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Commençons les années Flinders avec « My Dear Friend » de Serge Rivière

24 janvier 2004, 20:00

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L?année Baudin s?achève doucement tandis que nous mémorisons le souvenir d?une célébration qui fait honneur à l?esprit d?organisation de certains Mauriciens, notamment Patrice Curé. Il ne s?est épargné aucune peine pour assurer le succès de cette année Baudin/Flinders. Mais si l?année Baudin s?achève, les années Flinders à Maurice commencent. Accompagner le célèbre explorateur anglais, retenu dans les serres de l?aigle impérial (Napoléon), pendant ses six ans et demi de captivité à l?île de France, sera pour nous l?occasion d?un retour instructif en arrière et nous aidera à nous préparer à la célébration prochaine d?un changement de maître colonial, de la France au Royaume-Uni, dont nous n?avons pas fini de mesurer les implications.

Pour ces années Flinders débutantes, nous disposons désormais d?un autre guide tout autant sûr. Il s?agit de Serge Rivière. Avec My dear Friend il nous offre une intéressante présentation de la correspondance liant l?exilé Matthew Flinders à Charles Thomi Pitot, son ange gardien, sa bonne étoile. L?étude de Rivière complète utilement les recherches de Mmes Huguette Ly-Tio-Fane-Pineo, In the Grips of the Eagle et de Marina Flinders, Companions of Misfortune.

L?art du savoir-écrire

Nous connaissons Lindsay Rivière. Nous devons apprendre à mieux connaître son frère, Serge, qui ne compte pas moins de titres de gloire et de fierté. Comme Lindsay, Serge est d?origine curepipienne. Comme lui, élève du collège Royal de Curepipe. Lauréat de la bourse d?Angleterre de 1966, section classique, il se spécialise dans l?étude des littératures. Il enseignera la langue et la littérature françaises au niveau universitaire en Écosse, au Canada, en Australie, en France. Il enseigne actuellement à l?université de Limerick, en Irlande, et donne des cours à l?université de Maurice. Il a déjà publié une quinzaine de livres sur Voltaire, la littérature et l?histoire sociale du xviiie siècle. Ses recherches l?ont conduit à s?intéresser à l?étude des correspondances, des journaux intimes, des livres de bord des XVIIIe et xixe siècles. Ses plus récentes publications sont A Woman of Courage : The Journal of Rose de Freycinet on Her Voyage around the World et Daisy in exile : the Dairy of an Australian School-Girl in France 1 887-89. Il suffit de se pencher, même avec une loupe, sur une des reproductions fac-similé, jalonnant la récente publication de My dear Friend, pour mesurer combien ingrate et bénédictine peut être l?étude approfondie des documents manuscrits. Belinda T.K. Ramnauth ne se trompe guère quand elle qualifie Serge Rivière de « transcripteur expérimenté » pour l?avoir vu à l??uvre et dans des conditions si pénibles, à la bibliothèque municipale Carnegie, placée sous son contrôle. Ne faudrait-il pas plutôt parler ici de décodeur et garder à l?esprit cette merveilleuse boîte noire capable de transformer l?image la plus brouillée et la moins intelligible en une image claire et communicative. Si les tribulations de Flinders à Maurice ne sont pas mieux connues, ce ne sera certes pas de sa faute.

My dear Friend nous renvoie à une époque reculée quand la correspondance était le seul moyen de demeurer en contact à distance. Ce livre nous rappelle une époque sans e-mail, sans appels téléphoniques, sans télex. L?aérogramme entretenait alors l?art du savoir-écrire et du maniement du stylo-bille. Le livre de Serge, filialement dédié à Marc et Yolande Rivière, nous permet de côtoyer un genre littéraire inhabituel : celui de la correspondance. Il se situe à mi-chemin entre les carnets intimes et l?autobiographie destinée à une vaste diffusion, à mi-chemin entre l?écriture pour soi et l?écriture pour les autres y compris de parfaits inconnus, à mi-chemin donc entre la sincérité et les possibles exagérations. La correspondance prend, par moments, une allure de dialogue quand l?expéditeur s?adresse directement au destinataire, l?interpelle, répond à ses questions, devine ses objections, les écarte par avance. L?emploi du « tu » ou du « vous » brutalise ou arrondit le côté dialogue de cette écriture. Dans le meilleur des cas, le lecteur se sent entraîné et tenu d?y participer en formulant in petto son agrément ou sa désapprobation.

