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L?affaire Prince Charles met la presse sous pression

12 novembre 2003, 20:00

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L?ÉDITION du Monde, parue le lundi 10 novembre a Paris (datée 11 novembre), n?a pas été distribuée mardi en Grande-Bretagne. Cette décision, a caractère préventif, a été prise par le distributeur, le Financial Times, en raison de la publication, dans l?édition en question, d?un article faisant le point sur l?affaire qui secoue la famille royale britannique et qui mobilise la presse depuis une dizaine de jours.

A l?origine, on trouve un article de 3000 mots, annoncé comme explosif, mais jamais publié dans l?édition du 2 novembre du journal dominical Mail on Sunday. Il s?agissait, selon cet hebdomadaire, d?un entretien exclusif avec George Smith, 43 ans, ex-valet des Windsor pendant 11 ans. Celui-ci y faisait état d?un prétendu ?incident? de nature sexuelle impliquant ?un membre important de la famille royale?? et un autre ancien domestique, Michael Fawcett, 40 ans. Il affirmait aussi qu?il avait été violé dans les années 1980 par ce même serviteur.

Les avocats de ce dernier, qui s?estimait diffamé, ont obtenu en dernière minute une injonction de la justice qui entraîna la non parution de l?article. Le Mail on Sunday fit bien sûr de cette entrave le sujet de sa manchette du lendemain.

Cette action judiciaire interdit a tous les médias d?Angleterre et du Pays de Galles (mais pas ceux d?Ecosse), de donner des détails sur l?incident impliquant prétendument le prince. Cette interdiction reste a ce jour en vigueur. La justice imposait aussi un black out sur le nom du fameux serviteur.

Démenti du prince

Au lendemain de cette non-parution, le Guardian menaça de révéler l?identité du serviteur. Il s?attira une nouvelle injonction judiciaire. Jeudi 6 novembre, la Haute Cour donna raison au Guardian, en l?autorisant à publier le nom de Michael Fawcett, en échange de quoi le quotidien s?engagea à ne pas révéler les détails de ce que cet ancien serviteur était supposé avoir fait.

L?affaire prit une dimension nouvelle et inattendue lorsque le prince Charles, en visite au sultanat d?Oman, décida à la surprise générale de faire démentir par son secrétariat privé londonien, l?allégation ?ridicule et risible?? de George Smith contre un ?membre important de la famille royale??, en révélant au passage qu?il s?agissait du même.

L?article du Monde publié lundi retraçait, pour l?essentiel, les divers épisodes de cette sombre affaire. Le service juridique du Financial Times a pourtant estimé qu?il risquait de tomber sous le coup de la plainte déposée par Michael Fawcett. Il a préféré prendre les devants en empêchant la distribution du journal au Royaume-Uni. Le problème tient au lien établi entre les deux noms des serviteurs royaux, tel qu?il apparaît dans l?article. ?Bien que ces noms aient déjà été mentionnés dans la presse britannique, la liaison entre ces noms, le prétendu incident et l?injonction de justice n?y a pas été faite explicitement??, explique le service juridique du Financial Times, qui ajoute que la loi britannique est ?très difficile??. Une loi avec les subtilités de laquelle les tabloïds anglais arrivent à tricher.


L?ACHARNEMENT DES TABLOÏDS

Des lois strictes mais vaines

Les rapports vie privée-vie publique sont régis, en Grande-Bretagne, par un paradoxe : les lois sur la diffamation, très strictes, n?empêchent pas l?étalage des moindres faits et gestes des gens célèbres ou la publication de photos prises dans leur intimité. En conséquence, les personnalités qui s?estiment maltraitées n?ont d?autre solution que de saisir les tribunaux pour obtenir réparation. Cette situation tient, en grande partie, à l?existence d?une presse populaire agressive et sans états d?âme. Après la mort de la princesse Diana et l?avalanche de critiques contre les paparazzi, le code d?honneur de la profession a été durci. Mais son application reste dépendante du bon vouloir des éditeurs. La presse s?autorèglemente sous l?égide de la ?Press Complaints Commission? (PCC). Mais elle continue aussi de pratiquer les pires méthodes, en particulier le ?journalisme du carnet de chèque.? Autrement dit, les journaux tabloïds versent parfois de véritables petites fortunes à des personnages connus, ou peu recommandables, en échange de la publication exclusive, souvent sous forme de feuilletons, de mémoires ou de pseudo-révélations dont ils espèrent une forte augmentation de leur tirage.

