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Les dessous politiques
Sir Anerood Jugnauth tient Paul Bérenger en échec. Sur leur échiquier feutré, l?Icac est devenu un pion incontournable. Et en suivant ce subtil jeu politique, on comprend mieux pourquoi les commissaires de la commission anticorruption, malgré une succession de faux pas et de crises internes, demeurent intouchables...
En dépit de ses nombreuses offensives, le Premier ministre ne peut rien contre la tactique du président de la République, qui en fin légiste exploite ce que prévoit la section 18 de la Prevention of Corruption Act. Sous cette loi, selon les prérogatives que lui confère son deuxième rôle, celui de président de l?Appointment?s Committee, sir Anerood est le seul habilité à appeler une réunion de ce comité qui regroupe également le Premier ministre et le leader de l?opposition. Comme l?Appointment?s Committee est l?unique instance pouvant licencier le commissaire Navin Beekarry et ses assesseurs, certes après un consensus entre le président de la République, le Premier ministre et le leader de l?opposition, Paul Bérenger aura beau crier « Time is running out », mais en fait ce ne sera qu?un coup d?épée dans l?eau.
« L?Icac a déçu le pays et une solution doit être trouvée dans les jours à venir ». Cette déclaration, sur un ton irrité, Paul Bérenger l?a faite le 10 janvier. Dans l?opinion, dès lors, il est attendu que le couperet tombe incessamment...
Mais deux jours plus tard, réagissant à cette menace premierministérielle, sir Anerood Jugnauth adopte une position autre, étonnamment sans équivoque : « La commission s?acquitte bien de sa tâche (...) Je ne vois aucune raison de changer les commissaires . » Des propos confiés lors de la rencontre annuelle avec les membres de la presse et publiés dans l?express du 13 janvier, qui illustrent à quel point le bâtiment du Trésor et le Réduit sont diamétralement opposés sur la question.
Manifestement la solution, souhaitée par le Premier ministre, n?est pas pour demain. Et l?organe de presse officiel de son parti, le Militant, se voit contraint de retourner le sablier en annonçant, dans sa dernière édition, que « le gouvernement offre une deuxième chance à l?Icac. » Encore une autre chance, sauf que cette fois-ci elle n?était pas du tout souhaitée par Paul Bérenger.
Pourtant dans les milieux du gouvernement, surtout dans les rangs des mauves, il y a un « ras-le-bol généralisé envers l?Icac, plus particulièrement envers Beekarry. » Ivan Collendavelloo ne comprend pas pourquoi on « tergiverse », puisque, dit-il, « maintenant est venu le temps de l?action. »
Eviter d?autres fissures
Interrogé s?il est là en train d?inviter le président de la République à appeler l?Appointment?s Committee pour agir, le secrétaire général du MMM choisit de nuancer ses propos: « Je n?invite personne à agir ou pas. Parce que si j?étais à leur place, je sais ce que j?aurais fait. Mais je ne suis pas à leur place...» Par les temps qui courent et qui font tourner les pages, il n?est certainement pas nécessaire d?ajouter une autre fissure dans le bloc MSM-MMM...
Entre la détermination du Premier ministre de révoquer les commissaires et celle du président de ne pas le faire, Pravind Jugnauth préfère jouer sur les deux positions, en essayant d?expliquer qu?il n?y a « ni nuance ni différence » entre le MSM et le MMM par rapport à la commission, dans une interview accordée au Mauricien publiée mercredi. Il reprend à la fois le discours de Bérenger : « Il est vrai que l?Icac a beaucoup déçu (...) » et celui de son père, le président : « Je note qu?ils (les commissaires) font leur travail en bouclant les enquêtes et en les envoyant au DPP (...).» Mais Pravind Jugnauth finit par couper la poire en deux : « Je souhaite que la commission se ressaisisse », qui s?inscrit davantage dans la ligne du nouveau discours du gouvernement.
Comment en est-on arrivé à ce malaise au sommet de l?Etat ? Pour comprendre ce jeu politique, grâce auquel d?ailleurs l?actuelle direction de l?Icac reste toujours aux commandes, il est intéressant de remonter jusqu?en mars 2002.
Le gouvernement est alors à la recherche d?un commissaire pour présider la future ICAC. Les noms d?anciens juges circulent, mais aucun n?est choisi.
En revanche, sir Anerood Jugnauth, alors Premier ministre, retient le nom de Navin Beekarry, l?Assistant Sollicitor General. Comptant plus de quinze ans de pratique au Parquet, Beekarry réunit les critères recherchés pour le poste de président.
« Sir Anerood a pu le persuader de quitter le judiciaire, au sein duquel il était pourtant promis à une belle carrière, pour venir diriger l?Icac. Il était d?avis qu?il avait l?étoffe et l?intégrité nécessaires pour cela. Et c?est pourquoi il n?a pas hésité à agréer aux exigences de Navin Beekarry : contrat de cinq ans avec salaire mensuel de Rs 250 000 et d?autres Fringe Benefits conséquents », confie un proche de l?entourage de sir Anerood. C?est un peu pour cela que le président se sent directement concerné quand on attaque le choix de Beekarry à la tête de la commission, ajoute-t-on.
Mais de son côté, depuis qu?il est vice-Premier ministre, Paul Bérenger, fait savoir qu?il n?apprécie pas la
« façon de procéder » de l?Icac, surtout dans le sillage de l?arrestation des directeurs de la Mauritius Commercial Bank : « C?est un faux pas, un mauvais signal aux investisseurs. » Mais à l?époque, sans pouvoir aucun car n?étant pas membre de l?Appointment?s Committee, il avait les mains liées. « Je ronge mes freins pour l?instant », confiait-il, pensant sans doute qu?il pourra changer les choses une fois installé dans le fauteuil suprême.
