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La longue marche de Paul Bérenger
Il avance vers l?estrade, où l?attendent des personnalités, d?un pas mal assuré. Malgré son élégance, on le sent gauche. Les fonctions sociales, ce n?est pas son fort. Il est plus à l?aise sur les fronts et les camions? Mais elles sont lointaines les années de braise ; sa blessure à l?arcade sourcilière laissée par une violente manifestation syndicale des années 70, se distingue à peine dans l?amas de rides que lui fait un sourire figé.
Il se retourne vers un officiel, lui lâche une blague, l?oblige un peu à l?accompagner jusqu?aux autres. Il le fait souvent. Cela lui évite d?engager conversation ici et là. Car de conversation, il n?en a guère. Et puis, il se donne ainsi une contenance, il masque sa timidité. De ce semblant d?échange s?échappe un grand éclat de rire, cassant et un brin vulgaire. Il ne dupe personne : c?est une manière de jouer la comédie sociale, ces règles qu?il n?a jamais apprises.
Ses gestes sont calculés. L?homme est froid, mécanique. Sa poignée de main sèche. Il en évite certaines, de vieilles ranc?urs ; d?autres se détournent, il les aura blessés par un mépris dans le ton, une intransigeance frisant l?arrogance dont il ne peut se défaire quand les choses ne sont pas faites à sa manière. On ne le verra pas, dans ce cocktail, taper franchement sur le dos d?un ami perdu de vue, échanger des propos chaleureux, lui qui a l?humour facile et l?esprit moqueur. Il est rare, en somme, qu?il y retrouve des amis.
Trente années de politique, de travail acharné jusqu?à ce sommet qu?il atteint aujourd?hui ont fait de Paul Bérenger un homme austère et seul. Adulé, respecté, admiré, mais seul.
L?homme est certes de nature solitaire ? ?Dans sa tête, il se sent tout le temps rejeté?, dit de lui un proche en politique. Cela ne l?a pas empêché de vivre des amitiés très fortes durant ses années d?université et aux premiers jours du Mouvement militant mauricien (MMM). D?aller au pub chaque samedi soir à Bangor (pays de Galles), avec Jocelyn Deville et Zeel Peerun. D?aller à la pêche ou à la mer avec Prem et Vidula Nababsing et les autres. ?Il ne fumait pas, n?était pas un grand buveur, était réservé, mais il plaisantait beaucoup et on s?amusait, ces samedis de franche camaraderie?, confie une de ces amies d?époque.
La liberté de penser autrement
Mais son combat politique l?aura obligé à tant de sacrifices, le prenant tout entier, le privant de réelle vie familiale et de vie sociale, que ses relations s?étioleront. Son ambition d?arriver au sommet du pouvoir l?a mené à tant de compromissions avec ses principes et ses idées, voire de contradictions, que certains de ses collaborateurs se sont éloignés en cours de route. Certains lui reprochent d?avoir cloué au pilori les hommes qu?hier il approuvait, d?autres parlent ?d?ingrat? parce qu?ils ont été laissés sur la touche aux changements de stratégie. Il maîtrisera tellement mal son tempérament de dictateur que beaucoup douteront de la sincérité de ses convictions de démocrate. La pression, les responsabilités, la cruauté d?une vie publique continue et ingrate, enfin, l?auront rendu si irascible qu?il aura blessé à vie bien des gens de son entourage par ses sautes d?humeur.
Contrairement aux nombreux compromis controversés qui marqueront sa lutte politique, le premier que Paul Bérenger est appelé à faire lui sera assurément bénéfique. Il est appelé à brider son goût pour la liberté. Dès qu?il est en âge de penser, il démontre à quel point il est épris de liberté. Aux frères anglais du collège St Esprit qui voient en lui un futur boursier et l?instiguent à entreprendre un HSC après une distinction aux examens du School Certificate, il lance une réponse sans appel : ?Non ! Cela ne m?intéresse pas !?, se souvient Jean-Claude Hoareau, camarade de classe. Contre toute attente, c?est à goûter à la liberté du grand large qu?il aspire : il se fera marin.
