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Danny, 33 ans, sidéense prépare à mourir

6 décembre 2003, 20:00

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S?il y a un mot, un sentiment qu?il a pourchassé tout au long de son existence, c?est bien l?amour. Celui d?un père, d?un ami, d?une vie? Obstiné, il l?a traqué, a cru l?avoir trouvé, mais à chaque fois, il lui a échappé des mains. Aujourd?hui, il n?a plus le temps de courir après. Ses jours sont comptés. Chacun d?eux est un supplice. Épuisé, il s?endort dans les bras du compagnon maudit de ses nuits : le sida. Se réveillera-t-il demain matin ? La maladie risque-t-elle de le tuer après-demain ? L?esprit de Danny, 33 ans, sidéen, est taraudé de questions. « Tant qu?on respire, il y a de l?espoir. Mais au fond, je sais bien que je vais bientôt mourir. De toutes les maladies, je crois qu?il n?y a que la mort dont on ne peut guérir », confie-t-il.

La frêle silhouette moulée dans un t-shirt noir, partiellement décousu à l?épaule et un pantalon à carreaux, les pieds enfoncés dans une paire de baskets blanches, il marche d?un bon pas et s?affale dans un grand fauteuil vert. Le visage, couvert de petits boutons rose, dûs à une allergie, les joues creuses, couvertes d?une fine barbichette, Danny vous scrute de ses grands yeux bleus.

« Avant, je vivais à cent à l?heure et maintenant, c?est tombé à dix. J?avais tant de projets mais aujourd?hui, j?ai dû développer une autre conception de la vie. Je vis au jour le jour. »

Ses journées, il les passe à apprivoiser la maladie. Ses complications aussi. Qu?il fasse jour ou nuit, il est aux aguets. Parfois, c?est une douleur sourde qui s?empare de son corps ou des ganglions qui maculent sa peau.

Il lui arrive aussi de sombrer dans le coma ou de développer des infections. « Le plus dur à supporter, c?est la perte de mémoire. J'essaie de me rappeler de tout ce qui a marqué ma vie mais je n?y arrive pas », assure-t-il. Des souvenirs, il ne lui en reste pas beaucoup. De son enfance, il garde des clichés d?une famille soudée malgré des circonstances troubles. Prem, son père, n?a jamais épousé Eileen, sa mère. Il menait une double vie, avait une autre femme et trois autres enfants dans un village voisin. Les visites au petit Danny ainsi qu?à ses deux s?urs, Joyce, l?aînée et Jennifer, la benjamine, étaient très rares. Le père absent, la mère aime pour deux. Cela ne suffit pas. « Ce qui me manquait le plus, c?était l?affection de mon papa. J?aurais voulu qu?il soit là pour me guider et m?aimer tout simplement. Mais il n?était pas là, jamais là? »

Pour combler le vide, il cherche du réconfort auprès de ses deux s?urs : « Je crois que Joyce et Jennifer enduraient la même chose que moi. Nous voulions avoir la chance de lui donner notre amour mais nous ne pouvions pas. Alors l?amour que nous avions pour lui s?est transformé en haine. Ce manque d?amour m?a vraiment déstabilisé. » Pour oublier ce père indigne, Danny se réfugie dans ses études mais il éprouve quelques difficultés. Parfois, il joue avec des gamins du quartier aux gendarmes et aux voleurs et fait trempette dans une rivière. Mais c?est juste pour noyer son chagrin. À 15 ans, il découvre son homosexualité. Plus attiré par les garçons que les filles, il décide d?en parler à sa famille. « Ma maman ne m?a pas rejeté. Mes amis aussi étaient au courant mais je craignais ce que dirait mon entourage. Je voulais partir pour l?Europe afin de vivre pleinement ma sexualité. »

En quête du grand amour</B>

Trois ans plus tard, il crapahute à travers le monde. D?abord en Angleterre pour y poursuivre des études commerciales. Eileen paie le billet d?avion mais une fois arrivé à bon port, Danny devra financer ses cours au collège Holborn à Londres. Son oncle, qui l?héberge, l?aide au départ jusqu?à ce qu?il trouve un emploi. Passionné par la danse depuis son plus jeune âge et la musique de George Michael, son modèle, Danny se spécialise en jazz moderne et dans d?autres types de danse. Il écume les bars, devient serveur et se produit dans les pubs et les boîtes de nuit. Il y fait aussi de nombreuses rencontres. « J?avais des aventures sans lendemain. Parfois elles pouvaient durer une ou deux semaines. J?étais en quête du grand amour mais ce que je vivais à ce moment-là était purement sexuel ».