La correspondance permet en tout cas de suivre des évolutions psychologiques, de mesurer dans le temps des changements d?attitude et de comportement, nous rappelant que nous devenons insensiblement ce que nous sommes aujourd?hui mais ce que nous n?étions pas hier et ce que nous ne serons pas demain. L?exercice en soi est passionnant. Il le devient encore plus quand il s?agit d?un observateur de la trempe d?un Flinders, coupé de ses contacts familiers, en commençant par sa femme, la tendre et fidèle Anne, contraint qu?il est de vivre au sein d?un peuple ennemi dont le chef suprême s?acharne à le séquestrer. L?intérêt de l?écriture se renforce considérablement quand, de par la qualité des concernés, la correspondance sort du cadre intime et personnel pour nous plonger dans des considérations de stratégie politique et dans des anticipations de ce que sera l?après-Napoléon.

Un Flinders romantique

Serge Rivière nous offre une nouvelle occasion de côtoyer Matthew Flinders. Né en 1774, il débarque d?une coque de pistache, le Cumberland, onze mètres de long, en décembre 1803, à Baie-du-Cap, en résidence forcée pendant six ans et demi, d?abord au Café Marengo, Port-Louis, jusqu?au 31 mars 1804, dans la prison du Jardin Despeaux, Plaine-Verte, jusqu?au 24 août 1805, au Refuge, la résidence de Mme Labauve d?Arifat, dans les hauteurs des Plaines Wilhems, jusqu?à l?annonce de sa libération, le 28 mars 1810 (la conquête de l?île de France devenait inéluctable, forçant l?adoucissement du geôlier Decaen). On le suit avec son départ tant désiré de l?île de France, le 14 juin 1810, l?arrivée dans son Angleterre natale, le 24 octobre suivant, les retrouvailles avec son épouse, la naissance de sa fille Anne, en avril 1812, la publication de son chef-d??uvre A Voyage to Terra Australis undertaken for the purpose of completing the discovery of that vast country, le 18 juillet 1814 et sa mort au lendemain de cet événement mémorable. Il faudrait encore ajouter la première rencontre avec le « dear friend » Thomi Pitot, en août 1804, la lettre que celui-ci adresse à Bougainville, le 11 mars 1805, lui priant d?intercéder, à Paris, en faveur de Flinders, l?appel d?avril 1806 à l?Institut de Paris aux mêmes fins, Decaen désobéissant à l?ordre napoléonien, du 21 mars 1806, de libérer Flinders, le départ du navire Marquis Wellesley sans Flinders, le plan d?évasion de janvier 1807. Tout cela est envisagé, approfondi, programmé, regretté ou apprécié, disséqué, analysé, commenté, mesurer le plus philosophiquement possible. La correspondance Flinders/Pitot permet au lecteur de revivre les différents cycles d?une captivité ou d?un exil forcé, temps de frustration, de désillusion, de déception, de colère, de sentiment d?impuissance. Du fond de son abîme, le noyé s?agrippe aux rares bouées d?espoir disponibles : savoir que son épouse l?attend au pays natal, « l?ami qu?on sait fidèle, le vol d?une hirondelle, le bonheur qui revient ». Cela ne rend pas heureux. « Je ne peux l?être sans les miens », écrit Flinders. Mais cela empêche de mourir avant la mort, de devenir « un trou noir », Maurice Rault dixit.

