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Le chaos au quotidien
C?est une de ces histoires drôles que les Algériens ont le génie de trousser au plus sombre d?une tragédie. Cette fois, elle est absolument véridique mais se raconte comme une blague, avec force pantomimes, dans les camps de sinistrés, après le tremblement de terre qui fit 2 300 morts et 130 000 sans-abris le 21 mai. Les scouts musulmans, une organisation d?Etat, sont chargés de distribuer le fameux «repas chaud» promis, entre autres largesses, par le président Abdelaziz Bouteflika. Les voilà donc, passant de tente en tente à l?heure de la soupe. Au menu : pâtes et oeufs durs. Sous les toiles surchauffées, les macaronis n?ont aucun succès. Alors, au bout d?un moment, un des scouts explose : «On a dit qu?il fallait un repas chaud. Celui qui ne prend pas les macaronis n?aura pas droit à l?oeuf.»
«Un mois après, le tremblement de terre a déchiré le voile : l?Algérie apparaît à nu. On est sinistré depuis quarante ans. Maintenant, on a le statut, c?est tout», dit un fonctionnaire dans un camp de Boumerdès. Au moment du sinistre, «ce sont les individus normaux qui ont sauvé les autres, se souvient Farida, une femme de ménage. Ils venaient de partout en voiture, des jeunes des quartiers, des familles avec toute une pagaille de couvertures, de pains, de fromages. Un commerçant d?Alger avait fait un mur de yaourts avec son propre stock. On mangeait mieux qu?en temps normal. On est resté plusieurs jours rien qu?entre nous, les morts et les vivants ensemble. Mais sans eux (les autorités, ndlr)».
Quand les officiers de la sécurité civile arrivent devant les immeubles effondrés, ils n?ont «même pas une pioche».
«Manifestez, et vous verrez !»
A Reghaïa, où un immeuble a pris feu en s?écroulant, des pompiers débarquent sans tuyau et sans eau. Un ministre explique «n?avoir réalisé l?ampleur du drame que vingt-quatre heures plus tard».
Un autre rabroue publiquement un réfugié qui dénonce l?inertie de l?Etat : «Vous n?aurez ni tente, ni aide. Et si vous voulez manifester, faites-le et vous verrez.» Lors de ses premières visites sur les sites, Bouteflika se fait caillasser, comme une nouvelle version des inondations de Bab el-Oued qui avaient tourné à la protestation l?an dernier. «En Algérie, l?immobilisme est toujours la solution favorite entre les clans rivaux qui se partagent le pouvoir», dit un élu local d?opposition.
Mais, cette fois, l?opinion internationale a sorti mouchoirs et carnets de chèques. En Algérie, les élections présidentielles sont dans neuf mois. Et les deux pôles de contestation les plus organisés et les plus repérables ont investi, chacun de leur côté, le terrain de la solidarité que le pouvoir avait laissé en friche : les associations de bienfaisance islamiques et la région kabyle multiplient aides et distributions.
«Dès lors, il n?était plus possible pour les autorités de ne rien faire, explique avec regret un député FLN (ex-parti unique à nouveau aux commandes). Le pouvoir ne peut tolérer de laisser agir un autre que lui, surtout des islamistes. Sinon, il n?est plus le pouvoir.»
Du rien au tout
D?un coup, les autorités vont passer du rien au tout. Elles, et elles seulement, prendront désormais les choses en main, du 100 % étatique, la gestion totale des camps depuis l?électricité gratuite sous chaque tente jusqu?aux gendarmes lourdement harnachés pour les surveiller. Et la promesse d?un relogement pour tous avant l?hiver. Tout don devra être remis et centralisé par des associations agréées par les autorités, notamment le Croissant-Rouge algérien. Rapidement arrivées de l?étranger, les équipes de secours sont tout aussi rapidement remerciées. Sollicités face à la pénurie de tentes, les Etats-Unis, l?Italie, la France ou la Libye sont priés de laisser leurs containers aux autorités algériennes.
Sur la nationale 24 qui relie Alger à Boumerdès, une fourgonnette est arrêtée à un barrage. Contrôle du coffre, pendant que les trois jeunes occupants, des gamins de la bonne société d?Alger, doivent lever les bras en l?air. «Ils transportent sans permission des bienfaits pour les réfugiés, explique un gendarme. Or les particuliers ne sont plus autorisés à donner : seul l?Etat en a le droit.» D?un des ballots s?échappent des chaussures pour femmes et des paquets de biscuits. Confisqués. Un petit groupe d?automobilistes donne à un des jeunes le courage de râler : «C?est quoi ce pays où aider est crime ?» «La prochaine fois, on prend aussi la camionnette.» Les automobilistes maugréent. «Dès qu?on s?organise nous-mêmes, ils deviennent enragés.» La machine d?Etat est lancée. «Il vaudrait mieux dire le monstre», dit un médecin de l?hôpital de Dellys.
A Zemmouri, les sacs de vêtements offerts par des concitoyens forment un tas à demi carbonisé à la lisière du camp Génie-Sider.
dieu sur terre
Le colonel Bouchakour, qui s?était proclamé «bouclier contre l?anarchie» dans la zone, les a brûlés. «Il s?est déclaré Dieu sur terre. On n?avait pas le droit de le regarder dans les yeux. Il donnait des ordres, insultait nos femmes. Qui protestait était chassé», raconte Mourad, un étudiant. Le loueur de vidéos acquiesce : «Il nous traitait de terroriste. Ici, on sait ce que ça veut dire : la prochaine fois, une balle dans la tête.» Dans le désastre, la cassette favorite du quartier a disparu : Gladiator. Mourad soupire. «Même le cybercafé s?est effondré. J?ai pas vu mes mails depuis le 21 mai. La Canadienne que j?avais draguée sur amitiés. com, elle doit être affolée.»
on se tire dans les pattes
Le coiffeur du quartier ricane. Puis d?un coup, les regards se vident. Les phrases restent en suspens. «Qu?est-ce qu?on disait ? On ne sait plus. La tête, elle s?est arrêtée.»
