Publicité

Les malheurs de Sarah

8 novembre 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Des femmes sont figées sur le gazon. L?une d?elle, les yeux injectés de sang, gémit. D?un geste rapide, une autre se déshabille brutalement, fait quelques pas en avant, recule et finit par s?affaisser dans un coin. Plus loin, une troisième fait la causette au vent. À quelques mètres, une jeune fille, adossée contre un mur, guette chaque passant. Ses yeux empreints de délicatesse se lèvent vers le ciel, puis scrutent le petit jardin jouxtant la salle d?admission de l?hôpital psychiatrique de Brown-Séquard. Le visage vif, fin, est strié de fibrilles roses sur les joues. De ses petites lèvres fendillées, s?échappe une voix à la fois enfantine et mécanique, mais ô combien perçante ! Subitement, elle nous tire, nous entraîne, demandant sans cesse : « Anou alle embas pié? nou alle embas pié? alle embas pié? pié ». Sarah ne s?aperçoit pas qu?elle répète les mêmes mots depuis trente secondes. En voyant un paquet de biscuits que lui tend Bibi, sa mère, le visage de l?adolescente s?illumine. L?agrippant, elle la fait s?asseoir sur un banc à ses côtés. « Ma, mo pas content ici. Tire-moi. Fer moi sorti zordi », se lamente-t-elle. Devant les hésitations de cette dernière, l?adolescente saisit vigoureusement sa main gauche, la caresse longuement et y enfonce peu à peu cruellement ses ongles.

« Li coum ça avek Sarah. Quand li pas capav contrôle so colère, li défoule lors nou. Parfois, li pa réalisé ki li pé fer nou di mal. Mo envi rétourne li lacaz mé à chak fois, li retombe malade et bizin alle l?hôpital », explique Bibi.

Elle a passé son enfance entre les quatre murs de l?hôpital Brown-Séquard. Le malheur l?a frappée dès l?âge de huit ans. « Quand Sarah ine né, pas ti éna aukène problèmes. Mé ler li grandi, mone rémarké li so développement ti lent. Li ti pé tardé pou marché, pou manzé ek pou causé. Mo pane pensé ki sa ti grave », poursuit-elle. Mais à l?école primaire, Sarah a du mal à suivre les cours. Elle devient de plus en plus turbulente et essuie des échecs consécutifs. Fareed, son père, charge alors un proche de lui donner des cours particuliers, mais sans succès : « Sarah pas ti pé comprend nanié. Li pas capav mémorise nanié. Zordi mo zenfant pas même conne alphabet ni compter. Li pas conne guette l?heure. Faudé la cloche l?église sonné neuf heures pou li conné li bizin alle l?école ». Après avoir consulté un médecin, les parents de Sarah découvrent qu?elle souffre d?un handicap mental.

Bibi et Fareed cherchent alors un organisme spécialisé qui pourrait venir en aide à leur fille. Quelques mois après son inscription dans une école, Sarah tombe malade. « Ène tantot, mone trouve li assizé lor ène sofa dan so la cham. Mone alle guette li et mone cause are li, mé couma dire li pane trouve moi. Li pas ti pé bouze di tout et li ti pé guette fixe. Après mone trouve ène l?écume blanc sorti dépi so la bouche. Ça fine dure ène dé ou trois minutes et après line alle dormi », explique Fareed. Le lendemain, celui-ci l?emmène à l?hôpital de Candos où elle fait une rechute. Un pédiatre lui fait subir un examen cérébral. Quelques heures plus tard, il leur annonce les résultats du scanner : la fillette souffre d?épilepsie. Admise immédiatement à l?hôpital, elle doit avaler plusieurs sirops et médicaments pour contrôler ses crises. Mais la fillette se montre très hostile vis-à-vis des infirmiers. Si bien qu?un jour, elle trompe leur vigilance et essaie de s?enfuir par la fenêtre. Elle n?y parvient pas. Au bout d?une semaine, Sarah reçoit sa décharge et rentre. Mais elle doit poursuivre son traitement à l?hôpital. Cela dure trois mois. Malgré le traitement médicamenteux, la maladie ne s?atténue pas. Au contraire, les crises d?épilepsie se multiplient. Elles deviennent plus violentes. Un jour, tous ses membres se mettent à trembler. Des bouffées de chaleur l?assaillent et elle s?affaisse sur le sol?