My dear Friend révèle un Flinders romantique, tragique même en raison d?une détention inique, arbitraire, déloyale, indigne d?un Français. Son épouse, Anne, est une nouvelle Pénélope qui n?est pas sans rappeler le souvenir émouvant de la Mahébourgeoise Éléonore Broudou qui attendra vainement son mari, La Pérouse, qu?elle ne serrera jamais plus dans ses bras, parce qu?il a été massacré en 1788 sur l?île de Vanikoro. La frustration de Flinders se mesure plus exactement quand on prend conscience de tout ce dont le prive sa détention à l?île de France. Il n?a pas accès à tous ses documents qui restent à la discrétion de ses ennemis, de son geôlier. Il ne peut correspondre, ni entrer en contact avec ses pairs. La science géographique de son temps, de son pays, accumule du retard. Les lauriers auxquels il a droit se flétrissent, ne voyant pas le front auquel ils sont destinés. Imaginons Stéphane Peterhansel devant attendre 2010 pour recevoir le trophée auquel sa victoire dans le dernier Paris/Dakar lui donne droit. Il y a des plats qui ne se savourent qu?au sortir du feu. Du pain rassis ne remplacera jamais une viennoiserie !

Citoyen du monde

On peut cependant trouver des valeurs à l?exil forcé de Flinders en terre mauricienne. Au contact de Pitot et des nombreux autres Mauriciens émérites que ce denier lui permet de rencontrer, Flinders se bonifie, prend du recul, parvient à dissocier les citoyens impuissants et l?inique tyran omnipotent. Il apprend à aimer la France malgré Decaen, malgré Napoléon. Il découvre les subtilités délicates de la langue française. Son écriture se purifie, se poétise. Par moments, il devient même francophile. Le brillant navigateur anglais devient citoyen du monde. Il quittera Maurice assagi, serein, en paix avec lui-même et avec les autres. Ayant beaucoup reçu, il sait pouvoir atténuer sa dette en se donnant aux autres à son tour. Il saura se porter au secours des Mauriciens aux prises avec les autorités anglaises. Il saura intervenir en leur faveur.

La place fera défaut ici pour dire tout le bien qu?on doit penser de Thomi Pitot, en parcourant My dear Friend. Résumons en disant qu?il est l?archétype d?une hospitalité à la mauricienne dont Flinders n?est pas le seul à s?être fait le chantre. Nous aurons l?occasion bientôt de revenir sur les nombreuses qualités de Thomi Pitot, ne serait-ce que pour célébrer cette année, le 225e anniversaire de sa naissance.

Mais ne refermons pas My dear Friend sans prendre la peine de jeter un dernier regard sur les nombreuses qualités d?impression du livre. Grâces en soient rendues à ce grand serviteur des Lettres mauriciennes qu?est Ahmad Sulliman. Une fois de plus ses éditions Le Printemps font un excellent travail qui honore l?imprimerie et l?édition mauriciennes. Nous devinons, toutefois, la surveillance exigeante de l?auteur. Encore que nous ne savons pas qui de l?auteur, de l?éditeur ou de l?imprimeur (Caslon Printing), il convient de féliciter pour cette encre d?imprimerie magenta tirant sur le brun foncé, sinon sur le bordeaux. Il faudrait encore saluer l?intelligent choix des illustrations, avec une mention spéciale pour celles de Robert Marsh Wesmacott (1801-1870), dessinateur, officier militaire et pionnier, auteur connu pour ces croquis australiens. Il a séjourné à Maurice de 1825 à 1828 et ses dessins, pour être sans doute moins connus que ceux de Milbert et de Sigismont Himely, ne sont pas moins attachants. Conservons donc My dear Friend sur notre table de chevet. Il nous sera plus d?une fois utile et précieux en ces années Flinders qui commencent.

Serge Rivière voulait nous faire connaître plus intimement ses deux « dear friends ». Ces derniers nous permettent aujourd?hui de faire plus ample connaissance avec un Mauricien hors pair, un nouveau Thomi Pitot. Notre île Maurice devient plus belle, plus verte depuis que le lauréat classique de 1966 l?irrigue plus régulièrement par sa présence, nous offrant d?agréable aperçus de son talent et de son grand savoir humaniste. Recevons donc Serge Rivière cinq sur cinq pour notre plus grand profit et bonheur.

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