Publicité
Faire échec à l?échec
A l?école personne n?est contre le projet du ministère de l?Education. Et pourtant la nouvelle approche pédagogique proposée soulève pas mal d?interrogations. Si certaines critiques s?appuient sur des analyses pertinentes de la réalité de la classe, d?autres par contre ne sont pas tout à fait justes.
Clara, en Std III à l?école de Barkly à Beau-Bassin ne peut lire l?alphabet d?un trait alors que ses petits camarades sont déjà à la conjugaison. Dans sa tête tout est confus : les lettres, les chiffres et les signes de l?arithmétique. Pourtant elle est régulière à l?école et son cartable est rempli des livres. Et la patience ne fait pas défaut à sa miss, Lilette Ramdoo, qui se dévoue à lui apprendre la base de l?écriture et de la lecture. A la fin du premier trimestre, Clara réussit à écrire son nom et à participer à certaines activités.
Lilette Ramdoo, 33 ans de métier, travaille depuis des années dans cette école qui figure parmi les low achieving schools. Bien avant le concept de Literacy & Numeracy, elle s?attelle à susciter une participation active des élèves de ses classes, quelle que soit leur aptitude. «Il n?y a rien de nouveau dans le projet. Les vieux routiers comme moi le mettent en pratique de temps en temps. »
La nouvelle approche pédagogique énoncée sur papier est séduisante. Elle est centrée sur une participation active des apprenants tant pour l?apprentissage de la langue que pour le calcul. La méthode privilégie l?interaction à travers les travaux en petits groupes au lieu du travail individuel. La philosophie : créer un contexte d?apprentissage fortement motivé par les pairs et l?enseignant. C?est sûr que la nouvelle ambiance pourrait réveiller des potentialités insoupçonnées chez certains apprenants. Au bout du compte le projet vise à amener l?enfant à mieux maîtriser la base de l?écriture, de la lecture et du calcul.
Le nouvel emploi du temps indique que les enseignants ont trois périodes consécutives par semaine, soit un total de 75 minutes pour appliquer la méthode dans trois matières précises. Elles sont l?anglais, le français et les maths. Ces classes de Literacy & Numeracy touchent l?ensemble de l?école, de la Std I à la Std VI. Durant la semaine écoulée, ils ont eu un modèle sur la manière de procéder. Les manuels restent les mêmes durant ces 75 minutes. La nouveauté, c?est l?apport considérable du visuel et l?organisation des activités autour des thèmes concernés.
Par exemple un texte sur un birthday party dans le livre d?anglais de la Std III pourrait donner lieu à une histoire sur l?expérience personnelle des enfants dans l?organisation des fêtes. Les morceaux de l?histoire de chacun peuvent aboutir à la rédaction d?un petit livret par les élèves eux-mêmes. La pensée collective au lieu de la pensée unique de l?adulte face à ses élèves.
Les contraintes du temps
L?organisation de ces classes suppose une préparation, mais les enseignants évoquent justement la contrainte du temps. «Rien que pour la séance de démonstration, il a fallu quatre heures de préparation à un collègue pour tout le matériel. J?ai dû lui donner un coup de main pour aller plus vite», raconte un enseignant.
Un directeur d?école de la capitale suggère que les enseignants aient au minimum une heure libre par semaine à l?école pour cela. «Des enseignants de chaque Std peuvent se regrouper un jour de la semaine pour la préparation du support visuel. Cela leur permettra eux aussi de travailler en groupe pour échanger les idées. »
De nombreux enseignants trouvent que la nouvelle approche pédagogique n?est pas compatible avec le rythme et les possibilités de chacun. «Elle devrait se limiter seulement aux slow learners afin de ne pas pénaliser les « bons» élèves. On court le risque de viser trop bas », dit Raj, enseignant de Certificate of Primary Education (CPE). Comme lui, bien d?autres s?accordent à dire que ce projet générerait des meilleurs résultats s?il ciblait les élèves moins performants. D?autres craignent que la nouvelle méthode s?apparente à la longue à un programme d?alphabétisation.
Des directeurs d?écoles comme Daniel Yeung de l?école Raoul Rivet, star school de Port-Louis, sont convaincus du bien-fondé du projet pourvu que les enseignants aient les outils nécessaires. « Ce n?est du temps perdu pour personne si la classe est bien préparée. Chacun doit trouver quelque chose de plus dedans. Le «bon» élève ne connaît pas tout.» «Les élèves ?brillants? peuvent considérer ces classes de Literacy & Numeracy comme un temps de révision», ajoute le directeur d?une école de Beau-Bassin.
Il y a aussi ceux qui pensent que cette nouvelle approche pédagogique aurait dû concerner uniquement les élèves de petites classes. Si les concepteurs du projet l?ont prévue jusqu?à la fin des études primaires, c?est pour savoir si les enfants ont atteint le benchmark après une période donnée.
Par exemple en Australie où le concept est appliqué, les pédagogues ont défini le premier benchmark à atteindre après les trois premières années d?études, le deuxième après deux autres années et le troisième après les trois années suivantes.
Selon les syndicats du primaire, le ministère pourrait rater son objectif à cause du médium d?enseignement. Les recherches de l?Institut de Pédagogie et du Mauritius Examinations Syndicate ont démontré qu?une des raisons de ce taux d?échec élevé aux examens du CPE résulte du fait que les enfants ont des difficultés à maîtriser l?anglais et le français, les deux principales langues dans l?enseignement de toutes les matières. C?est vrai qu?ailleurs les langues nationales, ou dites maternelles, sont mises à contribution dans cette approche pédagogique.
fonds réclamés
Les teaching aids essentiels pour mener à bien le projet font cruellement défaut, comme souligné par les enseignants. « Si les enseignants ne sont pas bien encadrés et avec les outils nécessaires, le projet est voué à l?échec », avertit un inspecteur. Certains suggèrent que le ministère de l?Education mette à la disposition de chaque école un fonds pour l?achat du matériel nécessaire entrant dans la fabrication d?un livre par exemple.
Pour l?heure le projet est au stade expérimental. En dépit des appréciations différentes, il est réconfortant de noter que dans l?ensemble il n?y a aucune condamnation globale du projet.
En attendant les ajustements nécessaires à la suite d?une première évaluation prévue pour la fin de ce trimestre scolaire, les enseignants ont la liberté d?organiser la classe selon les moyens disponibles à l?intérieur des paramètres fixés. A Beau-Bassin, Lilette Ramdoo s?est fixée un objectif : à la fin de l?année, Clara doit pouvoir lire et écrire correctement : « Je vais à l?école de Barkly et j?aime mon école. » Photo leg
Dans une salle de classe de l?école de Barkly, les élèves s?appliquent sous la supervision de leur enseignante.
Publicité
Publicité
Les plus récents