Lorsqu?il découvrira plus tard, sur les bancs de l?université, le marxisme, c?est avec le même aveuglement qu?il veut l?appliquer. Il fait sienne la doctrine de Karl Marx sur l?analyse de classes. Il se laisse gagner par les idées libertaires de Rosa Luxemburg. ?La liberté, c?est toujours la liberté de ceux qui pensent autrement? aime-t-il à répéter citant la révolutionnaire allemande. De Frantz Fanon, il retient entre autres son plaidoyer passionné contre le colonialisme. Ce seront là ses maîtres à penser.
Mais tout comme il intégrera ?le système? en quittant la mer pour compléter ses études secondaires à Portsmouth et s?inscrire à la faculté des lettres de l?université de Bangor, il assouplira plus tard ses convictions marxistes, impératifs électoralistes obligent?
Etiqueté communiste
Ses idées marxistes, il les applique dès son retour d?études au pays. L?occasion est propice. Le pays est alors en pleine campagne. Nous sommes à la fin des années 60. Le PMSD mené par Gaëtan Duval a nourri les esprits d?idées noires sur l?Indépendance à travers une campagne antipatriotique très dure et communale. Face à lui, le Parti travailliste a été non moins virulent dans ses méthodes. Au lendemain des élections de 1967, le PTr et le PMSD entrent en coalition. Et laissent un vide politique. Il n?y a pas d?opposition dans ce pays qu?il faut maintenant construire à coups d?idées neuves. Celles-ci viendront du MMM, qui s?engouffre dans ce vide. A la lutte des races, thème qui avait dominé la campagne de 1967 et qui persévère dans les mémoires malgré la coalition, Paul Bérenger substitue la lutte des classes.
?Les premiers militants naissent d?une conscience sociale, d?une révolte un peu confuse contre le népotisme du régime travailliste?, raconte Amédée Darga, militant de première heure qui verra la création du Club des Etudiants militants qui deviendra par la suite le MMM. Le parti que fonde Paul Bérenger agira ?comme l?antidote au règne de terreur duvaliste?, ajoute Harish Boodhoo. Ce premier élan va s?intensifier lorsque, de retour de France où il va compléter son diplôme de philosophie et français par une formation en journalisme, Paul Bérenger revient enfiévré par mai 1968 et des rêves d?émancipation sociale, culturelle et politique.
Sa prédisposition au militantisme confirmée, Paul Bérenger s?engage aux côtés du travailleur, reprenant le flambeau d?Emmanuel Anquetil. L?industrie sucrière, le transport public, le port, l?électricité? il est présent partout pour décoloniser l?esprit du travailleur, lui faire prendre conscience de ses droits et de sa force. Grèves, manifestations, rassemblements tumultueux, grève de la faim? la méthode est tellement rude que l?adversaire travailliste lui accroche l?étiquette de communiste, ce qui n?est pas pour lui déplaire. Il y va de plus belle, provoquant le régime, qui s?exaspère, matraque, emprisonne, persécute, censure. Le journal du parti est mis sous scellés. Paul Bérenger est jeté en prison avec d?autres dirigeants du mouvement. Il venait tout juste de se marier?
C?est en prison, où il restera douze mois, que les idées libertaires de Paul Bérenger vont commencer à connaître une mutation. Il devient plus pragmatique. Le MMM s?apprête à se positionner comme un parti électoraliste. La stratégie, c?est la prise de pouvoir. Fini l?extrême gauche idéaliste. Ce n?est plus que la classe des travailleurs que l?on défend, mais la démocratie directe. C?est l?alliance des trois classes contre la classe possédante. Ce sera là la première d?une série de compromissions?
