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Au seuil de ?Blue Bay Palace?

30 juin 2003, 20:00

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Au début, il y a le pays. Un bout de terre à la surface irrégulière, aux contours incertains. Ici la rondeur d?une femme enceinte, là la cambrure d?une jeune fille, plus loin l?aridité d?une vieille. C?est un pays né du crachat brûlant d?un volcan et dont le profil a été dessiné par les tempêtes et le soleil cardinal. Les premiers hommes l?ont accosté sur leur route des Indes, par hasard, il y a quatre siècles. Ils n?ont trouvé qu?une jungle touffue où les oiseaux ne savaient pas voler et où les rats étaient rois. Depuis, les choses ont bien changé. Ces premiers hommes ont chassé tous les oiseaux sans ailes, d?autres marins sont venus, des batailles ont élevé le pays en trophée, des fiers navires ont coulé dans ses eaux profondes et y reposent en fantômes, la proue encore dressée comme parée à un ultime assaut contre cette terre récalcitrante. Aujourd?hui les rats, ne se souvenant plus de leur règne d?antan, détalent devant les hommes et les oiseaux volent haut dans le ciel. Avec l?horizon flou qui l?entoure, ce pays ressemble parfois à un pays de fin du monde. Les gens d?ici racontent qu?il n?était pas prévu. Qu?il a jailli comme cela, sans que personne ne lui demande quoi que ce soit et que c?est pour cela qu?il reste si mystérieux. C?est un pays in extremis. On y soupire beaucoup, j?ai remarqué. Parfois, au détour d?une route, jaillissent de nulle part une fleur jamais vue auparavant, un rocher de granite qui brille au soleil, un banc de sable échappé à la terre, des pas mystérieux, une motte de terre sculptée en femme dont les seins et l?entrejambe sont pudiquement cachés par fougères et mousse. Parfois même, jaillissent des plumes d?oiseau aux reflets de feu? Et devant ces traces qui racontent une genèse, on soupire. Parce que la beauté et le mystère, m?a-t-on dit, ça fait soupirer. On y soupire aussi à cause de cet horizon qui nous suit partout. On le voit tous les jours, il nous traque, il se rapproche, il nous submerge. Et tout à coup voilà qu?on est ici, à l?étroit, prisonnier, pris au piège, acculé, otage. Alors, la respiration devient difficile, le coeur s?emballe, la vision se brouille et on soupire parce qu?on voudrait tant échapper à ce pays-prison. C?est une histoire de ce pays. Les uns vous diront que c?est une histoire d?amour, d?autres que c?est une histoire de désamour, d?autres encore vous parleront d?une pauvre histoire de colère. Peu importe, elle est un peu de tout cela : amour, désamour, pauvre, colère? Peu importe ce que les gens disent, c?est mon histoire. Cette terre si petite, si tendue par endroits, perdue dans les eaux, est pourtant si différente d?un bout à l?autre. Tenez ici, la terre semble brûlée tellement elle est sombre et la moindre brindille peut s?embraser quand le soleil cogne. Les contours tressaillent de chaleur et les hommes deviennent des pantins tremblants. Mais à peine une trentaine de kilomètres plus loin, c?est l?humidité des jardins tropicaux. Une terre repue d?eau où grouillent mille insectes et où arbres et fougères ne laissent passer que les rayons les plus ténus. Ici, il est des ombres saturées et des carrés insondables où l?on dit que des hommes viennent se perdre exprès. Mais ne vous y perdez pas, pas vous. Prenez la route du sud. Sud-sud-est pour être tout à fait exact. C?est au village de Blue Bay que notre histoire commence. Mon histoire. Si plus tard, les gens veulent se l?approprier, si d?autres que moi se battent pour des lambeaux de mes souvenirs, vous les en empêcherez parce que vous seul saurez que c?est de moi et de moi seule dont il s?agit, ici. Blue Bay, c?est la toute dernière localité de la pointe, celle après quoi il n?y a que mers et océans. Une maigre route asphaltée, mais piégée de nids-de-poule traverse Blue Bay de part en part et la divise aussi. A gauche, des haies régulières de bambous verts cachent de belles résidences aux couleurs chaudes. A droite, là où la route penche légèrement, comme si elle-même s?affaissait, des rangées de roquettes, ces cactus à la sève mortelle, plantés en pointillés, laissent voir des cabanes en tôle rouillée ou de friables constructions en brique. A gauche, les riches qui ont vue sur l?océan. A droite, les pauvres qui n?ont vue sur rien du tout excepté leurs semblables. Autrefois, c?était les nounous, femmes de ménage, jardiniers, chauffeurs et autres maçons qu?une simple route séparait de leurs maîtres. Mais depuis presque vingt ans, les anciens domestiques travaillent à l?hôtel cinq-étoiles Le Paradis, là-bas, sur la pointe, et les riches du côté de la mer doivent aller chercher ailleurs leurs serviteurs. Ils s?en plaignent toujours, dit-on. La mer, ici, à Blue Bay, se laisse désirer. Au Nord, en revanche, toutes les routes descendent vers elle avec empressement et elle est là, au bout, comme une boussole qui ne se détraque jamais : toujours au bout, toujours tout droit, vous ne pouvez pas la manquer. Ici, c?est autre chose. La route tournicote, s?enfonce, se perd et la mer joue des tours à ceux qui viennent la voir. Comme si elle aimait à surprendre. Pourtant, vous la voyez juste à l?entrée du village, langue bleue qui rentre dans la terre et se meurt dans une mare où des enfants pêchent. Qu?espèrent-ils de leurs hameçons où ils ont accroché un leurre ? Eux-mêmes ne savent pas puisque rien ne survit dans ce bras de mer, cimetière des algues malades. Mais vous savez, les enfants pensent encore que personne n?est à l?abri d?une bonne surprise. Alors sans se lasser, ils pêchent.

