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Les avatars de l?esclavagisme

31 janvier 2004, 20:00

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Quoi de plus indiqué en ce 1er février que de se rappeler qu?il existe de nouvelles formes d?esclavagisme. Avec une différence : à celles-ci on s?y soumet en toute liberté. Voici quelques années encore, on se réveillait à la sonnerie du réveil-matin. On est toujours assujetti au temps. On ne s?en sortira jamais. Mais le temps, comme l?a si bien dit Saint Augustin, c?est cette chaîne d?émotions suscitées par notre mémoire et ressenties confusément par l?être. Ce n?est pas du temps dont il est question ici, même s?il est bon de savoir qu?on n?est pas esclave du temps si on sait le vivre à l?intérieur de soi. Il est plutôt question de ce réveil-matin qui peu à peu commence à disparaître de notre vie pour laisser la place au téléphone portable.

En effet, de plus en plus, c?est avec la sonnerie de son téléphone portable qu?on se réveille le matin. Ce n?est qu?un outil, pourrait-on penser. Mais il est significatif que pour un nombre important d?individus, le premier geste chaque matin est de prendre son téléphone portable. Premier geste mécanique. Premier geste qui devient naturel. Une fois le portable en main, le deuxième réflexe pourrait bien être de le rallumer s?il était éteint. De vérifier son courrier. D?y répondre éventuellement. Ici on ne prend plus son temps de paresser dans son lit ou de regarder quelques instants le plafond pour se poser des questions du genre? « Qu?est-ce que je vais faire de cette nouvelle journée de ma vie ? ». Ici on est dans la journée « mobile » qui commence pour toute une génération de « mobiles ».

Pour ceux dont la journée se poursuit en autobus, par exemple, on ne prend plus le temps de regarder le paysage ou encore de se consacrer du temps à penser à? soi, à la vie, au bonheur? Les doigts sont scotchés sur le portable. Le jeu des messageries a commencé. L?individu ne peut plus être seul avec lui-même. La solitude est morte, vive le SMS ! On a un puissant besoin d?être continuellement avec l?autre. C?est cette image que nous renvoient ces scènes de rue où nous sommes par dizaines, par centaines, accrochés à nos portables toujours en discussion animée avec nos interlocuteurs. Dans les écoles, au bureau, à la maison, nous voulons des instants pour envoyer nos messages. Et quand on n?a plus rien à se dire, ce qui est souvent le cas, on s?envoie des blagues. L?outil en soi n?est pas abrutissant, c?est l?usage qu?on en fait qui peut abrutir, pourrait-on dire. Mais il est quand même bon de savoir qu?on est passé dans une ère où le réglage de sa vie se fait indépendamment de soi.

Autre forme d?assujettissement : la soumission à la télévision. Celle-là est décriée depuis longtemps déjà sauf que désormais l?offre s?est étoffée. La télévision numérique et satellitaire est venue élargir le choix, la nature des programmes? Après « une journée » accroché à son mobile, on devient en rentrant chez soi des êtres « immobiles » devant la télévision. La société de l?image, tout comme celle de l?information, nous fascine. Aucun réquisitoire ici contre le portable ou la télé. Juste un rappel de ce qu?ils pourraient bien représenter en réalité dans notre vie. En prendre conscience, c?est déjà un pas pour en être moins dépendant et non pas en faire un mode de vie parce que c?est simplement à la mode.

Enfin, on n?arrête pas aujourd?hui de fonctionner sur le mode du projet. Il faut toujours avoir des objectifs à atteindre pour gravir les échelons sociaux, pour réussir sa vie matérielle, pour « être mieux dans sa peau » ou encore « bien dans son assiette ». Ou quand sa vie devient une succession de clichés ! S?arrêter, prendre le temps de se regarder vivre, de regarder vivre les autres, sont devenus des pertes de temps. Il faut être mobile, ambitieux, appliqué et surtout productif.

Ainsi passe le temps sans qu?on en soit conscient. Ainsi passe la vie sans qu?on réalise qu?on aurait pu la rendre autrement plus intéressante.

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