Publicité

Chronique d?une déroute nommée ?Don Quichotte?

20 juillet 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Lost in La Mancha relate le tournage cataclysmique et avorté du Don Quichotte de Terry Gilliam, exemplaire de stoïcisme dans le chaos. Par un curieux et terrible accident, cet objet, qui n?était à sa naissance même pas un film mais plutôt un documentaire, est devenu un spectacle aussi indispensable que douloureux aux amoureux du cinéma.

Au départ, deux jeunes gens, Keith Fulton et Louis Pepe, envoyés en Espagne pour y filmer le ?making of? du Don Quichotte que le réalisateur Terry Gilliam s?apprête à tourner. Cette variation sur le roman de Cervantès est un projet que le cinéaste traîne depuis longtemps avec lui. Américain rendu célèbre en Grande-Bretagne après avoir rejoint le Monty Python Flying Circus, Gilliam est devenu un cinéaste à part entière avec Bandits bandits, puis a forgé une relation très conflictuelle avec les studios au fil de films comme Brazil ou Les Aventures du baron de Munchausen qui ont été l?occasion d?affrontements très violents avec les producteurs.

Alternant avec ces faits d?armes, on trouve dans la filmographie de Gilliam de gros succès commerciaux comme Fisher King ou L?armée des douze singes. Pour tourner son Quichotte, le cinéaste s?est dirigé vers l?Europe. C?est le Français René Cleitmann qui produit le film et Jean Rochefort qui tient le rôle du Chevalier à la triste figure, Johnny Depp jouant celui d?un publicitaire contemporain précipité dans l?Espagne de la Renaissance et prenant la place de Sancho Pança. Au début de Lost in la Mancha, on découvre Gilliam armé d?une petite caméra DV en train de filmer la troupe catalane des Comediants qui donne un spectacle de rue. Sur les traits du cinéaste se lit une joie enfantine éclairée par les feux d?artifice des Comediants.

Cette expression, on la retrouve à plusieurs reprises pendant les premières séquences, particulièrement lorsque Gilliam se livre à une séance de casting de géants. Il réunit un petit groupe de bons bougres, plutôt trapus, pas spécialement grands, puis les filme, toujours en DV, en contre-plongée. Le résultat est saisissant, ces gentils garçons, par la seule magie du regard d?un cinéaste, se muent en monstres menaçants. Mais la terreur qu?ils évoquent n?est rien à côté des peurs qui rongent l?équipe technique.

?Un immense potentiel de chaos?

Avec une candeur peu commune, le premier assistant, Bill Paterson, un Ecossais qui a fait la campagne de Munchhausen évoque le manque de réalisme du budget et du plan de travail. Pendant ce temps, les acteurs tardent à arriver sur le plateau. Johnny Depp est le premier à procéder à ses essais de costumes, mais Vanessa Paradis se fait attendre. Sur la route qui le mène au plateau, peu avant le premier jour de tournage, Terry Gilliam remarque en passant : ?Je vois ici un immense potentiel de chaos.? La suite des événements lui montrera qu?il ne suffit pas de plaisanter pour conjurer le sort.

Dès le premier jour de tournage, dans une zone semi-désertique au nord de Madrid, le bruit des chasseurs F16 qui survolent la zone depuis une base aérienne américaine voisine empêche le travail sur le son. Et surtout, les premiers plans de Jean Rochefort, à cheval sur une carne qui a subi avec succès un régime amaigrissant drastique, montrent que le cavalier souffre infiniment plus que sa monture. Le problème passe au second plan, le temps qu?un orage apocalyptique s?abatte sur le plateau, emportant le matériel dans des torrents de boue.

Une fois les machines réparées ou nettoyées, force est de se rendre à l?évidence : l?acteur n?est pas en état de jouer. Le travail des réa-lisateurs se limite à enregistrer ces catastrophes et leur effet sur les principaux protagonistes, à commencer par Terry Gilliam. Celui-ci fait preuve d?une grandeur d?âme, d?un stoïcisme qui ne font qu?ajouter à l?intensité du drame. L?injustice de la colère divine qui le frappe prend une dimension tra-gique assez inattendue.

En plus de ce drame humain, Lost in La Mancha est aussi une formidable leçon sur la double nature du cinéma, art et industrie. Les préparatifs du film, les séquences d?essais de costumes, les séances de travail entre Gilliam et la costumière ou la décoratrice sont des moments de créativité arrachés au désastre. Les entretiens avec René Cleitmann ou le représentant de la compagnie d?assurances sont tout aussi instructifs quoique moins exaltants.

Depuis l?abandon du tournage de Quichotte, en 2001, Terry Gilliam a failli repartir à l?assaut des moulins à vent, mais aurait définitivement abandonné le projet. Finalement, il tourne en ce moment à Prague un film provisoirement intitulé Brothers Grimm, avec Matt Damon dans le rôle de l?un des conteurs allemands. Mais, même s?il tourne un jour un film inspiré de Cervantès, le Quichotte dont il avait rêvé, fait de géants de 1,70 m, d?un chevalier à l?accent français et d?un Sancho Pança beau comme Johnny Depp ne sera jamais projeté.

Pourtant, parce qu?une caméra vidéo a capté ces moments, ce film fantôme va exister plus fortement dans l?histoire du cinéma que bien d?autres qu?on a vus ces derniers temps dans les salles.

Thomas Sotinel © 2003 Le Monde News Service

Publicité