La réplique de l?Icac
Tel n?a pas été le cas, du moins jusqu?ici. Et l?Icac, comme pour montrer qu?elle est à l?abri de Paul Bérenger, a récemment récidivé : elle annonce, sur son site Web, qu?elle a remis des Prima Facie Evidences contre les directeurs de la MCB. « Cela a été perçu comme une réponse en règle à Bérenger, presque de la provocation. Si l?Icac ne se sentait pas protégée, aurait-elle pu aller jusque-là ? », se demande un membre du comité central du MMM, qui confie que cela n?a fait qu?augmenter le sentiment de colère qui anime le Premier ministre.
Ce n?est pas qu?au niveau de l?Appointment?s Committee que le MMM doit se plier au diktat de sir Anerood, mais également au sein du comité parlementaire, chargé de veiller au bon fonctionnement de l?Icac, qui est présidé par le MSM Racheed Daureeawoo.
Plus d?une fois, Navin Beekarry et ses assesseurs ont échappé à une série d?accusations de dysfonctionnement. Le cas le plus notoire étant le refus du président Daureeawoo d?écouter le
« damning statement » contre la direction de l?Icac par Roshi Bhadain, l?ex-directeur des enquêtes.
« Cela renforce la perception que Beekarry est intouchable, qu?il reçoit des instructions pour protéger l?Icac», estime l?opposition. Un député MMM raconte, lui, que les membres du gouvernement qui siègent sur le comité parlementaire ont eu pour « mot d?ordre » de soutenir Daureeawoo :
« Deux d?entre eux ont été rappelés à l?ordre par un dirigeant du MSM parce qu?ils étaient d?accord avec les critiques de l?opposition. »
On se retrouve donc avec une situation, où le Premier ministre et l?opposition sont sur la même longueur d?ondes, c?est-à-dire qu?il faut mettre de l?ordre au plus vite au sein de l?Icac. Opinion qui n?est pas partagée par le président de la République et par le MSM Racheed Daureeawoo.
Dans l?entourage de sir Anerood, on explique l?action - ou plutôt l?inaction - de celui-ci par le fait « qu?il ne veut pas étêter l?Icac, après ce qui s?est passé avec le tribunal anti-corruption et l?Economic Crime Office. »
Mais celui qui se frotte les mains n?est autre que le troisième membre de l?Appointment?s Committee, Navin Ramgoolam. Alors que le leader de l?opposition était à Londres, Bérenger a fait comprendre qu?on «attendait son retour » avant qu?une décision ne soit prise à l?encontre de l?Icac.
De retour au pays, ragaillardi par la victoire de son Rajesh Jeetah au n° 7, Navin Ramgoolam ne cesse de dire qu?il n?a pas été appelé à participer à une réunion de l?Appointment?s Committee : « Jugnauth ne m?a pas invité et je doute fort qu?il le fasse. » Et ajoute d?un ton amusé : « Et dire qu?ils prétendent m?attendre pour mettre de l?ordre, comme si c?était moi le responsable de ce qui se passe au sein de l?Icac. »
Ce Power Game est intéressant à suivre dans le contexte politique actuel. Dans ce jeu, l?Icac dépasse son simple rôle d?institution pour lutter contre la fraude et la corruption et devient une machinerie politique, d?où l?intérêt des chefs de parti d?y caser leurs hommes de confiance, d?une part pour assurer leurs arrières et de l?autre, pour attaquer l?adversaire du jour ou de demain...
« Navin Beekarry s?occupe personnellement des cas touchant des politiciens », confie un ancien enquêteur de l?Icac. Selon lui, il est fort probable que la commission ait déjà constitué des « dossiers compromettants » contre des membres du MMM et du PTr et qu?elle n?attend que le « bon timing » pour les référer au DPP. «Et tant que Beekarry sera à la tête de l?Icac, Jugnauth sera à l?abri d?éventuelles éclaboussures.»
Ces propos trouvent écho chez les mauves. «L?insistance de Jugnauth de conserver le commissaire aux commandes ne peut que relever d?une stratégie de défense», déclare un ministre MMM.
Réponse du berger à la bergère, entendue dans le milieu MSM : «Bérenger fait tout pour faire partir Beekarry, qui n?hésite pas à attaquer la MCB. Il veut placer ses hommes à l?Icac pour contre-attaquer éventuellement...»
« Le PTr très courtisé »
Demain l?Icac pourra s?avérer encore plus utile, en raison des tractations politiques qui ont commencé. A Londres, Navin Ramgoolam aurait rencontré des émissaires pour discuter politique. Interrogé hier lors de sa conférence de presse (Voir en page 7), il n?a pas nié avoir reçu diverses personnes de différents bords - dont des mauves, affirmant que « depuis notre victoire, le PTr est très courtisé. »
Quand on place la partie d?échecs entre Paul Bérenger et sir Anerood Jugnauth dans la conjoncture politique ? défaite au n° 7, remaniement contesté, fissures dans le bloc MSM-MMM, débats sur la proportionnelle ? le jeu, jusqu?ici subtile, devient plus limpide. Et qu?on ne vienne pas nous dire, comme pour les fissures, que les différends du Premier ministre et du Président de la République relèvent de la fiction.
Si les politiciens se sont accaparés de l?Icac, à leurs fins, c?est le public, qui assiste impuissant à la dérive de cette institution, qui n?a pas su répondre à ses attentes.
Pour l?heure, il n?y a aucune indication que l?Appointment?s Committee soit appelé pour solutionner le problème. A moins qu?un contribuable, comme nous suggère l?avocat Yousouf Mohamed, ne saisisse la Cour suprême pour réclamer des explications aux trois membres de l?Appointment?s Committee. Leur jeu politique a trop duré.
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