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Croissance mondiale du trafic d?êtres humains
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Croissance mondiale du trafic d?êtres humains
Face à la sortie de la gare du Midi, à Bruxelles, les bistrots abondent, drainant les ouvriers des chemins de fer et du tri postal, les fonctionnaires wallons et flamands formant les bataillons de ce qu?on appelle ici les ?navetteurs?, des clandestins au regard inquiet et quelques âmes en perdition.
Assises devant un flipper, deux jeunes blondes fument en jetant un regard en coin sur les passants, tandis que, de l?autre côté de la salle, des hommes, sans doute chargés de les surveiller, sont attablés devant des bières sans mousse. Dehors, une autre très jeune femme est installée, jupe relevée et jambes croisées, sur le capot d?une voiture. Au bout de quelques minutes, elle monte à l?étage avec un sexagénaire. Tarif : de 40 à 70 euros, selon la prestation, qui sera effectuée en une dizaine de minutes.
Les descentes de police, les émissions de télévision, les tentatives d?utiliser l?originalité de la loi belge pour amener les jeunes femmes à témoigner contre leurs souteneurs en échange d?une autorisation de séjour : rien n?y fait, ou si peu. C?est ici, entre autres, qu?aboutissent les filières qui, recrutant des jeunes femmes, souvent mineures mais dotées de faux papiers, en Ukraine, en Roumanie ou en Albanie, alimentent les trafics d?êtres humains et le très rentable commerce du sexe. Aujourd?hui, c?est dans la très pauvre Moldavie que s?approvisionnent les réseaux : une mission d?information de l?Assemblée nationale française a rapporté que 30 % des femmes de 18 à 25 ans ont ?disparu? dans ce pays.
Le royaume de Belgique a été très tôt sensibilisé à la question des trafics. Lors des funérailles du roi Baudouin, en 1993, les têtes couronnées du monde entier eurent la surprise d?entendre témoigner une jeune prostituée et un journaliste auteur d?un livre choc sur son histoire intitulé Elles sont si gentilles, monsieur. L?enquête sur l?affaire Dutroux allait, elle, révéler que le tueur pédophile s?était rendu plusieurs fois en République tchèque, sans doute parce qu?il comptait monter son propre réseau.
?Chevaliers en Mercedes?
Il y a quelques mois, une autre journaliste a fait sensation en publiant un document sur les filières albanaises (Femmes dans les griffes des aigles, éditions Labor). Hermine Bokhorst raconte comment, depuis une dizaine d?années, les proxénètes de ce pays ont fait de Bruxelles leur quartier général. Ils ont imposé un ?droit de tapin? aux autres réseaux est-européens ou africains et expulsé violemment les Français des quartiers chauds sur lesquels ils régnaient, avant de venir chasser sur leurs propres terres : risquant jusqu?à 20 ans de prison à Paris s?ils sont épinglés pour proxénétisme aggravé, les macs albanais n?encourent, en revanche, que de 5 à 8 ans en Belgique, peine dont ils effectueront le tiers s?ils ne sont pas récidivistes...
Séjournant à Bruxelles, ils envoient donc leurs proies effectuer un travail forcé sur les boulevards parisiens et sur les avenues de province avec, à la clé, une obligation de rendement : 500 euros par nuit au moins. En moyenne, chaque jeune femme rapporterait 12 000 euros par mois à son souteneur. Les plus riches d?entre eux peuvent se faire, grâce à plusieurs filles, jusqu?à 9 000 euros quotidiennement, expliquent des policiers spécialisés.
?A Bruxelles, raconte Hermine Bokhorst, 600 nouvelles filles débarquent, en moyenne, chaque année.? Elles sont conduites à l?Office des étrangers, où elles déposent une demande d?asile et se voient remettre un document, dit ?annexe 26?, qu?elles produiront lors des contrôles policiers. L?annexe 26 est parfois accompagnée d?une lettre écrite par un avocat à la solde de leur souteneur et invitant les forces de l?ordre à ne pas saisir le document...
Munies de faux passeports, les filles, souvent très pauvres, viennent de nombreux pays de l?Est, mais aussi de Colombie. Elles sont pour la plupart achetées en Italie, le pays de transit par excellence, où des bateaux loués 10 000 euros peuvent, chaque nuit, acheminer une centaine d?entre elles. Là, elles sont ?dressées? puis revendues. ?A Bruxelles, les policiers ont retrouvé une facture de 7 500 euros pour une Polonaise, écrite sur un carton de bière?, explique Hermine Bokhorst.Enlevées, mariées très jeunes à des ?chevaliers en Mercedes? qui leur font croire au grand amour, achetées de 500 à 2 500 euros, ?louées? à leurs parents pour 250 euros mensuellement : les jeunes femmes qui sont contraintes à se prostituer ont été victimes de toutes les ruses des trafiquants.
Ceux-ci assurent la mobilité des jeunes femmes pour éviter que la police les repère. ?Si nous effectuons des contrôles approfondis, le lendemain les filles seront à Bruxelles, puis à Charleroi, Lille ou Luxembourg?, raconte un policier d?Anvers. La mairie de la grande ville portuaire flamande a entrepris de limiter très strictement la prostitution à quelques rues. La tranquillité des habitants est améliorée, mais la lutte contre la prostitution au niveau belge ne s?en est pas trouvée simplifiée.
Quant aux prostituées belges, souvent plus âgées, elles ont été chassées par les mafias, qui ont placé dans les vitrines des filles souvent mineures mais pourvues de faux papiers mentant sur leur âge. Ailleurs, le racolage est devenu clandestin, ?donc plus dangereux pour les filles?, estime un officier de police.
L?Office international des migrations (OIM) a publié en 2002 le témoignage terrifiant d?une jeune Moldave, très explicite quant aux méthodes des réseaux. Achetée en Croatie, prostituée de force au Kosovo avec huit autres femmes, elle a été transportée à Tirana, puis en Italie, où elle n?avait plus d?autre solution que de vendre son corps. L?OIM estime que 500 000 prostituées des pays de l?Est sont aujourd?hui actives en Europe occidentale.
La Belgique, où une commission parlementaire a enquêté sur les réseaux, a créé trois centres qui accueillent leurs victimes. Pag-Asa, celui de Bruxelles, est discrètement niché au-dessus d?un collège dans le centre de la ville. Sept cents victimes ont été hébergées depuis 1995, et une petite partie d?entre elles ont retrouvé une vie à peu près normale après que leur exploiteur a été condamné, ce qui ouvre aux rescapées le droit à un séjour illimité.Souvent amenées à Pag-Asa par la police, les victimes d?exploitation sexuelle ont raconté leur terrible histoire. 80 % d?entre elles ignoraient qu?elles venaient en Belgique pour se prostituer, 14 % étaient mineures.Et pendant ce temps, à la gare du Midi, le commerce continue.
Jean-Pierre Stroobants
© Le Monde 2003
distribué par The New York Times Syndicate
Séjournant à Bruxelles, ils envoient leurs proies effectuer un travail forcé sur les boulevards parisiens. A la clé, une obligation de rendement : 500 euros par nuit au moins. En moyenne, chaque jeune femme rapporterait 12 000 euros par mois à son souteneur. Les plus riches d?entre eux peuvent se faire, grâce à plusieurs filles, jusqu?à 9 000 euros quotidiennement.
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