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Il faut en finir avec la langue de bois

7 décembre 2003, 20:00

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Notre entretien avec Jean-Noël Schifano, directeur de la collection Continents Noirs aux Editions Gallimard, qui s?est achevé sur la nécessité d?en ?finir avec la langue de bois? (voir plus loin), nous rappelle combien il est important d?expliquer au lecteur la position que nous avons choisi d?adopter dans ce billet par rapport à la production littéraire, culturelle et artistique de l?île Maurice. Faute de ne pas l?avoir annoncée clairement dès le début, notre démarche a été quelquefois mal comprise, donc mal accueillie chez certains lecteurs qui nous ont reproché de ne ramener au jour que les défauts des artistes, des écrivains et poètes, en omettant, volontairement selon eux, ce qu?il y a de meilleur dans leur création, et en niant par là même leurs effort et situation.

Il est vrai que nous avons adopté pour cette rubrique une position qui est essentiellement celle de la critique. Notre principe consiste à extraire d?une analyse, généralement faite plus loin, d?un article qu?accompagne souvent ce billet, un élément susceptible d?inciter à une réflexion purement critique, en négligeant toute louange possible, souvent déjà faite ? d?où la non-nécessité de recommencer l?opération. Les divers acteurs sur les diverses scènes culturelles ne doivent pas oublier que tout discours prononcé ouvertement, tout livre publié, tout tableau exposé, tout poème lu, tombe dans le domaine du public auquel il appartient. Le public jouit alors d?un droit légitime à la critique sur les contenus et formes de ces diverses productions. Le texte littéraire, comme le disait si bien Roland Barthes, appartient plus à la critique qu?à son auteur.

Et la critique, même si elle n?est pas un art aisé, est déjà bien utile si elle dépasse sa nature de mollesse qui la retient souvent. Elle doit être osée pour prendre son envol et gagner en authenticité; elle doit être libre pour exercer en sa capacité de chien de garde de la production artistique contemporaine. La freiner, c?est retenir toute l?évolution culturelle et le progrès humain avec. Il faut donc ?en finir avec la langue de bois? pour adopter un franc-parler. Voilà ce qui définit la dimension critique de ce billet. Oser dire ce que l?on voit et ce que l?on pense sur un livre, un poème, un tableau, une lecture faite en public, non pour, comme se plaisent à le croire certains, ?descendre? leur auteur, mais pour se faire complémentaire à leur travail. Ce qui équivaut, en quelque manière, à révéler librement les aventures de notre âme au milieu de la production culturelle. Une tâche ô combien difficile quand on songe à toutes ces règles de la bienséance, imposées par notre société encore trop enracinée dans le soin des apparences ou cultivant une attitude prétendument bourgeoise. Dépasser toutes ces contraintes sans impunité relève, à Maurice, d?un exploit qui donne à la critique, et malgré elle, sa dimension d??utopie nécessaire? ? nécessaire, car il faut bien passer par là.

Mais cette liberté que réclame notre exercice de style ne se confond pas avec le désir frivole de dire n?importe quoi. Le principe adopté ne consiste pas à dire ce que l?on veut, mais ce que l?on doit ? au risque parfois d?emprunter un langage trop cruel. La liberté de dire constitue ici un droit de dire. Mais sans parti pris, ni faiblesse. Car, qu?il s?agisse d?un poète pauvre, d?un écrivain novice, ou d?un peintre apprenti, du moment qu?il entre en scène, le seul vrai critère capable d?évaluer et de reconnaître la qualité de son travail n?est pas sa situation de pauvreté, mais les codes établis qui relèvent de la discipline dans laquelle il exerce. Le public qui se déplace pour assister à un concert de musique classique ne veut pas savoir si le chef d?orchestre ou le violoniste a enterré sa mère la veille : il protestera à la moindre fausse note.

Bien sûr, l?objectif consiste à éviter la tentation de la subjectivité absolue, en optant en faveur d?une interprétation qui se construit objectivement. Pour cela, faute d?une meilleure méthode, nous choisissons souvent de soutenir la logique de notre analyse par les données des diverses disciplines des sciences humaines qui expliquent nos actes et créations : littérature, esthétique, sociologie, philosophie, psychanalyse, linguistique, entre autres. Si elles ont la particularité de mettre en valeur les anomalies des créateurs, pourquoi ne devrons-nous pas les utiliser pour mesurer notre production ? Aussi est-ce une manière de réactualiser la production du passé en empruntant ses critères pour éclairer notre actualité.

Voilà pourquoi notre billet, en tant qu?une intervention à caractère journalistique, se veut un discours critique qui détient un projet à valeur idéologique, pédagogique, et méthodologique à la fois. Même s?il se construit dans l?urgence qui est celle qu?impose l?actualité quotidienne, il ne négligera pas l?exigence qui est celle d?en ?finir avec la langue de bois pour adopter un franc parler?, n?en déplaise à certains.

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