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Contestation Suspecte
Paul Bérenger est-il condamné à n?être qu?un avaleur de couleuvres ? À plusieurs reprises au cours de sa vie publique, il a dû se résoudre à de tristes compromis imposés par la fragilité de son statut politique. Lorsqu?il était vice-Premier ministre d?Anerood Jugnauth de même que quand il l?était de Navin Ramgoolam, il a souvent donné le sentiment de vouloir s?affranchir de ces tutelles pour enfin donner la pleine mesure de ses ambitions de réformateur et de gestionnaire.
Otage politique consentant, allié surveillé et contrôlé, Bérenger fut l?eunuque de l?un et de l?autre. Il rêvait de devenir calife. Et faire enfin les choses à sa manière, exécuter au moins quelques-uns des projets qui structurent son discours et convaincre la foule grandissante des sceptiques qu?il est aussi un homme de conviction.
Mais le voilà calife impotent. Bien que politiquement minoritaire, c?est encore son allié, le MSM, qui est en train d?obtenir que la reforme électorale, si chère au MMM et si nécessaire au pays, ne se fasse pas. Et on sent Bérenger tout prêt à la capitulation.
Au-delà du drame existentiel qui ronge le leader du MMM, il y va de l?intérêt national. Un très large consensus existe aujourd?hui sur la nécessité de mettre un terme à l?injustice que perpétue notre système électoral. La démonstration de l?iniquité du mode de scrutin a été faite en plusieurs occasions au cours de l?histoire récente des élections législatives. Presque à chaque élection depuis 1968, la représentation parlementaire nationale n?a pas reflété fidèlement la réalité de l?expression électorale. Des partis ont obtenu, dans certaines circonstances, un nombre de sièges grossièrement disproportionné par rapport aux suffrages qu?ils avaient recueillis. En revanche, des partis qui avaient reçu un appui électoral important ont été réduits à une présence symbolique à l?Assemblée nationale au point qu?ils étaient menacés de disparaître du paysage politique. Non seulement le présent système de « first past the post » (FPTP) a produit l?aberration électorale des 60-0, il expose le pays, à l?inverse, au risque de porter au pouvoir un parti qui aurait obtenu une majorité de sièges tout en recueillant une minorité de suffrages. Le système électoral comporte donc des faiblesses que tous les partis politiques sont unanimes à dénoncer. Il s?agit maintenant d?adopter une formule plus équitable, plus fidèle au choix des électeurs mais capable aussi de produire des gouvernements relativement forts et stables.
Le MMM s?intéresse à la question depuis plusieurs années. Il a fait, dans le passé, des propositions précises qui, pour l?essentiel, portent sur l?introduction d?une dose de représentation proportionnelle (RP) susceptible de compenser, au moins en partie, les perversions induites par le FPTP. L?idée est d?obtenir que la composition de l?Assemblée nationale et celle du gouvernement reflètent avec le plus d?exactitude possible le souhait populaire exprimé par le vote. Même si son allié MSM n?est pas aussi convaincu de la justesse de cette réforme ? parce qu?il estime n?avoir rien à gagner et peut-être même tout à perdre ? l?Alliance MSM-MMM s?est engagée à réaliser cette réforme au cours de son mandat. Dans un premier temps, elle a fait ce qu?il convenait de faire, conformément à son programme gouvernemental.
Les systèmes électoraux étant des modèles très complexes, ils doivent être examinés de manière indépendante et approfondie. La Commission Sachs a donc été mise en place. Elle a produit une excellente analyse des options qui s?offrent au pays et clairement indiqué le modèle électoral qu?elle estime le plus approprié au contexte mauricien. Relativement simple, facile à comprendre pour l?électeur, ce modèle ne change rien à l?élection des députés au niveau des circonscriptions actuelles, ni à l?allocation des sièges de perdants. Ainsi, 62 + 8 députés seront toujours élus suivant le mode actuel. À ces 70 élus, s?ajouterait une nouvelle liste de 30 candidats éligibles, figurant sur des « party lists » nationales. Ils sont désignés en fonction du pourcentage de voix recueillies par le parti, à condition qu?elles représentent au moins 10 %. Pour élire les candidats de cette liste, l?électeur dispose d?un deuxième bulletin de vote.
La Commission Sachs le reconnaît. Cette formule n?est pas parfaite. Le système propre de représentation proportionnelle implique que le nombre de sièges des partis reflète exactement le pourcentage de voix obtenues, 50 % de voix donnant 50 % de sièges. Ce n?est pas ce qui est proposé. Ici, la considération principale demeure la protection de la stabilité gouvernementale. Afin de limiter le risque d?éparpillement, il est proposé de limiter le nombre de sièges alloués en RP à 30. En injectant cette dose moyenne, le système devient relativement plus juste. Il n?élimine pas toutes les distorsions mais il empêche la sous-représentation abusive des partis de l?opposition tout en préservant les droits de la majorité à constituer le gouvernement. En fin d?exercice, il « corrige » le résultat issu des circonscriptions, voire modifie quelque peu ce premier rapport de forces mais pour ne le rendre électoralement que plus équitable.
Ce qui change plus profondément ? et c?est sans doute ce qui fait peur à l?allié du MMM ? c?est ce que la Commission Sachs elle-même prévoit. Dans la pratique, ce nouveau mode de scrutin encouragera la constitution de coalitions post-élections plutôt que des alliances pré-électorales. La Commission Sachs l?explique : « At the moment, the electoral system gives enormous, and many say, disproportionate, incentives to form pre-election alliances. »
Le MSM est d?autant plus méfiant face à la nouvelle formule qu?il a exercé le pouvoir des années durant sans jamais avoir représenté à lui seul une majorité de voix. Né au pouvoir, le MSM d?Anerood Jugnauth a utilisé à fond le système pour négocier des alliances préélectorales en position dominante. Pravind Jugnauth a appris la leçon, il répugne naturellement tout changement qui pourrait modifier la donne. En s?inspirant abondamment de la formule Sachs, le président du Select Committee, le MMM Ivan Collendavelloo, a donné de l?urticaire au MSM. La contre-proposition émise par le ministre MSM Emmanuel Leung Shing tente de l?atténuer. Sauf que celle-ci ne règle pas le problème du MSM? et reprend une formule vertement rejetée par la Commission Sachs ! Cette proposition consiste à élargir le système de « best losers » à 30 autres candidats. C?est inacceptable, estime Sachs, car « all of the additional members will be seen to have run for Parliament and lost ».
La Commission Sachs a tout vu. On peut s?étonner que Collendavelloo et ses collègues aient senti le besoin, par moments, de s?éloigner des recommandations de ces experts. A chaque fois qu?il le fait, il neutralise la démarche globale et introduit des éléments controversables aux conséquences mal étudiées.
Emmanuel Leung Shing est monté au créneau, Pravind Jugnauth a donné de la voix (Anerood ne doit pas être loin). Il n?en faut pas davantage pour que Bérenger regagne les quartiers des abandons?
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