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Mauriciennes de coeur
Le déracinement s?est avéré dur mais pas insurmontable. Mylène, Francella et Anella se sont adaptées au mode de vie mauricien mais n?ignorent pas qu?elles sont issues d?ailleurs. Pour les unes, rester à Maurice est la solution la plus évidente, pour d?autres partir en Angleterre semble être un choix plus judicieux. Dans tous les cas, pas question de refaire leur vie aux Chagos, malgré les remontrances des parents, la génération conservatrice.
Mylène Tiatous-Augustin, 34 ans, est la propriétaire du St Antoine Snack, à la cité Ilois, à Baie-du-Tombeau. Elle semble être une femme épanouie. Chose légitime quand on s?est mis à son compte, qu?on est mariée et qu?on a quatre enfants. Elle est également membre d?un club de volley-ball et d?une association féminine faisant du travail social. Cette vie bien remplie résulte toutefois du désir de s?en sortir malgré des périodes de grande disette et de labeur acharné.
Née à Roche-Bois, Mylène grandit dans l?insalubrité des Dockers Flats où de nombreux Chagossiens ont trouvé refuge après le départ brutal de leurs îles natales en novembre 1965 et leur migration forcée à Maurice. Les ressources familiales sont pauvres. Lucie, la mère de Mylène, est une native de Peros Banhos où elle vit jusqu?à l?âge de dix ans. A Maurice, elle est employée de maison. Philippe, son mari, né à Diego, est pêcheur. Mylène termine néanmoins son cycle primaire à l?école Emmanuel Anquetil, à Roche-Bois. Elle fréquente ensuite le collège Trinity mais s?en va après la Form III.
Quand le gouvernement offre un deux-pièces aux Chagossiens à Baie-du-Tombeau, toute la famille Tiatous emménage à la cité Ilois. Au bout de quelques années de dés?uvrement, Mylène a l?idée d?installer une espèce de comptoir dans sa rue et se met à vendre des nouilles cuisinées. Avec ses petits profits, elle s?achète un tricycle qui lui permet de mieux circuler pour vendre ses plats. Elle parvient enfin à ouvrir un snack près de chez elle. Ayant une dévotion parti-culière pour St.-Antoine de Padoue, elle nomme son snack après lui.
En semaine, Mylène vend des nouilles et des boulettes et se fait aider par sa cousine. Sa spécialité le week-end : les grillades. Son mari et ses enfants lui prêtent alors main- forte. Malgré ces activités intenses, elle parvient à trouver du temps pour ses entraînements de volley-ball et son engagement au sein de la Women?s Association de Morcellement Ilois.
Bien que dans son esprit, les Chagos soient longtemps demeurées immatérielles, elle en a beaucoup entendu parler. Par ses parents d?abord mais surtout par sa grand-mère, Figénie Tiatous, décédée il y a deux ans. «Kan mama ek papa kose, zot kose lavi laba akot gran dimoun ti pe koup koko. Papa ti pe plis koko me osi travail lopital. Mo granmer ti touletan pe rakonte kouma lavi laba ti fasil, sirtou kote manze. Zot pa ti boir dilo robine, zis dilo koko ki enn bon desinfektan intern. Zot ti eleve poul ek ti pratik trok. Poison ek zourit ti telman boukou ki zot ti nek met diri lor dife ek al pik ourit dan bor avan revinn lakaz pou koui zot manze. Telman mo granmer ti kose Sagos avek enn sagrin dan li, ki mo ti anvi al gete.?
Destination de vacances
Mais qu?on ne s?y trompe pas. Si Maurice réussit à récupérer ces îles, Mylène voudrait s?y rendre uniquement pour satisfaire sa curiosité ou pour des vacances. «Pou al gete oui me mo pa ti pou kapav ale pou viv kouma mama ek papa. Si pas ti fors ban Sagosien kit zot pei, mo ti pou laba ek kitfoi mo ti pou say develop enn lot kitsoz pou moi dan manze mem. Mais monn develope Moris.»