Devant la gravité de la situation, le pédiatre réfère ses parents à l?hôpital psychiatrique. Après lui avoir fait un nouvel examen cérébral, le médecin augmente les doses de ses médicaments. Le traitement s?avère efficace à première vue car les crises diminuent et les tremblements ne sont plus qu?un vieux souvenir. Mais les explosions de colère gagnent en intensité. Un jour, alors qu?elle avait passé la journée chez une voisine, sa mère l?appelle et lui demande de rentrer. Furieuse, elle débarque dans la cuisine, l?insulte, l?empoigne et la projette à terre. « Mo diabétique et mo éna ène tas lézot malade. Quand Sarah vine violent, li capav fer ou n?importe kiété. Éna zour, li gagne nerfs et li risse mo cheveux, li griffe moi ek so papa. Parfois, li ti coumence batte moi. Pas capave dire li nanié. Ène fois, mo ti criye are li et mone allé. Line monte lors prémié létaze et line zette so lécorps dépi l?escalier qui ti ène distance environ neuf pieds », raconte sa mère. Heureu-sement, elle ne s?en tire qu?avec des égratignures. Cette tentative de suicide n?était que le début d?autres malheurs. Un matin, elle fugue et attend qu?un autobus passe. Mais ce n?est pas pour le prendre. Elle veut se jeter sous ses roues ! Fareed, réveillé par le bruit, accourt et la rattrape sur la route. « Mo né pli conné combien fois line saye suicide li. 30 fois, 40 fois, mo né pli conné. A soir, li rode saute par la fénête pour touille li ou bien li monte lors la caz pou li jette so lé corps. Sa fer moi gagne sagrin. Mo lé ker fer mal », confie-t-il.

Aujourd?hui, les sirops ne lui font plus d?effet. Du matin au soir, Sarah ingurgite des comprimés. Une vingtaine par jour. Les crises d?épilepsie recommencent une fois, deux, trois et même quatre fois chaque jour. Le jour et la nuit, c?est un éternel rituel : la maladie et les bouffées d?agressivité l?assaillent. Il faut alors retourner à l?hôpital psychiatrique. Et ce n?est pas sans anicroches ! « Ène jeudi, vers 7 h 30, mo ti pé fer di thé dans la cuisine et mone tanne Sarah pé marsé. Mo ti croire li pé alle dans salle de bain, mé ler la mone tanne tapaz là haut. Sarah fine grimpe lors la caz. Li fine assize lors ène haut vent en béton et li pé rode zette so lé corps. Mo fine gagne ène grand bouleversement. Mo voisine fine criyé so papa. Quand line vini, line saye trappe li pou empêche li suicidé mé pas ti facile. Ine bizin embête li. Line suive nous dans la caze mé ène fois ki line rentré, line déchaîné », relate notre interlocutrice. Furieuse à la seule pensée de remettre les pieds à l?hôpital psychiatrique, elle agresse son père. Prise de panique, sa mère appelle la police. Pendant plus de 45 minutes, Fareed essaie de la maîtriser, mais en vain. Quatre policiers débarquent. Sarah ne se calme pas pour autant. Elle leur donne des coups de pieds et s?accroche aux marches d?escalier. Arrivée dans leur véhicule, la jeune fille use ses ongles, abîme, démantibule le haut d?un siège. Les policiers parviennent avec peine à la conduire à l?hôpital Brown-Séquard.

Sarah connaît tous les recoins de ce lieu où elle a passé de nombreuses années. Pas étonnant qu?elle ait essayé de prendre plusieurs fois la clef des champs ! Quand elle n?y parvient pas, elle secoue les lits et les matelas de sa chambre et, à force de s?acharner, finit par les mettre en lambeaux.

Dès qu?elle en sera sortie, elle fera sans doute une autre tentative de suicide? Qu?est-ce qui la pousse donc à vouloir se donner la mort ? « Mo tanne la voix ène madam dans mo la tête. Li dire moi fer mové. Li même ki dire moi zette mo lé corps. Parfois li hirlé. Mo né pli capav tini. Ler là mo rode touille moi », explique Sarah. Comme les traitements de l?hôpital s?avèrent inefficaces, les parents de la jeune fille ont tenté leur chance avec des soins dans une clinique privée. Mais cela n?a rien donné. « Mo vive dans la per. Li capav tranglé moi ou bien touille moi ène zour. Mo né pli éna l?espoir ki mo zenfant pou guéri », dit Bibi. Pour l?heure, l?enfant reste confinée à l?hôpital. Elle sort une bouteille de boisson gazeuse et la serre tendrement contre sa poitrine. « Mo mama fek amène sa pou moi là. Mo bizin cachiète li. Sinon, banne là pou rode coquin li are mwa », déclare-t-elle. Ce geste lui fait penser aux peluches avec lesquelles elle n?a pas joué depuis des lustres. Elle s?imagine tenant sa poupée préférée et se souvient des mots doux qu?elle lui susurrait. Puis, les choses ont un jour dégénéré. Elle a commencé par lui adresser des insultes. Puis, un jour, dans une énième explosion de violence, elle a déchiqueté ce jouet qu?elle chérissait tant.


« Zordi mo zenfant pa même conne alphabet ni compter. Li pa conne geuette l?heure.»


« Mo per. Li capav touille moi ène zour. Mo népli éna lespoir ki mo zenfan pou guéri. »

Publicité