Dans cette surenchère, la famille royale est un enjeu de choix. Dernier exemple en date, la publication par le ?Daily Mirror? de simples extraits du livre de Paul Burrell, ancien majordome de Diana, aurait rapporté à celui-ci plusieurs millions de livres sterling. Le journal y a largement trouvé son compte, en bénéficiant d?une hausse sensible de ses ventes pendant une semaine. La directrice du Sun, Rebekah Wade, a reconnu récemment qu?elle avait payé pour obtenir des informations de la police. L?absence de scrupules de la presse populaire, livrée a une concurrence féroce, a incité la commission de la culture, des médias et des sports de la Chambre des Communes à préconiser la promulgation d?une loi ?a la française? qui protégerait plus strictement le droit à la vie privée. En attendant, il ne se passe pas un mois sans qu?une personnalité obtienne gain de cause dans un procès pour diffamation. En 1988, le chanteur Elton John avait montré la voie en faisant payer au ?Sun? 1 million de livres. D?autres ont suivi, comme Heather Mills, la femme de Paul McCartney, ou l?actrice Nicole Kidman. Charles a-t-il intérêt, lui aussi, comme son entourage l?a laissé un moment entrevoir, à porter plainte pour diffamation, ou - à un moindre degré - pour ?calomnie? contre son ancien valet ? Certains experts royaux le pensent, comme l?historien Andrews Roberts : ?Face à la détermination de certains journaux de publier des allégations aussi sordides qu?improbables, le prince devrait les attaquer en justice. La seule manière de faire réfléchir les éditeurs est de les frapper au portefeuille.? La famille royale a, de longue date, attaqué en justice ceux qu?elle accusait de l?avoir trahie. Dès 1848, la reine Victoria avait fait saisir des copies de dessins dont elle était l?auteur chez un imprimeur indélicat qui voulait en tirer profit. En 1950, la jeune princesse Elizabeth n?avait pu empêcher la publication des mémoires de son ancienne ?nanny? mais avait ensuite maintenu celle-ci, jusqu?à sa mort, dans un total opprobre. Cet épisode avait conduit à l?introduction d?une clause de confidentialité dans les contrats de travail du personnel royal. Ce qui n?empêcha pas certains anciens serviteurs des Windsor de chercher à s?enrichir en racontant les menus secrets de leurs anciens maîtres. La publication du livre de Paul Burrell a entraîné un nouveau durcissement des contrats : ils prévoient une pénalité de 250 000 livres contre les anciens employés qui parleraient trop.


LE DÉFI DES JOURNAUX BRITANNIQUES

En parler sans jamais le dire

  • Comment parler d?une affaire, censée intéresser un large public, sans en parler, tout en en parlant ? Telle est la quadrature du cercle que les médias britanniques, toutes catégories confondues, s?efforcent de résoudre, jour après jour, depuis que la justice leur a interdit de mentionner les détails des accusations de caractère sexuel lancées contre le prince Charles et contre l?un de ses anciens serviteurs, Michael Fawcett, par un autre de ses ex-domestiques, George Smith. Chaque média réagit à sa manière, en fonction de son statut, de sa déontologie et des attentes supposées de sa clientèle. La BBC, radio-télévision publique, financée par le contribuable, est sans doute la plus précautionneuse. Ses journalistes choisissent soigneusement leurs mots, devant les micros, face aux caméras et dans les articles du site Internet de la corporation pour éviter les foudres de la justice.

Même depuis que le ?Guardian? a obtenu le droit d?identifier l?auteur de la plainte déposée contre le ?Mail on Sunday? - en l?occurrence Michael Fawcett - la plupart des médias britanniques de qualité se contentent d?évoquer sobrement ?l?incident?? ayant impliqué ?le Prince de Galles et une autre personne??, ou ?un autre serviteur??. A coup sûr, ironisait l?éditorialiste du ?Guardian?, il ne s?agit pas d?un ?incident de canotage??. Le ?Times?, plus audacieux, a mentionné, au moins une fois, une ?rencontre?? sexuelle. Mais cette prudence sur le fond, motivée par le souci de ne pas subir les foudres de la justice, va de pair avec un déferlement de manchettes, d?analyses et de commentaires sur le contexte, la portée et les conséquences d?une affaire d?autant plus croustillante qu?elle est supposée impliquer le futur roi d?Angleterre.

Les journaux qui se risquent à évoquer les articles de la presse internationale, qu?aucune contrainte judiciaire ne bride, expliquent que tous les détails de l??affaire?? sont disponibles et accessibles à tous sur d?innombrables sites Internet, ou rapportent quelques éléments des articles du ?Sunday Herald?, un hebdomadaire qui a la chance, parce que publié en Ecosse, d?échapper à l?injonction de justice. Certains rusent et s?amusent. Dans sa dernière livraison, ?The Independent on Sunday? racontait les échos recueillis par deux de ses reporters parmi les touristes massés devant le palais de Buckingham. L?article était intitulé : ?Y a-t-il quelqu?un qui parle anglais ici, et qui peut nous dire ce qui se passe??? L?hebdomadaire rapportait les propos recueillis dans la foule, après en avoir même censuré quelques passages. Les journaux du dimanche, dits de qualité, multipliaient les bandeaux accrocheurs : ?Rumeur??, ?Calomnie royale??, ?Fiasco royal??. Celui qui passe pour le plus sérieux d?entre eux, The Observer ne mégotait pas sur son titre, étalé sur une double page: ?Comment un torrent de rumeurs assiège le palais??. En démentant ces rumeurs, mais en confirmant qu?il en était bien la cible, Charles n?a fait qu?attiser les frustrations de la presse. Les limiers de Fleet Street ont maintenant pour objectif de dénicher d?anciens employés de la famille royale pour corroborer les accusations de George Smith. Dans ce déchaînement de la presse, les tabloïds sont, comme d?habitude, en pointe. La palme du trompe-l??il revient au ?Mail on Sunday?, qui, après avoir annoncé en manchette, ?Scoop mondial : Charles et son valet, la vérité??, ne fournit pas la moindre révélation. Et celle de la rudesse au ?News of the World?, le plus fort tirage du dimanche, qui demande, à la ?une??, ?Charles est-il bisexuel ???, tout en répondant en pages intérieures, ?Non, bien sûr?. Tout cela dosé d?hypocrisie, puisque les journaux populaires s?offusquent des accusations portées contre le prince, auxquels ils disent ne pas croire un mot, tout en leur accordant le plus large accueil.

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