Si elle était contrainte d?émigrer, Mylène choisirait la Grande- Bretagne, surtout pour ses enfants. «Mo ena quat zanfan. Mo bisin pans zot ledikasion.» Fait étrange, même sa mère ne s?imagine plus vivant aux Chagos. «Monn fini adapte dans Moris mem si mo trouve ki dans Moris kouma ou leve, ou lame dans pos. Laba pa ti koumsa. Mo pa ti pou kapav repran lavi ki mo ti ena avan. Monn fini blie sa. Laba tou kitsoz inn fini. Mo tia kontan ale ek zis trouv zil la avan mo mor.» Même son de cloche chez la jeune génération des Mandarin. Francella et Anella disent haut et fort que les Chagos sont les îles natales de leurs ancêtres, pas les leurs. Leur oncle Fernand Mandarin, président du Comité Social Chagossien, ne l?entend pas de cette oreille. Il a toujours réclamé, par le biais de négociations, le droit de retour aux Chagos. Pour son frère France, père de Francella et Anella, repartir aux Chagos est une nécessité et ses filles doivent s?y plier.
France Mandarin a épousé Insline, une native de Peros Banhos déportée à Maurice à l?âge de 11 ans. C?est en venant passer ses vacances à Maurice pour la deuxième fois que France a, lui, été contraint de rester. Le couple a eu six enfants et la vie n?a pas toujours été rose. France était pêcheur et Insline travaillait tantôt comme couturière, tantôt comme machiniste.
Leur fils Jorivan, 18 ans, a eu 12 unités en Form V au collège Adventiste et a réussi sa Form VI côté sciences. Mais le mal qu?il a à trouver un emploi désespère ses parents. Insline avoue que ses enfants et elle n?osent pas dire qu?ils sont d?origine chagossienne car ils sont alors mal perçus par les Mauriciens.
Francella est née à Maurice et a fait sa Form V au collège MEDCO de Cassis. Ses parents lui ont beaucoup parlé des Chagos. Grâce à son oncle Clément Tiatous, un peintre, elle a pu contempler des tableaux retraçant la vie des Chagossiens dans leurs îles. «Pou moi, se enn pei kot mo bann paran ti viv.» Anella, sa s?ur de 14 ans, beaucoup plus décidée, partage le même avis. Pour elle, les Chagos sont virtuelles. «Shagos li pas mo pei. Mo anset ek mo paran ti sorti laba.»
Pour France, néanmoins, il faut suivre son drapeau natio-nal qui est celui de l?Angleterre. «Mo konsider moi Sagosien me nasionalite anglé. Bisin retourn laba. Kan zot pou ena dizuit-an, zot pou soizir me avan sa, zot bizin suiv zot fami.»
Voir les îles et mourir
Ses filles n?en ont cure. Francella avoue qu?elle espère avoir atteint sa majorité quand Maurice récupérera les Chagos pour n?être pas obligée d?y suivre ses parents. «Nou senti nou konserne me a enn degre moind.» Ce qui l?intéresse, c?est de terminer sa Form VI et tenter sa chance en Grande-Bretagne. «Mo anvi vinn coiffer-visagis. Dan Maurice, zot konsider li kouma koifer me dans Langleter, sa metie la ena enn statu. Mo konn enn ta Sagosiens ki?nn ale Langleter ek ki bien laba. Mo lobjektif se alle Langleter.»
Anella qui fréquente aussi le MEDCO de Cassis, se montre plus tempérée. Elle dit comprendre que les Chagossiens ont dû tout laisser derrière eux pour recommencer à zéro à Maurice, où ils ont souvent vécu dans des conditions exécrables. « Me lot kote, mo panse ki Moris bon pou zot reste parski Sagos inn rest static. Li preferab zot ale Sagos ek trouv li enn dernie foi avan zot mor parski la plipar ki reste li bann vie. Mo solider ek zot ek si bisin manifeste, mo pou fer li. Me mo pa pe trouv moi al laba ek viv laba.» Elle voudrait faire du journalisme ou du stylisme et rêve donc d?aller rejoindre sa s?ur aînée en France.
Toute la nostalgie repose donc sur le déracinement, une séparation si brutale qu?elle n?a pas permis un dernier regard en arrière. Si, comme le dit Mylène Tiatous-Augustin, les Mauriciens avaient préparé les Chagossiens à leur exil et leur avaient offert de meilleures conditions de vie, ils n?auraient peut-être pas nourri autant de regrets. «Mo granmer inn mor avek enn gran regre dans leker. Mo sir si ti prepar zot, zot ti pou mie aksepte zot situasion dans Moris, adapte pli vit et zot pa ti pou le retourn laba.» Des propos qui font réfléchir?
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