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L?honneur perdu de l?Icac

6 décembre 2003, 20:00

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La question est rude, mais elle doit être posée. Faut-il dissoudre l'Icac ? Sinon, faut-il révoquer des commissaires décrédibilisés ? L'Icac sert-elle les objectifs et les ambitions que l'État s'était fixés ? Est-elle encore capable de répondre aux attentes du pays ?

Si personne ne conteste la nécessité d'un organisme indépendant de lutte contre la corruption, il faut bien admettre que l'Independent Commission against Corruption (Icac) n'a jusqu'ici produit aucun des résultats escomptés. Telle qu'elle est constituée, et de la façon dont elle opère depuis sa création, l'Icac a accumulé bévues et maladresses, provoqué crises et bouleversements. Elle s'est attiré avertissements et mises au pas, tant du judiciaire que de l'instance de contrôle parlementaire. Elle ne cesse de provoquer la colère des responsables politiques. Elle se paie maintenant le luxe d'une nouvelle crise interne qui la fragilise encore plus. Il est légitime, dans ces circonstances, de se poser la question de la capacité de l'équipe actuelle à remplir la mission qui lui a été confiée.

Pour trouver l'origine des difficultés de cette institution, il faut en hiérarchiser les causes et situer les responsabilités.

Il apparaît incontestable qu'il y a eu erreur de casting au départ. C'est l'État qui doit en porter la responsabilité. C'est un principe fondamental de bonne gestion de ne jamais nommer des gens sans expérience dans une nouvelle organisation. C'est logique : on injecte du sang neuf dans les vieilles institutions, mais on recrute des gens expérimentés pour celles qui sont récentes. L'âge n'est pas un critère, il s'agit d'expérience pratique et de maturité personnelle. On peut penser que le commissaire Navin Beekarry a été choisi en raison de sa formation de juriste et de son intégrité supposée. Mais il était vite devenu évident que son inexpérience en matière de gestion entraînerait de graves dysfonctionnements. Et c'était sans compter sur la fragilité psychologique du personnage. L'un de ses deux adjoints, Gérard Bisasur, est également sans grande expérience. Seul Moussa Taujoo peut se flatter d'une expérience pratique, ce qui a d'ailleurs provoqué des heurts au sein de l'Icac. Et qui explique sa critique interne des méthodes de l'institution.

À partir de cette première erreur, il s'est produit un enchaînement de décisions mal inspirées, de mauvais choix de collaborateurs, de recrutements inconsidérés. Tout cela a poussé l'Icac à commettre des erreurs qui ont fait un tort considérable au pays, notamment dans l'affaire MCB-NPF ? l'enquête n'est toujours pas conclue ? et qui ont également terni l'image de l'institution.

Pendant sa période noire, l'Icac a vu plusieurs de ses initiatives neutralisées par des juges de la Cour suprême qui ont formulé les plus violentes critiques à l'égard de méthodes que le juge Bushan Domah, par exemple, a qualifiées de « frightening ».

Alors que les faiblesses de l'institution étaient mises à nu par les cours de justice, que ses méthodes musclées et arbitraires étaient condamnées, les hauts responsables de l'Icac avaient trouvé la parade en orchestrant une campagne de communication qui a consisté à trouver des relais médiatiques complaisants prêts à distiller une information sélective à la gloire des patrons de l'Icac. Le commissaire a montré en la circonstance un zèle sourcilleux dans la promotion de son image personnelle, faisant payer aux sceptiques le prix du délit de lèse-majesté icacienne. On trouvera cocasse d'apprendre que le commissaire Beekarry reproche des fuites dans la presse au directeur des investigations Bhadain ! Il est vrai qu'il s'agit cette fois d'informations nuisibles à l'Icac elle-même. Le pouvoir est effectivement monté à la tête de certains.

C'est en effet une autre cause des dérapages de l'Icac. Les moyens sans précédent mis à sa disposition, les conditions financières obtenues par ses principaux dirigeants, la large autonomie administrative qui leur a été accordée ont pu inciter leurs bénéficiaires à se considérer comme intouchables. Ils se comportent comme tels. Ni les vociférations coléreuses du secrétaire général du MMM, l'un des rédacteurs de la loi-cadre, ni le comité parlementaire de contrôle ? qui se trompe et croit être discret alors qu'il est inerte ? n'ont vraiment pesé jusqu'ici sur les orientations prises.

Dans sa volonté de convaincre de sa bonne foi et d'offrir à l'institution les moyens de sa mission, le gouvernement a été très loin pour assurer l'indépendance et l'autonomie d'action de l'Icac. Il est certain que tout organisme de lutte contre la corruption doit pouvoir préserver toute sa liberté de man?uvre, mais les moyens de contrôle du législatif doivent être renforcés. Le député Madun Dulloo présente à ce propos une proposition qui mérite considération.

Il suggère que les travaux du comité de contrôle parlementaire se déroulent en public. Cela se pratique dans les grandes démocraties et on ne voit pas a priori les raisons de rejeter cette exigence de transparence. Ce qui a pourri l'Icac, c'est justement le sentiment des dirigeants, au plus haut échelon, de détenir un pouvoir absolu qui les met à l'abri de la curiosité publique, de l'obligation de résultat et du devoir de transparence. Cette chape protectrice inscrite dans la loi a poussé commissaires et enquêteurs à de tels abus d'autorité que les avocats des victimes de l'Icac sont allés jusqu'à évoquer des « méthodes de la Gestapo ».

On découvre maintenant que ces mêmes méthodes sont utilisées à l'interne pour régler des conflits personnels et administratifs. Effrayant, en effet ! Si le directeur des enquêtes, le tout-puissant Roshi Bhadain, peut à son tour être victime de ces pratiques, dénoncées à la police par l'enquêteur Devanand Haulkaree, le citoyen ordinaire a toutes les raisons d'avoir froid dans le dos.

Il n'est pas nécessaire d'attendre plus longtemps et d'enquêter. L'Icac s'est dévaluée. Ceux qui sont responsables de cet immense gâchis, ses chefs décrédibilisés doivent s'en aller. Out !

Le président de la République se doit d'agir. L'opposition gagnera en respectabilité si elle résiste à la tentation démagogique et répète publiquement ce qu'elle dit en privé.

La dernière chose à faire, c'est ce que fait le président du comité parlementaire de l'Icac : prétendre que la crise n'est qu'une querelle de personnes et inviter les protagonistes à laver le linge sale en privé. Ce serait une erreur fatidique. Il y a sans doute une dimension personnelle, un problème d'immaturité, une raison pathologique aux incompatibilités qui ont mené à la quasi-implosion de l'Icac. Mais il y a aussi urgence à réformer toute la machinerie. Sans rien abandonner de la rigueur et des moyens à déployer pour poursuivre un combat qu'une Icac plus mature pouvait certainement gagner.

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