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Ce 6 juin 1944
Jean-Pierre Guéno, directeur des Editions de Radio-France, a réuni les lettres et les journaux intimes de ceux qui ont vécu la bataille de Normandie pour en sortir un album intitulé ?Paroles du jour J? aux Editions Les Arènes et en format de poche chez Librio. Ce sont les lettres que les soldats envoyaient à leurs proches, des correspondances de guerre, devenues aujourd?hui les vrais témoignages d?un événement qui rappelle combien l?homme est un loup pour l?homme.
Cette entreprise vient par la même occasion nous rappeler qu?il existe aussi une littérature de guerre. Il ne s?agit pas d?une production cinématographique montrant nos héros de guerre en pleine action. C?est le témoignage d?une vraie boucherie. Ce n?est pas un film de guerre pour immortaliser les exploits de nos vétérans de guerre. C?est la preuve concrète d?une exploitation injuste des jeunes adolescents qui allaient à peine sur leurs 18 ans et qu?on expédiait sur le front.
Ces gens-là ont écrit. Ils ont écrit avant d?embarquer, avant le jour J, le jour le plus long pour des vies hélas trop courtes. Ils ont écrit dans le bateau qui les transportait de l?autre côté de la Manche, dans leur péniche d?assaut, dans leur canot, sous leur véhicule au repos, au petit matin, la nuit à la clarté de la lune, entre les grondements et les hurlements des obus? Ils ont écrit avant de se lancer à l?assaut, ils ont écrit quelques minutes avant de s?écrouler sous les balles de l?ennemi.
Ecrire était pour eux une manière de consolider la fierté, de briser la lassitude qui les rongeait jusqu?à l?os et de maintenir le moral au beau fixe. Ils n?avaient plus d?avenir. Ils n?avaient qu?une seule certitude : la mort qui les attendait à chaque seconde. Devant l?attente, ils s?ennuyaient. C?était ?la drôle de guerre?. Mais lorsque cette ?drôle de guerre? était devenue une putain de guerre, certains n?étaient jamais revenus sécher les larmes de leur mère. Au lieu d?un courrier, c?est un avis de décès qu?elles avaient reçu. Scènes ahurissantes : parmi les débris, les cadavres refaisaient surface sans cesse; la plage était transformée en cimetière.
Alors, avec leur crayon et leur stylo, ils ont décrit des spectacles. Des spectacles qui dépassent encore notre imagination. Avec leur sang, ils ont donné à l?enfer sa vraie couleur. Bref, ils ont vécu une guerre à leur manière. Certains, encore vivants malgré eux, cherchent toujours, mais en vain, un sommeil sans rêve pour revenir à la vie. D?autres, frissonnant encore à la seule pensée de ces instants-là, réclament, tel le Moïse de Vigny, leur droit au sommeil de la terre.
Cette guerre, nous la vivons aujourd?hui à notre manière. Cette guerre, on la vit encore, en Iraq, en Palestine, en Bosnie, en Tchétchénie, en Côte d?Ivoire, au Rwanda, en Afghanistan? Ces guerres, nous nous en souviendrons dans deux jours pour réagir et éviter que la terre entière ne ressemble un jour au cimetière de Normandie, l?un des rares cimetières des ?morts? qui demeure étrangement ?vivant? à jamais.
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