La nouvelle orientation du MMM ne fait pas plaisir à tout le monde. Lui qui se voulait un parti révolutionnaire au point de rejeter les élections, comment peut-il maintenant tendre vers des élections ? Les premiers s?en vont : Hervé Masson, Reynolds Michel, Swadicq Peerally. Dev Virahsawmy ira fonder le Mouvement militant socialiste progressiste. Pour aider le mouvement étêté à survivre, Paul Bérenger fait appel à de jeunes cadres, dont Jean-Claude de l?Estrac. Ils discutent stratégie et donnent une nouvelle orientation au parti. Il atténue en fait celle de départ. De formation et de sensibilité différentes, ces jeunes constitueront des tendances idéologiques au sein du parti. Il y a désormais ceux ?de gauche? et ceux ?de droite? parce qu?ils défendent entre autres la zone franche, cette exploiteuse des travailleurs. Paul Bérenger jongle entre les deux tendances, favorisant parfois l?une parfois l?autre.
Aux élections de 1976, le pouvoir échappe de peu au MMM. La dissidence a réintégré le parti. Le MMM obtiendra le plus grand nombre de sièges, 34 contre 28 au Parti travailliste et huit au PMSD. Mais il n?arrive pas à constituer un gouvernement. Le PTr lui coupe l?herbe sous les pieds en s?alliant au PMSD. A ce moment-là sans doute, Paul Bérenger comprend un peu mieux les subtilités sociales de ce pays. Ce MMM né d?un combat contre le communalisme s?apprête à faire un nouveau compromis avec ses principes.
Le MMM défend le concept ?ène sel lépep ène sel nation?, prône le nivellement des inégalités basées sur les différences, une idée qui séduit et lui vaut l?allégeance de toute une génération. Mais dans l?arène politique, Paul Bérenger se heurte à la race, la couleur, la caste. Et se rend compte plus que jamais qu?il ne sera jamais Premier ministre. La division est pratiquée sournoisement par les travaillistes. Soit. Paul Bérenger riposte avec la même arme mais plus de vigueur. Il cherchera à tout comprendre de l?origine des uns et des autres, et le fera de manière si technique, si systématique, qu?il se verra accuser par ses adversaires de pratiquer du ?communalisme scientifique?. Même ses plus proches collaborateurs s?en surprennent. Ils se connaissaient militants, ils se découvrent une caste? Cette méthode que Paul Bérenger intègre mieux que quiconque à sa stratégie politique, marche puisque qu?en 1982, le MMM arrive pour la première fois au pouvoir. Mais elle aura quelques couacs?
Un paravent nommé Jugnauth
Le nouveau compromis sur la route du pouvoir Paul Bérenger s?appellera Anerood Jugnauth. Il le choisit comme paravent et le présente comme Premier ministre, se réservant le second rôle. En apparence seulement. Il sait au fond que c?est lui le MMM, que la base est derrière lui. Lorsqu?une divergence sur une mesure gouvernementale l?oppose à Kader Bhayat, ministre du Commerce dont il est très proche, Paul Bérenger réclamera du Premier ministre ni plus ni moins sa mise à pied. Mais c?était mal connaître Anerood Jugnauth, qui bien que sachant qu?il n?a pas la base derrière lui, ne comptait pas se laisser dicter ses décisions. Cela aurait-il paru raisonnable de créer une telle instabilité alors que le pays vient d?entreprendre les négociations de relance avec le FMI ? Anerood Jugnauth résiste, Paul Bérenger démissionne comme ministre des Finances. Après une lutte de dix ans pour le pouvoir, il l?abandonne trois mois après l?avoir obtenu.
Ce rapport de force ayant échoué, Paul Bérenger tentera de sauver la mise en minimisant la divergence et en faisant du partenaire du MMM, le PSM, le bouc émissaire de l?éclatement du parti, provoquant la rupture de l?alliance. A peine retourné à son bureau de ministre, il récidive. Alors que c?est la prérogative du Premier ministre de nommer son cabinet, Paul Bérenger a entrepris de dresser sa propre liste en accord avec ses proches collaborateurs pour remplacer les cinq ministres PSM. Anerood Jugnauth est acculé: s?il refuse, il va contre le souhait de la base. S?il accepte, il se laisse mener par Paul Bérenger et envoie un mauvais signal à son cabinet. Mais il ne cédera pas non plus la deuxième fois : il réintègre à leur poste les cinq ministres. Paul Bérenger ne lui pardonnera sans doute pas cet affront. A la moindre étincelle, il provoque un walk-out et entraîne cette fois onze ministres MMM. En mars 83, était sabordé un gouvernement qui avait reçu moins d?un an plus tôt, un plébiscite comme jamais l?histoire du pays n?en avait connu.
