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L?école Makassib renaît de ses cendres

24 janvier 2004, 20:00

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Les premiers à pousser le portail de l?école Makassib, vers 7 heures du matin sont les policiers ? six au total, tous moustachus, tous armés. Un coup d??il à droite, pour contrôler le jardinet, un autre à gauche, dans la cour des élèves du primaire. Tout est en ordre, les policiers l?assurent.

Le rituel est le même chaque matin, depuis le 4 octobre 2003, date de la rentrée des classes en Irak. La « petite » guerre ? explosions de mines, enlèvements d?enfants ou de femmes, agressions, cambriolages? ? a changé le visage de la ville et de ses écoles. « Avant, quand on sortait de classe, on rentrait à pied et on s?amusait entre nous, c?était bien. Maintenant, hélas c?est fini : les parents viennent nous chercher en voiture », se désole une minuscule brunette à queue de cheval.

L?établissement scolaire parmi les plus chics du quartier à dominante chrétienne de Kerrada n?a pourtant jamais été touché par des kidnappings ni visé par un attentat. Jusqu?à présent, les gangs de rançonneurs et les poseurs de bombes ont préféré sévir ailleurs. Même le 27 octobre, jour de l?attentat contre le siège de la Croix-Rouge, « les murs et les vitres ont tremblé, mais ça a tenu », souligne la directrice, Souad Latif Djezrawi, 61 ans, qui évoque avec un rire de frayeur rétrospective cette « journée inoubliable ». Pris de panique, élèves et professeurs sont sortis des classes « en hurlant », tandis que les parents, alertés par le bruit de l?explosion, arrivaient en trombe, « quelques-uns en pyjama » ! Selon la directrice adjointe, Fahima Rachid, « pendant les dix jours qui ont suivi, beaucoup d?élèves ne sont pas venues ».

Le passé a du mal à mourir

Jeehan, 15 ans, d?origine kurde, explique dans un anglais à peine hésitant à quel point l?attaque contre la Croix-Rouge et celle visant le quartier général de l?Onu l?ont « touchée plus que tout ». Ces deux événements font l?unanimité. « Je suis sûre que les Américains sont derrière l?attaque de l?Onu », assure une institutrice, Iftikar Mohamed Hussein, 48 ans, ancien membre actif du parti Baas et l?une des rares enseignantes de Makassib à ne pas renier son passé. Évoquant la mort du Brésilien Sergio Vieira de Mello, émissaire spécial de l?Onu tué dans l?attentat du mois d?août, elle ajoute : « Lui, au moins, c?était un type bien. Il travaillait vraiment pour l?Irak. »

Assise à une table voisine, dans la petite pièce réservée aux adjointes, Fahima Rachid approuve. Elle aussi, comme 99 % du personnel, a été membre du parti Baas. « Mais je n?étais pas haut placée », précise-t-elle. Cette sunnite de 54 ans a du mal à tourner la page Saddam. Quand les fils du dictateur, Ouddaï et Qoussaï, ont été tués par les marines, le 22 juillet, elle a « pleuré, comme si c?était ses propres fils » qu?on venait d?abattre. Du raïs lui-même, arrêté le 13 décembre, elle dit simplement : « Je l?aimais. Il représentait l?Irak. Il avait de l?allure, une certaine splendeur? Ma fille, qui est scolarisée ici, a beau savoir qu?il faut arracher les pages de ses livres où figure sa photo, elle n?y arrive pas ». Puis Fahima Rachid s?arrête, soudain craintive. En aurait-elle trop dit ?

« Tout est mélangé dans nos têtes, on a peur. Chacun sait que la liberté n?est pas là. On dit les choses, mais à voix basse », sourit S?ur Marie-Yvette, 62 ans, native de la région de Mossoul et membre dela congrégation de sainte Catherine.

Ici, comme ailleurs, le passé a du mal à mourir. Deux grands « tableaux d?honneur » à la mode d?autrefois sont accrochés dans un couloir montrant les élèves les plus méritants du collège, filles et garçons mêlés. C?est sous le règne de Saddam que la mixité a été interdite, par souci de complaire aux courants intégristes. Mais les tableaux sont restés, comme les livres de propagande que l?on découvre dans l?ancienne bibliothèque ? officiellement « en cours d?inventaire ».