Après ses études, Danny s?envole pour le Canada. Grand aventurier, il veut découvrir le pays, rencontrer des gens, s?abreuver de leur culture. Il habite chez une tante à Montréal, est employé dans un supermarché le jour et dans les bars la nuit. Son séjour, qui dure deux ans, le mène dans des lieux de rencontre destinés aux homosexuels. Les aventures se multiplient. Mais il ne trouve toujours pas l?amour ! Il rentre à Maurice. Juste le temps de serrer sa mère dans ses bras, le voilà reparti. En voiture pour redécouvrir son île. Il fait des virées nocturnes et entre deux verres dans un bar, rencontre l?homme de sa vie : Shabeer. Ce jeune styliste de 26 ans, d?origine sud-africaine, est de passage. C?est le coup de foudre. Six mois après, Danny et Shabeer embarquent pour l?Afrique du Sud et emménagent dans l?appartement de ce dernier à Johannesburg. Nous sommes en 1992. Le couple file le parfait amour. Danny est comblé. Il se dit que cette fois, l?amour est bien là et s?imagine déjà finir ses jours auprès de l?élu de son c?ur.

Fuir les tabous

Mais lorsqu?il vient passer des vacances à Maurice en 1993, il tombe malade. « J?avais une infection à l??il gauche, qui me faisait perdre la vue. Quand je suis allé à l?hôpital de Moka, j?ai été admis pendant une semaine. À ma sortie, mon médecin m?a demandé d?aller voir un de ses confrères, responsable de la Aids Unit. Je ne me souviens plus du jour où je lui ai parlé mais je n?oublierai jamais ses paroles. Le médecin m?a dit : « Vous savez, j?ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Voilà, vous êtes séropositif ». À cet instant, j?ai senti que mon monde s?écroulait. J?étais complètement anéanti », se souvient Danny. Le masque de la souffrance et de l?amertume a remplacé l?habituelle jovialité. À son retour, il annonce la nouvelle fatidique à Eileen, qui, accablée, finit par lui dire : « Malgré tout, tu es et resteras toujours mon fils. » Ses s?urs le soutiennent également. Du côté de ses amis, certains lui restent fidèles, d?autres le rejettent. Danny révèle sa séropositivité à Shabeer. Au bout de deux mois, Shabeer fait un test de dépistage. Il est positif. Il va mourir lui aussi. Pour fuir les tabous et les préjugés, ils repartent en Afrique du Sud.

Mais rien n?est plus comme avant. Ébranlés par les événements, tout change. La routine s?installe, agrémentée de disputes et de complications liées au virus. Sept ans s?écoulent au même rythme. Son séjour en Afrique permet aussi à Danny de découvrir la misère dans des camps de réfugiés au Botswana et au Zimbabwe, la famine, la pauvreté, les ravages du sida? Une image l?a marquée, a fait tressaillir son c?ur. Celle d?une petite fille de 3 ans, sidéenne, dont le corps se desséchait à vue d??il et qui était au seuil de la mort : « Elle avait dû mal à marcher et à respirer. Je lisais dans ses yeux une profonde détresse et de la pitié. Quand je la voyais souffrir, j?ai pensé à moi et je me suis dit que j?allais me retrouver dans la même situation », affirme-t-il. Son état de santé commence à se dégrader. Avec Shabeer, rien ne va plus. Danny finit par se séparer de lui et rentre à Maurice. D?affreuses tumeurs apparaissent sur son crâne. Il va dans un centre de soins à Cassis. Pour lutter contre les infections qui l?affaiblissent quotidiennement, il avale 14 médicaments. Il suit aussi d?autres traitements antirétroviraux à la Réunion mais les moyens font défaut. Depuis trois ans, Danny est en phase terminale de la maladie. Il ne peut plus travailler et touche une pension de Rs 1 700 qui ne lui suffit guère pour subsister.

