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Apprivoiser les sciences
Une cyberîle d?économistes et de comptables ? Ça ne s?est jamais vu ! Et pourtant, c?est ce qui risque de nous arriver. Car les études de sciences et de technologies ne séduisent pas les collégiens. L?Etat réagit. Il envisage de rendre les sciences obligatoires jusqu?en ?Form V?.
« The situation is alarming ! » Le directeur du Mauritius Research Council (MRC), Dr Arjoon Suddhoo, revient ahuri d?une tournée dans les collèges. Que 25 % seulement des élèves choisissent les sciences en Higher School Certificate (HSC) lui paraissait tellement inquiétant qu?il est allé vérifier sur le terrain. Plus de doute possible : les filières scientifiques n?ont pas la cote. Et le Dr Suddhoo a toutes les raisons de s?alarmer. Parce que le pays fonde ses projets de développement futurs sur la technologie. Et c?est parce que le problème a pris tant d?ampleur, d?année en année, que le Mauricien en est arrivé à ne plus avoir l?esprit scientifique, lui qui rêve de cyberîle.
« Nos citoyens sont totalement ignares en matière de sciences. Ils n?arrivent pas à comprendre et à intégrer leur environnement et l?environnement hautement technologique de demain », déplore le ministre de l?Education, Steeve Obeegadoo, qui prend la mesure du problème. « Alors que deux Mauriciens sur trois meurent de diabète, les médecins n?arrivent pas à expliquer et à faire comprendre à la majorité de leurs malades, intellectuels ou illettrés, les fondements de ces maladies », renchérit le Dr Suddhoo.. «Comment peut-on expliquer que le Mauricien ne sache pas qu?un banal disjoncteur aurait pu empêcher le récent drame d?électrocution ? » rajoute Benu Servansingh, enseignant de physique au collège Lorette de Quatre-Bornes.
Si le pays tient à atteindre ses objectifs, il faut qu?il se secoue. Avant d?amener les autorités à prendre les mesures indiquées pour inverser la tendance, la première chose à faire est de disséquer ce désintérêt, s?est dit le Dr Suddhoo. Et il a compris?
Si elles n?intéressent pas, c?est parce que les sciences souffrent d?une mauvaise image. A l?exception des élèves des Star Schools, qui choisissent en majorité cette filière, les autres éprouvent presque une aversion pour ces matières. En sciences, il y a «trop à apprendre », entend-on. La physique est trop abstraite, impossible à comprendre et à assimiler. Chimie-physique-mathématiques, c?est une combi- naison réservée aux super brillants, à ceux qui ambitionnent d?être lauréats. L?économie et la comptabilité, matières de prédilection, sont plus « faciles ».
Lui-même lauréat du collège John Kennedy en 1978, ingénieur aéronautique chez Rolls Royce en Grande-Bretagne, le Dr Suddhoo croit qu?il faut casser cette image. Il travaille sur des recommandations qu?il fera au ministère de l?Education. Mais la direction que prendra sa proposition se laisse deviner dans ses discours. Rendre l?étude des sciences obligatoire jusqu?à la Form V. Pour les milliards qu?il dépense dans l?éducation, l?Etat peut bien se prévaloir d?un droit de regard sur ce qu?étudient les citoyens de demain.
Enseignement théorique barbare
Ainsi, la suggestion serait d?imposer jusqu?en Form III les mathématiques, la physique et l?une des trois matières suivantes : chimie, biologie et informatique. Ceux qui opteraient pour la filière économique en Form IV - Accounts, Commerce et Economics par exemple - devront ajouter à leur liste de sujet d?études, l?Integrated Science. Cette matière intègre sciences physiques, sciences de la vie et technologies. Pas de School Certificate aux futurs comptables et économistes qui n?auront pas réussi l?examen d?Integrated Science.
Mais arrivera-t-on réellement à casser la mauvaise image, à rendre plus séduisantes les sciences uniquement en les imposant ? Est-ce réaliste d?espérer que ce dirigisme finira par pousser une majorité d?étudiants à opter pour la filière sciences et technologies ? Pour que la méthode marche, il faut que d?autres mesures suivent. Depuis deux ans et demi qu?ils sont sur le terrain à essayer de comprendre, les cadres du MRC ont leur petite idée.