Le chef, c?est lui
Pourquoi cette cassure ? Pourquoi ces effronteries ? Certains le soupçonnent dès lors d?avoir ?utilisé? Anerood Jugnauth pour arriver au pouvoir mais de n?avoir jamais accepté de se soumettre à l?autorité de celui-ci. Une fois installé, il aurait tout bonnement cherché à usurper la fonction du Premier ministre, à tout diriger lui-même. Est-ce vrai ? Toujours est-il que Paul Bérenger perd encore plusieurs lieutenants, et se retrouve face à un adversaire qu?il a créé : Anerood Jugnauth et le MSM né d?une fusion de la dissidence avec le PSM.
La fin des années 80 est la première traversée du désert de Paul Bérenger. Depuis la crise de 1983, il n?est plus le même. ?Son langage politique a changé, ses relations avec ses compagnons d?armes ont changé, raconte un de ceux-là. Il tolère difficilement la critique, il vocifère, il malmène.? La campagne qui suit immédiatement la cassure du gouvernement, très dure, le rend agressif. Le handicap que lui cause la couleur de son épiderme l?irrite. On l?entendra lâcher à un journaliste avec colère: ?De 1969 à 1982, Paul Bérenger redonne sa dignité aux travailleurs à travers les syndicats et va en prison. Ce Bérenger-là n?a pas de couleur et ne gêne personne !? Le MMM essuie deux échecs à la suite, 1983, 1987. Mais la plus grosse crise reste à venir.
Au début des années 90, un nouveau désaccord au MMM affaiblira encore Paul Bérenger. Un désaccord qui ressemble à celui de 1982. Paul Bérenger saura rappeler que c?est lui le chef?
C?est alors Prem Nababsing qui tient officiellement les rênes du parti. Un autre paravent. A l?approche des élections, la posture que doit prendre le MMM est débattue au sein du parti. La majorité des dirigeants sont favorables à une réunification des militants, MMM et MSM. Deux émissaires, Jean-Claude de l?Estrac et Cassam Uteem, tentent de sonder Anerood Jugnauth. Très réticent, celui-ci ne veut pas entendre parler du secrétaire général. Une alliance oui, mais sans Paul Bérenger. Il finit cependant par se laisser convaincre. Le principe est accepté et Paul Bérenger rentre au gouvernement comme conseiller spécial en désarmement. Le titre fera rigoler les adversaires. Mais l?alliance est scellée. Le MMM retrouve ses lauriers en remportant largement les élections de 1991 avec le MSM.
Mais quelques mois plus tard, sans en parler avec les dirigeants du MMM, Paul Bérenger invite à dîner le leader du Parti travailliste, l?adversaire. Stupeur au bureau politique et scandale au MSM ! Paul Bérenger n?avait pas été favorable à cette alliance, soit. Mais elle avait été ratifiée par le BP. Comment peut-il aller à l?encontre de la décision du parti ? Dans l?explication publique que Paul Bérenger donnera de sa démarche, ses collègues trouveront la confirmation de ses méthodes dictatoriales. ?It was not my doing?, dit-il simplement de cette alliance.
Le bureau politique éclate. C?est l?essentiel des ressources intellectuelles du MMM qui suit Prem Nababsing : quatorze collaborateurs de première heure. Paul Bérenger est esseulé. Mais il n?est pas homme à se laisser abattre. Du moins il n?en laisse rien paraître. Diriger, c?est l?affaire des forts. Pas de place pour les sentiments. Il poursuit sa route, imperturbable, et laisse les ?traîtres?, ceux qui ont dérogé à la ligne de conduite du parti. Mais ceux-là ne lui pardonneront pas d?avoir dérogé, lui, à un principe qui avait animé les premières années militantes. La liberté de penser autrement. Et d?avoir trahi le souhait de l?électorat. Paul Bérenger ira plus tard en retrouver certains ; non pas pour renouer les liens, mais pour établir de nouveaux arrangements.