Mourir dans le silence

Malgré tout, il tâche d?économiser et parvient à s?acheter un portable d?occasion afin de maintenir le contact avec ses proches. Mais il ignore qu?il s?agit d?un objet volé. Le voilà arrêté et détenu à la prison de Beau-Bassin pendant trois mois (voir encadré). À peine libéré, il reçoit la visite de la s?ur de Shabeer, qui lui apprend que celui-ci a été terrassé par une infection pulmonaire il y a quatre mois. « Je n?ai pas pleuré. Je préférais qu?il soit mort au lieu de le voir souffrir comme tous ceux que j?ai vus dans les camps africains. Je m?étais préparé à sa mort », explique-t-il. Aujourd?hui, c?est la sienne qu?il prépare. Il n?en a pas peur. Il survit avec 82 CD4, ce qui est insuffisant (voir encadré). Dans quelques mois, il mourra. « Je crains pour les personnes que je vais laisser quand la mort va m?arracher. Comment vont-elles vivre ? Mais je ne veux pas les voir souffrir. Quand je sentirai que la fin est proche, je m?en irai pour mourir dans le silence », dit-il. Il grillera une cigarette pour oublier sa douleur. Puis, il écoutera Careless Whisper, une chanson de son idole de toujours, dont il s?imprégnera avant de rendre son dernier soupir?


Qu?est-ce que les CD4 ?

Les CD4 sont des lymphocytes ou globules blancs présents dans le sang qui jouent un rôle important dans le système immunitaire. Lorsqu?une personne est atteinte du sida, le virus peut infecter ces cellules et les affaiblir. Le nombre de CD4 va diminuer dans l?organisme. Pour que le corps fonctionne normalement, un adulte a besoin en moyenne de 600 à 1 200 CD4. On peut aussi survivre avec 200, mais en dessous, la personne est en danger. Si ce nombre continue à diminuer, la mort est imminente.


Il a vécu l?affaire Lafleur

La nuit du 26 septembre à la prison de Beau-Bassin, Danny s?en souvient. Comme plusieurs prisonniers ce soir-là, il dit avoir été agressé par les membres de la Prison Security Squad (PSS) ? une unité spéciale visant à réprimer tout débordement.

« Il était environ 21 heures. La majorité d?entre nous était dans nos cellules. C?est là que nous avons appris que nous allions être transférés dans un autre block de la prison. Les officiers voulaient le faire immédiatement mais plusieurs détenus s?y opposaient farouchement.

C?est alors que j?ai vu un commando de la PSS rappliquer. Ils étaient armés de matraques et de bombes lacrymogènes. Ils n?ont même pas essayé de calmer les esprits et se sont mis à nous tabasser », raconte Danny. Selon lui, à cet instant, les gardiens ne pouvaient plus contrôler la situation : « C?était un vrai cauchemar. J?ai reçu un coup de matraque au genou gauche, j?avais mal mais ce n?était rien comparé à ce que mes amis enduraient. Certains, sérieusement amochés, ont dû être conduits à l?hôpital et admis aux soins intensifs. » Vingt détenus ont été blessés, quatre ont été admis d?urgence à l?hôpital de Rose-Belle et l?un d?eux, Wendy Lafleur, a sombré dans le coma pendant une semaine. Danny soutient que les prisonniers atteints du sida, qui sont placés maintenant dans un bloc séparé, ne bénéficient pas de traitements adaptés : « Avant, ils recevaient un menu spécial à base de yaourt, de fruits et de légumes et pouvaient se déplacer dans le bâtiment mais maintenant, ils sont enfermés dans leurs cellules. C?est trop dur à endurer ! Moi, j?étais fort moralement mais il y avait des moments où je n?en pouvais plus. Un détenu sidéen, Valaydon, m?a vraiment aidé à surmonter cela ». Depuis sa libération, Danny tâche de soutenir les sidéens. S?il s?estime heureux de ne pas avoir été rejeté par les siens, tel n?est pas le cas pour les autres. « Beaucoup d?entre eux sont démunis, déprimés, repoussés par leurs familles.

Ils ne savent plus comment survivre. Il faut que l?État et les gens leur viennent en aide. »

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