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Les mille et un visages de la poudre
La poussière n?a pas bonne réputation. La maîtresse de maison s?assure que la bonne ne l?enlève pas uniquement à hauteur d?épaule, tandis que le fanfaron se vante d?avoir fait mordre la poussière à son adversaire. Pourtant cette masse pulvérulente n?est pas sans intérêt. Elle peut être explosive. Même un nuage de farine peut éclater comme on le démontre dans des labos.
Les talents de la poussière sont polyvalents et nos préférences vont aux poudres rouges et jaunes riches d?oxydes de fer. Elles font de prestigieux pigments qui ont nourri le génie d?artistes depuis l?apparition de l?humanité. La source même de la poussière colorée existait parfois loin des cavernes. Ainsi les morceaux d?ocre couverts de dessins géométriques trouvés à Blombos en Afrique du Sud, et datant de plus de 70 000 ans, n?existent qu?à plusieurs kilomètres du lieu.
L?emploi de pigments minéraux ne s?arrêta pas aux temps préhistoriques. L?époque médiévale fourmille d?enluminures, petites merveilles brillamment colorées grâce à des minerais. Le bleu, couleur céleste, peut servir d?exemple. Penchons pour l?outremer, le plus coûteux des pigments d?alors.
On ne l?avait pas sans peine et pour l?extraire l?artiste faisait appel à une pierre de joaillerie, le lapis-lazuli. Il n?y voyait qu?une gangue coûteuse d?où allait jaillir la couleur. La pierre était chauffée puis plongée dans de l?eau froide où elle s?effritait. La poudre était ensuite finement broyée puis malaxée avec huile de lin, cire, résine et autres ingrédients connus du maître. Enfin un dernier malaxage avec de la soude libérait le pigment qu?il fallait laver et puis encore laver une vingtaine de fois. A la fin du traitement, le vélin fin pouvait accueillir cette couleur.
D?autres pigments n?étaient pas sans risques car ils contenaient des éléments toxiques comme l?arsenic ou le mercure. Mais la science des poisons n?était pas encore née. Et les douleurs baptisées coliques de peintres demeuraient les aléas inséparables du métier. Les mêmes minéraux allaient aux fresques et décorations d?églises. Le broyage s?effectuait sur du marbre et les peintres rechignant devant le transport de leurs lourdes plaques se contentaient du marbre des autels, au grand dam du clergé.
Pour des poudres nées de la Terre, encore plus délicates, on se tourne vers les silicates. La meilleure, onctueuse au toucher, a presque du tact et se dit talc. Elle saupoudre le bébé. La peau de maman connaît plutôt un autre silicate, la calamine, qui calme les démangeaisons. Mais pas celles de la main de papa quand il brûle de gifler quelque malotru.
Nettoyer de l?eau
Au lieu de calmer, il est parfois plus agréable de chatouiller. Par exemple, les muqueuses. Une contribution valable est apportée par une poudre trouvée près de Fort Benton en Amérique, d?où son nom bentonite. Elle clarifie le vin. Les Chevaliers du Taste-Vin goûtant voir si le breuvage est bon, ne savent pas ce qu?ils doivent à ce silicate. Ses compétences s?étendent au colmatage de barrages, au graissage lors de forages et même au nettoyage de l?eau ! Pour celle du robinet, le commerce fait plutôt confiance à des zéolites qui font du zèle dans des appareils domestiques. L?action de ces molécules se limite à la détection des ions car elles sont insensibles à la présence de bactéries.
Proche cousine de ce purificateur est la terre à foulon. Elle intervient pour fouler, mais pas les raisins comme au temps des vieilles vendanges. On l?ajoute plutôt au traitement de draps quand la presse resserre leurs fibres et enlève un excès de graisse que cette terre est anxieuse d?absorber.
Mais revenons à la bouteille et même à son goulot. Au labo, il doit être bien bouché. On le dit bouché à l?émeri.
La même poudre abrasive est connue du menuisier. Elle est saupoudrée sur un papier englué et sert à polir et repolir bois noir et autres essences faisant des meubles. Dans le passé, leur livraison était rarement effectuée à la date promise.
La nature prête aussi des silicates à certains êtres qui les restituent avec une valeur ajoutée. Telle est l?oeuvre des diatomées, algues minuscules s?enfermant chacune dans un écrin microscopique merveilleusement sculpté. Seuls les admirent, ceux qui ont l?oeil au microscope. Une exposition d?images de ces objets de rêve mériterait plus d?admiration que beaucoup de barbouillages dits artistiques. Ces squelettes s?accumulent en gros volumes qui inspirèrent Alfred Nobel, paix à ses cendres. Sa fortune servit à créer divers prix dont celui de la paix. Ces sous, d?origine moins pacifique, provenaient de l?invention de la dynamite riche d?une poudre de diatomées. Les prix heureusement ne causent que des explosions de joie. Chez ceux qui n?ont pas été évincés.
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