Mais les livres de classe, expurgés de toute mention à Saddam Hussein et de toute propagande baasiste, ont été réimprimés tels quels. Le résultat est spectaculaire pour les manuels d?histoire, désormais truffés de pages ou de demi-pages blanches. Mais les ouvrages de littérature sont, eux aussi, touchés. « On a supprimé les poètes irakiens qui chantaient les louanges de Saddam. Mais ils n?ont pas été remplacés », souligne une enseignante, qui aimerait voir son poète irakien préféré, Mohamed Mehdi Aljawahiri, mort en exil à Damas (Syrie), figurer un jour au programme? Quant à l?instruction civique, elle a carrément été supprimée.

Quand on demande à Jeehan, et à ses copines, Sara, Roha, Zara, ce qui a changé à leurs yeux depuis la fin de la dictature, les adolescentes n?hésitent pas une seconde. « Nous n?avons plus envie d?apprendre. Même si on décroche une bonne note, à quoi ça sert ? Je sens bien que le pays est perdu », s?écrie Sara. « L?année dernière, il y a eu 90 % de réussite au brevet, pour les épreuves de physique-chimie-biologie. Cette année, pour les tests, le pourcentage est tombé à 60 % », renchérit Jeehan. C?est pourtant Sara, à force de « faire la tête », qui a convaincu son père de ne pas quitter l?Irak : « Pendant la guerre, on est partis se réfugier aux Émirats arabes unis. Mon père voulait qu?on s?y installe. Il pensait liquider son usine de Bagdad et vendre tous ses biens pour qu?on refasse notre vie là-bas. Mais j?ai tellement boudé qu?il a fini par céder. On est revenus à Bagdad », explique Sara, une lueur de fierté dans les yeux.

De Saddam et du parti Baas, elles ne regrettent rien. « C?était quand même notre président », rectifie Zara. Les autres hochent la tête, indécises. Ici, à Makassib, les règlements de comptes ont été limités et se sont déroulés sans tapage ni bain de sang.

Leila, 52 ans, est l?une des rares enseignantes de confession chiite de l?école. L?une des rares, également, à oser dire qu?elle a « dansé de joie » à l?annonce de l?arrestation de Saddam. Elle reste marquée par la mort de son frère, exécuté en 1981 sous prétexte qu?il était membre d?Al-Dawa, un mouvement d?opposition islamiste. « Les policiers qui nous ont ramené son cadavre ont dit qu?il était un ?traître ?. Moi, j?ai vu qu?il avait la cuisse trouée, comme avec une perceuse. Et que sa colonne vertébrale était brisée », murmure l?enseignante.

L?année des « premières fois »

Est-ce qu?Ellen Manook a dansé, elle aussi, ce fameux 14 décembre, quand les télévisions ont diffusé l?image d?un Saddam hirsute, ausculté par un médecin militaire américain ? Peut-être bien. Pour l?instant, Ellen Manook pleure à chaudes larmes, tout en exhibant des photos ? c?est « la première fois » qu?elle les montre ici, à l?école ? et dévidant, d?une voix hachée par les sanglots, le fil tragique de son histoire : un frère, détenu pendant vingt-neuf ans dans les geôles iraniennes et rentré en Irak début 2003, des enfants privés de carrière universitaire, parce que leur père « a des ascendances iraniennes »?

Autour d?elle, les élèves écoutent, bouche bée. Elles savent qu?à Makassib, 2004 sera l?année des « premières fois ». Au lieu des cartes de v?ux en l?honneur de Saddam, les enfants ont pu dessiner des cartes à leur fantaisie. C?est un début. « Oui à la paix et à la liberté » a écrit une petite de 8 ans. « Peace and love forever », a gribouillé une autre. « Je viens de donner à mes élèves, comme sujet de composition : La coopération et la solidarité élèvent l?âme. C?est la première fois. Avant, la seule chose permise, c?était de commenter telle ou telle parole du président Saddam », souligne Leila Rifa?i.

Soudain, le bruit lointain d?une mine qui explose fait sursauter tout le monde.

« Calmez-vous, les enfants ! », s?écrient les enseignantes. Les gamines se calment.

Il est bientôt 13 heures. La rue déborde déjà de voitures et de minibus. Les policiers sourient. Cette journée encore, la guerre et ses fracas auront épargné les enfants de Makassib.

2 003 Le Monde ? Catherine Simon

Distribué par The New York

Times Syndicate

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