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Sophie de Robillard offre «l?évasion» aux détenues
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Sophie de Robillard offre «l?évasion» aux détenues
Plutôt réservée pour une femme de terrain, Sophie de Robillard préfère se tenir éloignée des projecteurs. Mais lorsqu'il s'agit des détenues et de Kinouété, l'association qu'elle a créée pour ces dernières, elle sort de sa réserve naturelle.
Mariée et mère de trois filles, Valérie, Cécile et Henriette, cette femme de 47 ans a démarré sa carrière comme institutrice. Elle participe alors, avec son mari, au groupe de paroles et d?écoute active auprès du Mariage Encounter, une formation à la communication et à l?écoute dans le couple animée par le père Gérard Sullivan.
Sophie devient ensuite animatrice du groupe. «Le Mariage Encounter, c?est un engagement de foi qui permet au couple de mieux se connaître, de mieux gérer ses émotions et ses conflits par le biais de la communication. Au fil du temps, j?ai pu mesurer le bienfait qui en a résulté.»
Lorsqu'une de ses amies crée une institution pour l'encadrement d'enfants à besoins spéciaux, elle accepte de l'épauler. Elle prend ensuite ses distances alors que cette école se concentre sur les enfants handicapés.
Quelques années plus tard, c?est encore l?amitié qui la ramène sur le terrain du social. Une de ses amies ouvre l?Etoile d?Espérance, un centre de paroles et d?écoute active pour les femmes alcooliques à Curepipe. Sophie ne se fait pas prier pour lui prêter main-forte. Elle prend du recul il y a deux ans quand sa cadette va étudier en France.
Angoisse de la sortie
A Paris, elle retrouve Patricia Rajabaly, psychologue qu?elle a côtoyée à l?Etoile d?Espérance et qui a eu l?occasion de rencontrer bon nombre de détenues en France et en Thaïlande. Cette dernière lui fait part de l?angoisse de ces femmes privées de liberté, de se retrouver sans emploi à leur sortie de prison.
Il n?en faut pas plus à Sophie pour proposer ses services à Ginette Tanthia, la directrice de la prison des femmes à Beau-Bassin. «Etant convaincue que la parole permet à une personne d?être écoutée, reconnue et lui fait regagner confiance en elle, j?ai écrit à la directrice de la prison des femmes en septembre 2001 pour lui proposer la création d?un espace non confessionnel de paroles et d?écoute pour les détenues.» Le feu vert de l?administration pénitentiaire tombe trois mois plus tard.
Avec son amie Vincente Ponson, également formée à l?écoute, elle se rend à la prison de Beau-Bassin en janvier 2002. Les deux femmes démarrent alors un cours hebdomadaire avec un premier groupe de 19 détenues. La surprise est au rendez-vous. Les animatrices s'aperçoivent que les détenues sont différentes de l'idée qu'elles s'en faisaient. «Nous pensions trouver des endurcies, mais en fait, ce sont des femmes très affectueuses, accueillantes et ouvertes.»
De leur côté, les détenues sont ahuries lorsque les animatrices refusent d'entendre parler de leurs délits. «Au cours de la première prise de contact, une détenue s?est mise à dire son nom de famille, son délit et le nombre d?années de détention dont elle a écopé. Quand la seconde a pris a parole, nous leur avons expliqué que nous ne voulions connaître que leur prénom. Nous savons qu?elles sont trop associées à leur délit au point de s?y identifier et de croire qu?elles n?existent plus sans cela. Nous ne nions pas l?existence de leur acte mais ce qui nous intéresse, c?est plutôt ce qui les y a conduites.»
Le cours proposé par Sophie et son amie comprend d?abord la formation de groupe. Il s?agit de techniques et de jeux permettant de constituer un groupe homogène où la confiance est primordiale et la confidentialité totale. «Travailler en groupe est très important car très souvent les détenues n?ont jamais évolué dans un cadre. Il est bon qu?elles évoluent dans une structure avec des règles. Nous leur faisons passer un contrat de confidentialité pour que tout ce qui est révélé ne sorte pas de la porte jaune. Quand l?une viole cette confidentialité, cela fait mal. L?élément positif dans cela est que ça permet au groupe de devenir mature.»
Les animatrices passent ensuite aux techniques de communication amenant les détenues à parler de sentiments qu?elles ont tendance à refouler. «Là, elles apprennent à écouter le sentiment de l?autre. On essaie de faire en sorte qu?il y ait interaction, sans toutefois qu?il y ait un conseil donné ou un jugement passé. Chacune apprend à se situer et à trouver ses propres solutions.»
La dernière étape de cette formation a trait à la connaissance de soi. Les détenues sont encouragées à parler de leur famille, de leurs amis, des personnes qui les ont influencées, bref, à évoquer leur passé. «Cette étape est souvent très douloureuse. C?est là que certaines demandent des écoutes individuelles que nous proposons dès le début du cours. Elles parlent de leur délit, elles analysent le passé, nommant les gens qui ont eu une influence négative mais aussi positive sur elles. C?est aussi là que nous notons un changement. Au début du cours, elles se positionnent comme des victimes. A la fin, elles arrivent à situer leur responsabilité. Le fait d'admettre qu?il y a également eu du positif dans leur vie leur permet de se reconstruire.»
