocktail détonnant qui laisse aujourd?hui intacte l?énergie du petit Bernager, fils de docteur et petit-fils d?immigrés, lithuaniens côté père, grecs côté mère. Une pile ambulante, nourrie à la remise en question et à un autre combustible : quand on passe à deux doigts d?être un vaurien, on a moins d?efforts à fournir pour rester quelqu?un.
Élie arrête l?école à 15 ans. Il entre au « Club » deux ans après tout en attaquant, sans finir, les Arts déco et les Beaux-arts. Premiers voyages, premières images. Après 15 jours de cours de photo seulement, l?autodidacte profite des déplacements pour faire des clichés de touristes. Ses bénéfices lui permettent de partir au Cameroun pendant neuf mois. Seul avec son cheval et un baudet, il photographie l?Afrique et entame une carrière free-lance pour les magazines Grands Reportages, Partir et pour l?agence Sigma. Sa route le mène ensuite en Palestine, parmi les communautés musulmanes et juives. Il réalise aussi textes et photos pour Le Figaro Magazine, s?amourachant des ginguettes de Nogent. Ah le petit vin blanc ! on connaît la chanson. « Je n?ai jamais couvert l?actualité, mais je m?intéressais surtout à ce qui disparaît, comme le bal musette. » Dans tous ses sujets, c?est l?approche humaine qui prime, habiter chez les gens, partager leur vie et immortaliser ces rencontres.
Le chimpanzé n?a pas la patience du mannequin
Les ingrédients de sa recette sont déjà presque tous là : respecter ses modèles et leur entourage, se mêler aux vies et en tirer une vision qui raconte. Mais il manque encore le principal. L?étape décisive vient avec une prise de conscience simple comme bonjour. Plutôt que d?attendre de vivre une situation pour la fixer sur pellicule, pourquoi ne pas la fabriquer. C?est le vrai déclic, une « passerelle » vers la photo de pub et le grand public, la clé de la réussite. Par la même occasion, il assure son indépendance et fait le choix d?une « carrière dans l?ombre » mais productive. Seulement voilà, cette liberté à un prix. C?est lui qui doit prendre tous les risques. « Parfois, une bonne partie de l?équipe de prise de vue n?est pas même au courant que je finance tout. »
Et ça marche. Les photos alimentent d?un côté les magazines de mode, et de l?autre les agences qui le vendent tous azimuts : Japon, Corée, Pologne, Belgique, Grande-Bretagne? Au début, il doit « shooter » 100 rouleaux de film par jour pour ne garder que 15 images diffusables. Aujourd?hui c?est deux fois moins.
Des mauvais souvenirs ? Parfois, il y a de quoi s?arracher les cheveux, comme pour cette production où il fait poser 180 figurants dans un studio de 500 m2. « Il fallait tous les éclairer en même temps. » La photo lui coûte la bagatelle de 10 000 euros qu?il faut payer cash le jour même aux participants sous la protection de deux policiers. Ce coup de poker le bluffe car l?image fait un tabac et illustre la campagne de la banque Nationale de Paris pour les Jeux olympiques. Du fil à retordre, ce sont surtout les animaux qui lui en donnent. Une prise de vues avec un chimpanzé se solde par un échec total. Le primate, bien que photogénique, n?a pas la patience du mannequin, c?est connu. Le goret sera plus compréhensif, même s?il lui faut trois heures pour daigner manger sa soupe. Quant aux modèles, femmes et hommes, pas question de les traiter comme de la marchandise. « Aucune prise de vue ne doit nécessiter de la souffrance, des larmes ou l?humiliation. Tu peux demander à une fille de poser dans de l?eau glacée, mais tu dois y être aussi ». Et dans un jacuzzi ?
Le choix de l?île n?est pas un hasard. Après avoir réalisé à Maurice plusieurs productions, Élie Bernager vient passer chez nous quelques mois avec sa famille. Puis il ouvre une compagnie locale, Black River Production, vers laquelle il rapatrie ses droits d?auteur. L?avantage, c?est qu?il peut être basé quasiment où il veut, à condition qu?il s?agisse « d?un pays démocratique ». L?île lui offre la qualité de vie que les touristes apprécient. Le mélange de cultures, le faible décalage horaire, l?espace francophone et le bilinguisme ne sont pas pour lui déplaire. Il aurait même déjà repéré quelques jolis modèles. Attention, quand Élie Bernager parle de casting, il ne s?agit pas toujours de pêche au gros.
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