Les deux élections qui suivront occasionneront d?autres calculs, feront à Paul Bérenger de nouveaux alliés, de nouveaux ennemis. De l?alliance avec le Parti travailliste, quelques militants ne se remettront pas. Ils ne sont pas au bout de leur surprise. En 2000, c?est cette fois avec le PMSD que Paul Bérenger a combattu toute sa vie qu?il fait alliance et c?est à la porte de ce même Jugnauth dont il n?a pas voulu au point de sacrifier ses proches collaborateurs qu?il va frapper.
Au terme de ces multiples compromis que ses adversaires aiment à appeler ?acrobaties?, Paul Bérenger arrive aujourd?hui au pouvoir. Mais force est reconnaître que ce n?est pas cette seule ambition de diriger qui l?y a mené. Il a perdu ses compagnons de lutte, mais la base est restée parce qu?il suscite l?admiration. Il a dérogé à ses idées, mais il a adopté en chemin d?autres outils qui lui ont ouvert cette route. Sa force, c?est sa méthode de travail, un certain sens des responsabilités, sa rigueur et sa discipline, son talent de meneur de troupe, un charisme certain, sa grande intelligence, sa forte personnalité. Ce même pragmatisme qui lui a joué des tours l?a aussi beaucoup servi. Grâce à ces qualités personnelles qu?il met au service du pays à qui il voue un attachement immodéré, sa popularité résistera aux incohérences de certaines de ses actions.
On ne peut pas diriger sans être informé. Paul Bérenger l?aura compris mieux que d?autres. Il se documente, se laisse guider par les grands idéologues de gauche des siècles derniers et du moment, dévore les magazines d?information. Chaque semaine, c?est une dizaine de magazines, du Monde diplomatique à Hindu Weekly, du Financial Mail à Asia Today, que la librairie Le Cygne lui réserve. ?Il était notre plus gros lecteur. Il prenait tous les livres politiques et passait énormément de commandes?, dit Mimi Cheng, la propriétaire.
Il se passionne pour l?histoire du pays, convaincu que c?est là qu?il trouvera la clé de la complexité de ce peuple. ?Un peuple qui ne connaît pas son passé ne pourra bâtir un avenir sur le roc?, dit-il. Avec la même obsession de ne rien laisser lui échapper, il épluchera les dossiers de l?Etat, constituera les siens, les remettra en permanence à jour. ?Il nous a donné du fil à retordre au Parlement. Il maîtrise ses dossiers sur les bouts de ses doigts?, dit sir Satcam Boolell. Cela fera de lui un excellent leader de l?opposition, car les séances de questions parlementaires sont passionnées.
Obsédé du travail
Grâce à une intelligence ?well above average?, comme disaient ses enseignants, il assimile vite les dossiers nationaux hautement techniques. Sa disponibilité sans bornes pour le travail ? il n?y a pas d?heure, pas de jours, pas de loisir, les disques de jazz sont rangés depuis longtemps ? et sa prodigieuse mémoire lui permettent d?aller vite en besogne. Plus vite que les autres. Il s?impatiente souvent de leur lenteur et empiète sur leurs responsabilités. Depuis trois ans au gouvernement, il aura été ainsi sur tous les fronts, de la prévention du sida à la construction des collèges. Il y en a que cela gêne, ils le traitent d?accapareur, l?accusent de ne pas faire confiance à ses ministres. Mais pour d?autres, c?est une bénédiction. Les dossiers ne dorment plus dans les tiroirs. Celui de la libéralisation des ondes, par exemple.
