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?Big fish?

20 mai 2004, 20:00

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Il est entendu qu?à ce jour tous les films de Tim Burton ont mérité le déplacement, au moins pour ce qu?il faut appeler le ?style Burton?. Il y a d?abord son langage visuel : généralement, un univers foisonnant et relevant le plus souvent du rêve ou même du délire. Et puis, dans le ton, de l?excentricité additionnée d?une certaine noirceur et d?un certain cynisme, salutaires même quand le ton est à la dérision. Certains critiques, tout en reconnaissant à Tim Burton un exceptionnel talent de cinéaste, lui ont quand même reproché de faire des films où tout était dans l?art et la manière plutôt que dans le sujet lui-même, excepté dans les films où le cinéaste avait choisi une bonne histoire (Ed Wood, L?Étrange Noël de Monsieur Jack, Sleepy Hollow), et dans lesquels ces mêmes critiques le trouvent tout simplement remarquable.

La bonne nouvelle est que Big Fish, adaptation cinématographique d?un roman signé Daniel Wallace (Big Fish, A Story of Mythic Proportions) est à compter parmi ces films. La mauvaise nouvelle est que ce dernier opus de Tim Burton, savant mélange de conte héroïque et de chronique familiale intimiste, est le genre même de film à ne pas avoir d?attrait immédiat pour les masses. Il risque donc de ne pas rester longtemps à l?affiche et les amateurs de films magnifiques et intelligents feraient mieux de se dépêcher d?aller le voir.

Le gros poisson du titre peut être vu comme se référant aux histoires abracadabrantes ? dont celle du poisson qu?on a failli pêcher ? en général, mais aussi au ?poisson devenu gros parce qu?il ne s?est jamais fait attraper?, comme il est dit dans le film. Il peut aussi être vu comme se référant au personnage central de cette histoire (qui en regroupe plusieurs), un poisson devenu trop grand pour sa petite bourgade provinciale. Il s?appelle Edward Bloom (Albert Finney). C?est un vieil homme que son entourage considère comme adorable et qui a vécu des aventures incroyables qu?il n?arrête pas de raconter à tout le monde. Déjà tout jeune, Edward Bloom était en effet déjà un champion dans toutes les disciplines et un personnage hors du commun. Puis, atteignant sa majorité, il décida d?aller faire son chemin dans le vaste monde et partit en compagnie d?un géant avec lequel il s?était lié d?amitié. C?est ainsi que Ed se retrouva au paradis (qu?il quitta de son plein gré, jugeant qu?il n?était pas encore prêt), vit le temps s?arrêter lorsque son regard tomba sur celle qu?il allait épouser, vit sa propre mort dans l??il de verre d?une sorcière, devint agent secret tombant en parachute en plein sur la scène d?un cabaret en Chine communiste, rencontra deux s?urs siamoises? Ces aventures n?arrivant pas forcément dans l?ordre précité.

Dommage cependant que le film soit en version doublée. Dommage surtout que le doublage n?ait pas été synchronisé. Même si les acteurs français prêtant leurs voix sont tout à fait acceptables, il faut reconnaître que celle d?Albert Finney a été faite tout exprès pour ce type de personnage racontant ce genre d?histoire. Comme, en plus, l?acteur est un véritable monument et qu?il dégage un magnétisme certain, on ne s?étonne donc pas de voir son personnage enchanter son entourage à chaque fois qu?il raconte l'une de ses histoires dans ce film. Tous ses proches, excepté son fils Will (Billy Crudup). A force de n?avoir entendu que ces histoires toute sa vie sans jamais avoir appris quoi que ce soit de vrai sur son père, Will en conçoit une certaine ranc?ur, qui ? on peut le supposer, pour des raisons évidentes ? l?amène à devenir journaliste. Ayant coupé toute communication directe avec son père le jour de son mariage, à cause d?une histoire de trop, il vit à Paris avec son épouse. Trois ans après, lorsque sa mère lui fait savoir que Edward se meurt d?un cancer, Will revient au pays pour renouer avec son père, mais surtout pour savoir enfin toute la vérité sur ce dernier. Nous sommes en fait au début du film et toute la ?vraie fausse? histoire d?Edward est racontée au moyen de flash-back avec Ewan McGregor dans le rôle du jeune Edward.

L?acteur s?en tire à merveille : son personnage étant à mi-chemin entre Tintin et Candide. Il l?interprète avec une vivacité très physique tout en parvenant à faire passer l?expression d?une totale naïveté. Du moins au commencement car, chose extraordinaire, au fur et à mesure que son personnage avance dans l?âge, l?acteur se met à ressembler à Albert Finney. Cela avec un minimum de maquillage car Ewan McGregor s?applique surtout à reproduire la démarche, les gestes et les intonations de son aîné. Et il y parvient haut la main.

Mais si l?on s?attarde quelque peu sur le physique des deux acteurs, on se rend compte qu?ils ont en fait un air de ressemblance. Tout comme Jessica Lange et Alison Lohman qui, toutes deux, interprètent le rôle de Sandra, la femme d?Edward, à des âges différents. Elles sont toutes les deux comme illuminées par la grâce. D?autres ne passent pas inaperçus non plus : Helena Bonham Carter, très réussie en sorcière puis en amour délaissé (mais ce n?est pas tout à fait ça) de papa Bloom, Danny de Vito, en Monsieur Loyal, Steve Buscemi, en bandit devenu financier (ce qui, finalement, ne saurait être considéré comme un vrai changement de profession), et puis Robert Guillaume, qu?on voyait autrefois dans les séries policières américaines.

<B>?Mieux vaut un beau mensonge?</B>

Il est dommage que parmi tout ce beau monde, Billy Crudup, sans être forcément mauvais dans le rôle du fils, n?arrive pas non plus à laisser un souvenir mémorable. C?est autour de son personnage que se fait chacune des intrusions de la réalité, parfois poignante, parfois affreusement banale. ?Mieux vaut un beau mensonge?? vient nous dire le film de la manière la plus convaincante qui soit.

D?autant plus convaincante qu?on finit par découvrir que quelques-uns de ces beaux mensonges ont une belle part de vérité et que cela est assez poignant à certains moments. Derrière ces mensonges, il y a quelques vérités, évidemment, mais aussi les peurs, les incertitudes, les espoirs déçus, les petites et grandes trahisons, qui sont dans le lot de n?importe quelle vie humaine, finalement. Alors, autant les embellir afin de rendre tout cela plus supportable. C?est aussi autour de ce même personnage que s?opère le rapprochement père-fils d?une façon que les spectateurs préfèreront découvrir ou deviner d?eux-mêmes.

Ce rapprochement, qui est tout autant au c?ur de cette histoire que les mensonges d?Edward Bloom, n?est pas sans évoquer un autre grand film : Les Invasions Barbares, de Denys Arcand. Dans les deux cas, il y a un père et un fils brouillés, le premier est mourant et le second n?a pas la conscience tranquille. Le passé vient créer des liens affectifs et le fils finira par accepter une partie de lui-même à laquelle il avait tourné le dos. Dans les deux cas également, on en est sincèrement ému, même si Big Fish prend, vers la fin, des allures de mélodrame.

Finalement, ce dernier film de Tim Burton se démarque considérablement des autres. On y retrouve bien le goût du cinéaste pour la fantaisie. Mais non seulement, cette fois, il n?y a aucun cynisme dans son propos, mais il nous livre en plus un film qu?on qualifierait volontiers de ?lumineux?, à l?opposé de sombre, et d??optimiste?. Souhaitons qu?il tienne plus de deux semaines à l?affiche.

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