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« Le terrorisme est un sport de riche »
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« Le terrorisme est un sport de riche »
Vous êtes président de l?Observatoire national de la délinquance en France. À quoi ressemble la délinquance dans les villes et campagnes françaises en 2003 ?
Je m?exprime ici comme criminologue. Les phénomènes de criminalité s?analysent sur des cycles longs et à partir de données multiples. En quelques années, la criminalité française a beaucoup changé, passant d?atteintes aux biens (vols de voitures, vols dans les voitures, cambriolages) faisant peu de victimes directes à une criminalité plus violente (vols avec violence, atteintes aux personnes, agressions) qui a inversé le processus de « civilisation » du crime au cours des dernières décennies.
Malgré une baisse de la criminalité connue,et une action très forte des services de police et de gendarmerie, 2003 n?a pas inversé ce processus.
Pourquoi ?
Il faut du temps pour aller aux sources du processus criminel, identifier les motivations et les traiter de manière adaptée. Les forces de police ne peuvent réussir que par une action déterminée mais équilibrée intégrant la chaîne pénale. Cela ne peut réussir qu?à moyen terme.
Vous êtes criminologue et consultant en sécurité pour les collectivités locales et les entreprises. La délinquance est-elle la même partout ou frappe-t-elle différemment les pays développés et ceux en développement ?
Il existe des données propres à chaque pays, en fonction du niveau de développement et de l?accessibilité des armes à feu. Mais on peut constater partout une poussée du crime organisé qui fonctionne selon les règles de l?économie libérale. Le crime n?a pas de frontières et est en train de réussir une intégration verticale et horizontale, tout en se structurant comme un conglomérat multiservice. De ce point de vue, tous les pays sont traités de la même façon, même si chacun a sa propre spécificité.
La délinquance a-t-elle les mêmes causes partout dans le monde ? Si oui, peut-on adopter les mêmes méthodes pour lutter contre ?
En matière de criminalité, il n?existe pas de prêt-à-porter, mais du sur mesure. Il faut analyser les causes des phénomènes et adapter les méthodes. En fait, il faut importer les modèles de diagnostic et ensuite inventer les thérapeutiques. Trop souvent, on se contente d?un simple « copier-coller » sans réflexion ni analyse. On se jette à la figure les options possibles : homéopathie, chimie ou chirurgie, sans avoir l?idée de vérifier l?état du malade et la nature de la maladie. Il faut sortir des incantations et des imprécations pour entamer un travail de dialogue équilibré et de réponse adaptée.
Existe-t-il une criminalité insulaire ?
Certes, en général, la contrebande est une activité frontalière ou insulaire. Le blanchiment et le détournement des réseaux bancaires « assouplis » d?un point de vue fiscal, sont généralement le fait des îles. Pour le reste, la criminalité est le plus souvent le décalque de ce qui existe ailleurs.
Vous êtes plutôt favorable à une approche sécuritaire, tendance « tolérance zéro » pour la gestion de la délinquance. Quelle place accordez-vous à l?encadrement, à la formation et à la prévention au lieu de la répression pure ?
Telle n?est pas ma position. Je considère qu?il faut établir une politique équilibrée entre prévention, dissuasion et sanction adaptée. Mais je condamne les négationnistes du phénomène criminel qui, en niant sa nature criminelle, oublient les victimes et mélangent tout. S?il existe des victimes sociales, cela ne justifie pas de doubler cette victimisation par le vol, la violence ou le viol. Or, ce sont en général les pauvres et les immigrés qui sont les premières victimes des violences. Nier le crime, c?est nier leur existence de victime. Il faut donc adapter les politiques de sûreté aux conditions du passage à l?acte en prenant en compte les violences légitimes (celles du besoin) qui répondent à des violences plus grandes encore, et qui sont les violences du progrès, les violences complexes (celles de l?envie) qui nécessitent des analyses détaillées entre circonstances atténuantes et aggravantes, et les violences du plaisir (pulsions homicides ou sexuelles) qui ne sont pas des manifestations de lutte contre un État oppresseur, mais des atteintes aux libertés et qui nécessitent des mesures de sanction passant par la privation de liberté. C?est l?équilibre qui permet la réussite d?une vraie politique de sûreté, pas la négation des problèmes.