Mais c?est surtout par discipline que Paul Bérenger n?aime pas voir les choses traîner. La discipline lorsqu?il s?agit de travail a toujours dirigé sa vie. A l?université, à l?époque où le cliquetis de sa machine remplissait dès l?aube l?appartement de ses réflexions d?étudiant sur l?avenir du pays, réflexions qu?il destinait à la presse ; aux réunions du parti, où il imposait la ponctualité et où il tenait pointilleusement l?agenda. Il notait tout et celui qui ne s?était pas acquitté d?une tâche confiée à la précédente réunion n?avait pas intérêt à paraître devant lui. ?Guette to zaffaire. Paul pou sauté là?, le prévenait-on? Et pas question de bâcler le travail. Exigeant envers lui autant qu?envers les autres, jusqu?à la tyrannie, il ne tolère pas l?à-peu-près. C?est sans doute pour cela qu?il déchirait toujours ses peintures à l?huile, analyse Jocelyn Deville. Jamais assez bonnes.
Au gré des réunions publiques, des réunions de formation, Paul Bérenger maîtrise l?art de haranguer la foule. Son langage est incisif, dépouillé, son discours préparé. Il martèle son message, structuré et clair. Il sait moduler son ton pour exciter les militants, qui restent accrochés à ses lèvres. La nature l?a gâté ; il a le timbre grave des grands orateurs. Mais il sait surtout s?en servir. Quand Paul va parler, la foule se tait.
La diplomatie pourtant n?est pas le fort de cet ancien ministre des Affaires étrangères. Mais à l?aise auprès de sa base, il sait trouver les mots qui touchent celle-ci et le rendent proche d?eux. Ce n?est pas un charisme à la manière de Gaëtan Duval, qui dira pourtant de Paul Bérenger, à la fin de sa vie, qu?il est ?son fils spirituel?. C?est un autre genre de proximité qu?il développe avec ?bann camarad travailleur?. Il est sans doute comme eux, il vit sans ostentation, il adhère à leurs misères. ?Il n?a jamais encouragé le culte de la personnalité. Il n?a jamais voulu qu?on le prenne sur les épaules pour faire la tournée des circonscriptions?, raconte Ramduth Jaddoo, ancien dirigeant.
La rage de vaincre
La foule le suit aussi parce qu?elle aime les battants, ceux qui lui donnent une raison d?espérer. Paul Bérenger est de ceux-là. Il n?aime pas perdre. Déjà au collège, capitaine de l?équipe de football, il vit très mal les défaites. Mais elles renforcent sa rage de vaincre. En prison aussi, alors que les militants se laissent aller au découragement, il appelle à la patience. ?Il a une immense capacité à remonter le moral des troupes. Il n?était pas résigné. Il nous répétait que cela n?allait pas durer. Il avait une force extraordinaire?. Lorsqu?il ?go for the kill? à chaque nouvelle échéance électorale, selon sa propre expression, il booste la foule. Et elle aime ça.
Au bout de ce cheminement, ils sont nombreux, adversaires et collaborateurs, à parler de mérite. Paul Bérenger mérite de devenir Premier ministre. Les raisons varient : l?un évoque les mesures fiscales de relance de 1982, l?autre cet ?antidote au règne de terreur duvaliste? qu?a été son MMM, ou l?avancement de la démocratie à chaque fois que ce parti a été au pouvoir, ou encore sa connaissance des rouages du pays? On pourrait s?arrêter en somme au fait qu?il est le seul dirigeant politique qui se soit passionné pour les affaires du pays au point d?y consacrer toute sa vie. Il est entré en politique comme on entre en religion. Avec la même abnégation. Il a tout négligé. L?argent, la carrière professionnelle, la famille. Arline, son épouse, a bien tenté de glisser à l?oreille de ceux qui venaient assister aux réunions : ?Parlez à Paul. Dites-lui de s?occuper un peu de sa famille?? Qui aurait osé parler à Paul ?
Paul Bérenger a le pouvoir, et le pouvoir de bien faire. Homme politique d?exception, il doit maintenant démontrer qu?il peut être homme d?Etat d?exception. ?Il lui faudra arrondir les angles pour acquérir cette dimension, prendre de la hauteur par rapport aux affaires du pays. Et acquérir plus de doigté dans ses relations. Il est trop excessif?? Conseil d?un ami, un des rares fidèles.
Enquête : Shyama SOONDUR
Myette AHCHOON
Texte : Ariane de l?ESTRAC
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