Chaque niveau politique et administratif lutte désormais pour placer ses hommes à la direction des 185 camps officiels. «Il n?y avait pas de raisons que l?un plutôt que l?autre tire profit de la situation», s?exclame un responsable du ministère de l?Intérieur. Le président Bouteflika nomme ses administrateurs, les willayas (préfectures) et les APC (mairies) délèguent leurs fonctionnaires. Certaines associations d?Etat font de même. Chacun a ses réseaux de clientèle et ses jalousies, ses intérêts. La rivalité est d?autant plus exacerbée que la campagne présidentielle a déjà commencé.
Et sur fond de décombres, on s?espionne, on se tire dans les pattes. A Bordj-el-Bahri, l?APC a interdit à ses employés de collaborer avec l?administrateur pour ne pas «aider les gens de Bouteflika». A Bir-Khadem, le Croissant-Rouge local mené par un militant FLN tente un putsch contre les scouts musulmans qui travaillent sous l?étendard RND (l?autre parti au pouvoir).
Loin de satisfaire, chaque distribution de l?Etat exaspère maintenant davantage. A Coco-Plage, la file d?attente s?agite alors qu?on donne des couvertures. «Ils gardent les bonnes choses pour eux et nous refilent les déchets», crie l?un. L?autre : «Où sont les dons internationaux ? On ne reçoit que des produits algériens.» Des enfants affirment avoir vu au marché des boîtes de thon «don du Maroc». «Et des poupées tunisiennes», dit une femme. On scande : «Pouvoir assassin et voleur.» Entre les tentes, chacun raconte la corruption, la valse des pétrodollars. «Consigne numéro 1 du ministère de l?Intérieur : pas d?émeutes, explique un administrateur. Si un site chauffe trop, on nous a conseillé une méthode : recruter dix hommes à 9 000 dinars (Rs 2700) parmi ceux qui ont un comportement raisonnable sur le camp.» En Algérie, 40 % des chefs de famille sont au chômage. «Alors, ils se mettent tous au garde-à-vous en espérant l?embauche.» Devant les lignes électriques tirées dans chaque tente par le gouvernement, l?administrateur soupire : «Voilà comment on crée des assistés. Les sinistrés ici sont d?extraction défavorisée : aucun n?avait le courant. Maintenant, ils vont s?habituer. L?Etat est trop bon.»
Menacer et implorer
Près d?Alger-Plage, chaque famille a accroché sur sa tente un panneau personnel. «Ici, sinistrés totalement sinistrés.» «Sinistrés à qui il ne reste rien du tout.» «Famille sinistrée qui n?a pas de famille pour l?aider.» Devant l?échancrure d?une toile, Fatima se rince les cheveux. C?est l?heure où les hommes sont priés de faire un tour pour laisser les femmes sortir des tentes. Ça discute dans les allées.
«Quand on demande quelque chose aux autorités, on nous répond : Quelle est votre numéro de tente ? Si tu n?en as pas, tu n?as pas droit à la parole, comme si tu venais d?une autre planète, que tu n?avais jamais habité Alger-Plage. Ici, la preuve qu?on est sinistré, c?est qu?on a une tente. Pas l?inverse. La tente, elle est devenue nos papiers d?identité.»
Alors, pour avoir la sienne, il a fallu courir et intriguer. Menacer et implorer. «Dans la distribution, les premiers servis par les autorités ont, bien sûr, été leurs connaissances et les béni-oui-oui». Les autres devaient s?inscrire sur une liste. «Le président d?APC (le maire, ndlr) m?a annoncé : c?est complet, vous êtes 300 à attendre. Ce serait plus facile pour moi si vous étiez tous morts».
Sans révolte, comme une évidence, une femme approuve : «C?est vrai qu?ici ils savent quoi faire des morts. Mais les vivants ?» Au moment de son élection, le notable avait annoncé le programme : «Les premières cinq années, ce sera pour m?enrichir, moi et les miens. Si vous voulez quelque chose pour vous, il faudra que je décroche un deuxième mandat.» L?assemblée hausse les épaules. «Ils savent qu?on est du petit peuple et que ce n?est pas la peine de se casser la tête. On s?est installé sur des matelas devant eux.»
Sur la place de Zemmouri, le secrétaire municipal a installé un petit bureau en face de l?APC détruite. Autour volent des cartons entiers de documents administratifs, répandus sur le sol. Tous sont des demandes de logement ou de terrain à bâtir. «Respecté élu, j?attire votre honorable attention sur la situation de ma famille, qui n?a aucune affaire en justice et a toujours respecté les consignes de vote. Nous attendons un appartement depuis des années...» Avant même le séisme, comme partout dans l?Algérie ex-socialiste, il fallait construire 100 000 logements par an pendant dix ans pour résorber la crise d?un secteur où le public représente toujours 90 % du marché. «On n?en est pas à 10 000, explique un architecte. Un chantier peut durer de trois ans à l?infini : son but est d?abord d?assurer une commission occulte à tous les intervenants. Et accessoirement de produire des logements.»
Dans certaines villes comme Bordj-Menaïel, quand les cinquante appartements publics ont enfin été terminés, la municipalité a renoncé à les attribuer. «On a 4 000 demandes : cela aurait été l?émeute.» n
© Le Monde 2003 distribué par The New York Times Syndicate
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