Les fraudes massives et la corruption sont-elles une contrepartie inévitable dans un monde où les contrats sont de plus en plus gros et les sommes en jeu importantes ?
Ce n?est en rien une contrepartie, mais la rançon de dispositifs où transite par les mêmes canaux, l?argent de la fraude fiscale, des commissions occultes, de la corruption, du crime et, parfois, du terrorisme. De ce fait, ce n?est pas le montant qui est important, mais le principe visant à accepter une forme de criminalité économique pour des raisons plus ou moins officielles, notamment pour les gros contrats d?armement.
Vous vous intéressez de près au terrorisme. Et fait singulier, vous dites qu?Al Qaïda n?est pas cette organisation terroriste mère qu?on présente. Pouvez-vous nous expliquer votre point de vue ?
Nous avons, avec Xavier Raufer, expliqué qu?Al Qaïda n?était pas une structure pyramidale organisée en rateau lors de la parution de notre livre La Guerre ne fait que commencer en 2002, récemment remis à jour en édition de poche. Al Qaïda, dont on n?est même pas sûr du nom (qui veut dire la base en arabe), est en fait une mutuelle du terrorisme aidant les uns et les autres à réussir leurs opérations. Même si l?organisation a disposé d?une structure plus importante en Afghanistan, elle semble avoir surtout joué le rôle d?assistance technique de multiples groupes dans le monde entier. Il est heureux que chacun accepte désormais de prendre en considération cette réalité, même si ce processus reste très lent.
Et Ben Laden ne serait pas le nouveau Pape du terrorisme ?
Il n?est que le porte-parole d?une tendance qui a su exploiter le côté spectaculaire du 11 septembre. Il n?est pas sûr qu?il soit même le chef de ce qu?on croit appeler Al Qaïda.
Depuis le 11 septembre 2001, on associe terrorisme et islam. Les deux sont-ils liés ? Ou bien est-ce que ce sont des terrorismes qui se servent de l?islam comme prétexte ?
Non, en fait, il existe des intégristes islamistes militants depuis longtemps. Mais leurs objectifs ont changé. On est passé d?une logique de négociation ou de conquête du pouvoir à une affirmation nihiliste et purement destructrice. Les salafistes n?ont nul besoin de négocier quoi que ce soit. Ils considèrent que seul compte le paradis d?Allah, et de ce fait, par une interprétation très particulière de l?islam, estiment que la destruction des régimes, y compris islamiques, est une nécessité pour accéder à ce paradis. L?islam est une religion respectable qui fait l?objet de pratiques et de modes d?organisation divers. L?islamisme radical ne saurait passer pour l?islam.
D?où vient la volonté d?agir du terroriste aujourd?hui ? Frustrations sociales ? Combat révolutionnaire ? Mission religieuse ?
En fait, on découvre un peu de tout. Mais il faut noter que la plupart des kamikazes sont issus des classes moyennes. Le terrorisme est un « sport de riche ».
Vous accordez beaucoup d?intérêt à la laïcité. Le débat sur le voile refait l?actualité en France. À Maurice, on reparle de la Muslim Personal Law. Un État demeure-t-il laïc s?il adopte ce genre de loi ?
Je ne commente jamais les politiques des États. Un État laïque doit garantir le libre droit d?exercice du culte. De ce fait, un État laïque n?a pas de religion d?État, ni de mode spécifique de gestion des populations en fonction de leurs croyances ou de leurs origines.
« On peut constater partout une poussée du crime organisé qui fonctionne selon les règles de l?économie libérale. »
Propos recueillis par Rabin BHUJUN
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