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Le visage de la compréhension

26 mars 2004, 20:00

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«Mo pa?nn fer devoir miss.» Le rituel est immuable. La preuve que l?école complémentaire additionne les travers du système traditionnel à son fonctionnement propre. «Mo pa ena liv. Mo pa ti la.» Un sourire, crispé aux commissures, reste plaqué sur les lèvres de Prishi Appaya, volontaire. Barricadée derrière les rayures bleu marine de son sweat shirt, rien ne peut entamer sa patience.

Devant elle, en deux rangées inégales : huit élèves. «Présent, absent.» Une fois des «right» tracés sur la feuille de présence, la jeune miss montre ? sans hausser le ton ? qui tient les commandes. Aux jérémiades en créole, elle répond en français : «Même si tu n?étais pas là, tu réponds quand même à la question. True or False?»

Au programme de cette classe de Form I, une compréhension en anglais intitulée Travel. Tout au bout de la deuxième rangée, Vicky est visiblement largué. Il a beau plisser les yeux au-dessus de la feuille imprimée, consulter fébrilement son cahier, rien n?y fait. «To kone kot finn arive ?» «Mo koir par la,» chuchote-t-il, en pointant du doigt une vaste étendue de texte. L?enfant sursaute, surpris en flagrant délit de rêverie. Ni paresse, ni mauvaise volonté. Juste des yeux exorbités, des pupilles vides, un cerveau visiblement embrumé. Timide, il s?enferme dans le mutisme.

Assise le dos bien droit face à ses ouailles d?une heure, Prishi ronronne des «True or False.» A l?autre bout de la classe, Natacha agite frénétiquement son stylo blanco. Un tic tac nerveux qui ponctue les ricanements de Stéphano, le bavardage incessant de Jennifer et Déborah. Entre elles, Lisa, impassible, mâchouille un chewing-gum en tournant les pages.

Une ambiance de diligence décontractée. Une «école où on ne punit pas mais où on accompagne », comme l?explique Brian Pitchen, l?assistant de Brigitte Thomas, responsable de La Confiance-Barkly. Attablé derrière un pupitre, dos à l?escalier, il tient le stock de craies et de crayons. Sur une chaise en bois à côté de lui, un panier rempli de fichiers vert foncé, où un feutre a écrit le nom de la classe et le sujet.

«Vous êtes le cerbère de service ?» D?une main, Brian Pitchen repousse les mèches lisses qui lui barrent le front. Sourit aimablement. Serre la main d?un ado, répond au bonjour plein de coquetterie d?une gamine. Puis répond. «Je suis chargé de l?accueil. De mettre parents, volontaires et élèves à l?aise.»

Et de nous montrer la fiche remplie par les volontaires, pour signaler deux absences consécutives de leurs élèves. «Cette fiche est soumise à des éclaireurs qui mènent une enquête auprès des parents. C?est comme cela qu?on sait s?ils sont au courant. Soi zot dir oui zanfan la ti gagn detention, ou soi ti pe fer sport. Soi zot pa ti kone zanfan la cap lekol.»

Sollicité par Sarah et Jane, il leur emboîte le pas jusqu?à la « classe spéciale » de Françoise Arlove. Devant la porte, il nous prévient : «Vous allez voir, ce sont des élèves avec qui nous travaillons au niveau de l?alphabétisation.» La volontaire avertie de notre présence par les regards convergents de ses élèves, s?approche et nous précise : «On en est aux verbes. Je leur ai expliqué que verbe égale action. » Et nous invite à entrer.

Sept silhouettes frêles occupent l?espace. Il y a Brandon, «qui est hyperactif». Chétif dans son débardeur Spiderman, il parle souvent, se lève, fait quelques pas, revient s?asseoir. Dit «Miss, Miss» à tout bout de champ.

«Tir zot kayié devoir.» Brandon répond du tac au tac : «Miss, kayié-la dan larmoir, mo mama finnmet la clé. Li pa ankor sorti travay.» Qui a dit que la vérité sortait de la bouche des enfants ? Inspiré, Vincent suit l?exemple. «Moi oussi Miss.» Avec un clin d??il complice dans notre direction, Françoise Arlove nous indique qu?elle n?est pas dupe. Garde le tempo.

Sous son nez, Tricia, menue comme une souris, a les deux mains dans le pupitre. Avec précaution, en faisant le minimum de bruit, elle ouvre un paquet de gâteaux, en prend un discrètement, baisse la tête et le porte à sa bouche. Puis suce longuement le pouce et l?index. Recommence l?opération, en surveillant du coin de l??il les mouvements de son voisin, le frêle Rudy.

Sur le nez de Tricia, une vilaine blessure couleur rose tendre. Interrogée, l?enfant qui flotte dans son uniforme répond : «Ena enn gran la port kot moi. Mo finn tap ar li.» Proverbiale innocence.

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