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Séga, mémoire festive de l?esclavage
ULTIME rempart de la résistance humaine. De toutes ses dimensions, celle de la douleur prédomine dans le séga mauricien. Devoir de mémoire ou de subversion, le patrimoine musical porte la trace indélébile des coups de fouet. Cent soixante-neuf ans que sont tombées les chaînes. Autant d?années que le thème de l?esclavage est exploité, éructé, martelé, scandé, que ce soit par les faiseurs de séga d?ambiance ou les plumes purement à thème. D?où vient une telle assiduité ?
?Héritaz nou ancet, nou oulé nou pas oulé, li éna valer sa.? Ce sont là les paroles d?ouverture de Le Morne, tube de Cassiya, signé Sedley Assone. Une réflexion partagée par Marcel Poinen, président du conseil d?administration de la Mauritius Society of Authors (MASA). ?Le séga est d?abord la manifestation du tempérament d?êtres assujettis à un système. Toute cette souffrance devait obligatoirement trouver un exutoire. Comment faire quand on ne vous reconnaît aucune identité, aucun statut, que vous êtes réduit au rang d?objet ??
Ne restent plus que les lamentations. Et pour qu?elles soient plus digestes, leur caractère poignant s?est mué en séga. ?Ce sens inné du rythme que tous les martyres n?ont pas pu faire perdre à nos ancêtres.? Citant Toussaint Louverture qui a déclaré juste avant d?être fait prisonnier, ?en me renversant on a abattu le tronc de l?arbre de la liberté des Noirs, il repoussera car ses racines sont nombreuses et vivaces,? Marcel Poinen raffine davantage cette image. ?Les Noirs ont été coupés de la plante sociale. La souffrance a le don d?élever le sens de l?individu, ils ont donc utilisé les plantes aériennes pour se reconnecter.?
Plantes aériennes ? ?Des instruments devenus traditionnels : ravanne, maravanne, triangle, preuve de leur créativité.? Et puis, quoi de plus aérien que des paroles bien senties. En chantant le thème de l?esclavage, le séga a arpenté toute l?étendue du vocabulaire de la souffrance.
?A force d?être récurrent, les séga qui traitent de ce thème n?ont plus forcément besoin de dire en toutes lettres le mot esclavage,? déclare Marclaine Antoine. Déclaration d?un fringant vétéran de la chanson qui revendique le titre de ?celui qui a le plus chanté l?esclavage.?
Réceptacle du ?cozé bann grand fami.? Pour lui, il n?y a pas à sortir de là. ?Nous chantons pour ne pas oublier. Cela peut vous sembler récurrent, mais n?allez pas penser que c?est par manque d?originalité.?
L?auteur de Bel bato est aussi d?avis que l?esclavage n?est pas ce ?crime contre l?humanité figé dans des dessins remplis de chaînes et de boulets. Si au propre, les personnes ne sont plus exploitées en tant que tel, la modernité a ses propres formes d?esclavage.?
Drogue, alcool, prostitution. ?Dimoun esclav sa bann fléaux.? Negro Pou Lavi exploite allègrement ce créneau. Comme les autres groupes à succès. Tout comme le séga s?est mué en seggae et en ragga, les formes d?esclavages abordés sont replacées dans un contexte plus accessible aux auditeurs. ?Nou raconte le quotidien.? D?où un choix de nom de groupe qui-reconnaît Tony Farla leader de Negro Pou Lavi ? peut sembler équivoque ? mais qui décrit ?âprement ce que fondamentalement nous sommes.?
Subversion. Transformer l?injure en moteur de créativité. Blakkayo est de ceux qui veulent sortir du ?ghetto.? En combat perpétuel contre la ?négativité,? ce ?black ayo !? s?accorde le droit de jubiler. Et de faire des tubes à succès.
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