C?est une réhabilitation de la filière que prône le conseil. Rendre les sciences plus accessibles, plus proches de la réalité de ces élèves. C?est exactement dans cet esprit que s?inscrit la création du Rajiv Gandhi Centre for Science, musée qui s?ouvre dans les semaines à venir. Il aidera à promouvoir, à démystifier les sciences qui ne sembleront plus alors l?apanage de l?élite. Mais encore ? Le MRC entend recommander des approches pédagogiques innovantes et l?utilisation d?un matériel plus adapté, une sorte de kit « mauricianisé ». Finies les longues heures de théorie qui relèvent parfois de l?aberration.
Depuis 18 ans, par exemple, les étudiants mauriciens en physique prennent un examen écrit qui s?appelle Alternative to Practical Test. « La seule alternative à la pratique, c?est? la pratique, s?insurge le Dr Suddhoo. Pouvez-vous concevoir d?enseigner la conduite automobile par théorie seulement. Pouvez-vous imaginer des examens aux Casernes où l?aspirant conducteur, qui n?a jamais touché une voiture, ira écrire sur papier comment il fera démarrer la machine, comment il dosera l?embrayage et l?accélérateur et qui obtiendrait son permis s?il arrive à bien expliquer toute la conduite automobile en théorie seulement. Un tel enseignement théorique sera barbare et repoussant pour l?aspirant conducteur. C?est exactement ce qui se passe pour les études de sciences à Maurice ».
concepts et abstractions
Les témoignages des enseignants confrontés quotidiennement à l?austérité du curriculum concordent avec le constat du Dr Suddhoo. « En biologie, par exemple, ce sont des faits qu?on doit comprendre et assimiler et non des concepts. En physique, ce sont surtout des concepts. Par exemple, vous avez le concept de champ magnétique, de champ gravitationnel, de champ électrique. Nous sommes là dans l?abstrait et quand l?enseignant se contente d?expliquer sans des exemples et des non- exemples et dit simplement que ce champ est une « region where a force acts on a stationary charged particle» , un tort immense peut être fait à la physique, à la science. Pas étonnant alors que les étudiants désertent les classes de physique,» explique Benu Servansingh, qui enseigne la physique au collège Lorette de Quatre Bornes.
Le troisième plaidoyer du MRC sera pour l?équipement. Ce n?est pas un hasard si les élèves des Star Schools sont si intéressés par les sciences. C?est un peu parce qu?on leur donne davantage de moyens que les autres. L?absence de laboratoires pour les travaux pratiques a été longtemps un lourd handicap à l?enseignement des sciences dans les collèges privés. Sans laboratoires bien équipés, le Dr Suddhoo sait qu?il ne gagnera pas son pari.
Et comme l?Etat vient d?investir énormément dans des bâtiments pour les collèges nécessaires à sa réforme, l?organisme suggère la mise en place de laboratoires régionaux que se partageront les collèges.
Ce plan en trois volets sera proposé au ministère en décembre. Le Dr Suddhoo y croit et le ministère est si préoccupé par la question qu?il devrait lui tendre une oreille favorable.
« We will give the students the environment and we will create wonders in Mauritius, » dit-il. Pour que le rêve de cyberîle ne tourne pas, dans cinq ans, au cauchemar.
Une élite recherchée
D?Oxford à Harvard
Si les élèves ne sont pas nombreux à choisir les sciences, cela n?a pas d?incidence sur la qualité de l?enseignement, semble-t-il. Ceux qui réussissent en sciences en HSC sont considérés comme étant parmi les meilleurs au monde. Ils sont accueillis à bras ouverts dans les meilleures universités du monde, d?Oxford à Imperial College, en passant par les 15 meilleures universités américaines, dont le Massachussetts Institute of Technology (MIT), Harvard, Yale ou Princetown (l?université où Einstein a fait ses études). Le célèbre MIT qui avait accordé une bourse (financement total des études) à une Mauricienne a été plus loin. Le MIT a écrit à l?enseignant mauricien qui a assuré la formation de l?étudiant pour le féliciter de la base scientifique qu?il a su inculquer à cette boursière.
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