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Le juste peut-il être sensible ?
La justice semble s?opposer à la sensibilité. Faut-il alors tuer en soit toute marque de sensibilité pour pratiquer le droit ? Telle est la question soulevée par Christophe Vallée, professeur de philosophie, lors de sa dernière conférence, organisée par l?Alliance française, au Centre culturel d?expression française de Curepipe, le vendredi 19 septembre.
A première vue, le rapport de la justice à la sensibilité semble être paradoxal. D?une part, la sensibilité, puisqu?elle se rapproche du corps, tend à privilégier le proche et le singulier au détriment d?autrui et de l?universel. Elle paraît donc injuste. D?autre part, ne pas être sensible, c?est être indifférent aux souffrances d?autrui. C?est encore une injustice. On est donc en plein dilemme. Comment alors réconcilier le sensible avec la justice ? Car, on ne peut pas éliminer complètement l?une au nom de l?autre. La conscience même de l?homme est par nature sensible avant d?être intellectuelle. Ce qui veut dire qu?il y a forcément une expérience du sensible, comme la pitié et la sympathie. L?expérience nous permet de nous mettre à la place d?autrui pour sentir ce qu?il a senti. C?est lorsqu?on souffre qu?on arrive à mieux comprendre la souffrance de l?autre.
A partir de là, on peut inférer que l?expérience du sensible a la particularité de nous rattacher à autrui. Cela montre qu?elle a une prétention à l?universel. Elle oeuvre en faveur de l?unité de l?être humain dans sa diversité et ses différences. Cela dit, si le juste pouvait être sensible, il s?inscrirait lui aussi dans la mouvance vers l?universel.
Seulement, voilà, la justice elle-même tend à tuer le sensible, par le fait qu?elle devient une habitude. C?est parce qu?elle applique les règles mécaniquement qu?elle freine son propre élan vers l?universel. Si elle se défait du sensible complètement, elle sera inhumaine, donc indésirable.
Pourtant la justice est innée chez l?homme. Elle est naturelle; elle est proche du droit naturel. Mais, comment alors l?enraciner dans le sensible sans la dénaturer? Il faut, préconise le professeur de philosophie, ouvrir la justice et le sensible à l?expérience dite morale. Ni l?une ni l?autre n?est fermée à ce genre d?expérience. Les deux s?éprouvent. Leur articulation est bien une affaire de morale. Et cela suppose le respect qui n?est d?autre qu?un sentiment, qu?une affection. Respecter quelqu?un, c?est éprouver quelque chose pour lui. On respecte par exemple son chef hiérarchique même si on le méprise. C?est un devoir, un droit qui devient un sentiment d?admiration intérieure. En ce sens, le respect est le lieu de l?ambiguïté droit-sensibilité. Mais, l?essentiel réside dans le fait que c?est ainsi que le sentiment accompagne le devoir.
Voilà qui nous permet de voir la justice comme une morale du sentiment. Si on invente des lois c?est bien pour limiter notre sensibilité. La justice est ainsi un droit pour redresser le tordu qu?est le sensible en nous. La loi devient garde-fou contre l?excès de sensation. On peut donc affirmer qu?il y a un sentiment de justice fondé sur l?expérience, sur la sensation. C?est ainsi que la sensibilité fait effraction dans la loi. Ce faisant, elle introduit la prudence dans la justice. Du coup, la justice n?est plus un idéal (si elle l?était, elle tuerait sa prétention à l?universel). Elle est un ensemble de valeurs et non plus une série de préceptes. La justice est donc morale.
Tout compte fait, on part du sensible, on le canalise pour faire taire en soi un excès de sentiment, et on arrive à la justice. Le sensible est donc un moyen et non une fin en soi. Il est la valeur fondamentale de la justice. Et la justice suppose qu?elle soit articulée sur le sensible. Elle doit prendre son élan de ce dernier, car elle ne peut pas se couper de lui. Ainsi, le sensible ne s?oppose pas à la justice, mais il lui est fondamental.
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