Même s?il est difficile pour Sophie d'évaluer le résultat concret de ce cours, elle note que certaines arrivent à s?exprimer, à se situer, et à même évaluer les choix qui s?offrent à elles à leur sortie de prison. Elle est émerveillée quand une détenue exprime clairement son choix d?avenir. «C?est fantastique car on se dit qu?on a réveillé un désir, qu?on a permis d?entrevoir un avenir possible.»
Soif de formation
Il faut croire que l?administration pénitentiaire est satisfaite puisque, l?an dernier, Ginette Tanthia demande à nouveau à Sophie de s'occuper d'un autre groupe de détenues. Pour que son action soit plus crédible, elle décide de créer une association qu?elle appelle Kinouété, une suggestion du premier groupe de détenues.
Sophie de Robillard limite son deuxième groupe à une vingtaine de femmes. Sentant que ces détenues, tout comme les premières, sont angoissées à l?idée de la vie qui les attend à leur sortie, elle décide de faire un sondage sur leur niveau d?éducation et leurs besoins en formation. L?étude révèle d?abord que la majorité des détenues n?ont étudié qu?au niveau pri- maire. Ensuite, le sondage vient renforcer l?idée qu?elles ont soif de formation. Les filières mentionnées sont la cuisine, la pâtisserie, la couture, l?artisanat et l?esthétique. Sophie est agréablement surprise de voir que ce sont ces filières que le ministre de la Femme proposera bientôt aux détenues.
Sachant qu?une institution étrangère est disposée à financer une formation pour les détenues, la Craft Academy contacte Sophie pour proposer une formation d?artisanat pour ceux qui iront à leur tour l'enseigner aux détenues. «Nous devrons d?abord identifier leurs besoins et voir que ceux-ci coïncident avec les produits commerciaux pour qu?elles puissent vivre du fruit de leurs ventes à leur sortie de prison. Ce projet devrait se mettre en place d?ici six mois.»
Mais son désir le plus cher est d?aménager un espace informatique au sein même de la prison. «Je ne veux pas cantonner les détenues dans les stéréotypes féminins. La majorité ne sera jamais admise à l?Industrial and Vocational Training Board et l?informatique est un outil d?avenir. J?aurais par conséquent voulu que les détenues puissent s?y initier dans la prison et même si elles n?arrivent qu?à reproduire des informations sur un clavier, ce sera déjà pas mal.» Sophie tentera de trouver des ordinateurs. Pour la formation, elle se tournera vers le ministère de la Sécurité sociale ou celui de la Femme.
Jusqu?ici, ce cours ne concernait que les détenues purgeant une peine. L?administration pénitentiaire lui a récemment demandé de voir ce qu?elle pouvait offrir aux femmes en détention préventive. «C?est le groupe le plus dur car je me retrouve devant des femmes angoissées et totalement déprimées du fait qu?elles ne connaissent pas encore leur condamnation et se sentent perdues. Avec elles, je préfère marquer une présence qui prend la forme de classe de peinture ou de fabrication de cartes de v?ux. On parle de tout et de rien, uniquement pour garder un lien. Mais j?ai parfois le sentiment que je ne leur propose rien de constructif.» En septembre, elle sera soutenue dans cette tâche par Marie-Claire et Isabelle, deux de ses amies.
Outre la présence qu?elle fournit aux femmes en détention provisoire, Sophie a été sollicitée en septembre pour encadrer 18 filles de 13 à 18 ans, détenues au Rehabilitation Youth Centre. Avec ses amies Françoise, Marie-Ann et Claudia, elle proposera d?abord des ateliers de lecture, de discussion, de peinture, de cuisine et de pâtisserie. «Ce n?est qu?après ce premier contact de trois mois que je pourrai voir si je peux adapter l?espace de parole et d?écoute à ces jeunes.»
Sophie sent qu?elle a trouvé sa voie. Même si elle est triste en voyant qu?une femme qui a fait partie de l?espace de paroles et d?écoute active, a replongé dès sa remise en liberté, sa foi inébranlable en l?Homme lui permet d?avancer. «Je refuse d?enfermer une personne dans son acte. Il faut au contraire lui ouvrir des portes. Il y a dix ans, je n?aurais pas pu proposer cette plate-forme aux détenues. Car à 35 ans, on en est encore à chercher des résultats immédiats. Aujourd?hui ce n?est pas le cas. Je me dis que j?ai pu au moins transmettre à ces femmes le respect, la dignité et leur redonner un peu de confiance en elles. Même si cela n?est qu?une goutte d?eau dans l?océan, c?est déjà beaucoup.»
par Marie-Annick Savripène
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