A cache-cache

Dès la plaque Blue Bay franchie, vous rejoignez les terres, vous quittez les arbres aux feuilles d?argent qui poussent dans le sable, les cimes des filaos disparaissent derrière vous. Sur quelques vieux bacs à sel abandonnés que vous longez, des chiens dorment sur le dos, les pattes écartées, ventre et sexe offerts au soleil. A peine commencez-vous à vous languir de la mer que la revoilà ! Cette fois-ci, elle ne rentre pas mourir dans la terre. D?imposants rochers noirs l?en empêchent et inlassablement, elle vient s?y cogner. Elle est bleue, un peu inquiétante à cet endroit-là mais en voiture, on ne peut pas s?y arrêter. C?est un virage serré, un angle mort et les bus roulent ici à fond. Alors vous êtes bien obligé de continuer sur plusieurs centaines de mètres de bambous serrés et de cactus branlants et la mer disparaît encore une fois derrière vous. Je vous l?ai dit : elle adore jouer à cache-cache. Parfois à droite, quelques pauvres ont pu se payer la maison de leurs rêves. Des boxes superposés en brique, montant souvent à trois étages pour que les propriétaires puissent librement voir la mer. Au-delà des cactus, au-delà des bambous serrés et par-dessus les maisons de leurs anciens patrons. C?est laid, ça ne ressemble à rien et les pluies d?été ont marqué ces constructions de pacotille de longues traces sombres comme si les murs pleuraient du noir. C?est laid, ça ne ressemble à rien mais on ne peut pas en vouloir à des pauvres de faire n?importe quoi pour voir la mer. La rangée de cactus s?éventre parfois pour laisser courir des venelles qui descendent et pénètrent le village mais pour y entrer, il faut laisser la voiture sur le bord de la route. Personne n?a pensé faire des routes assez grandes pour voitures, pourquoi faire vous dira-t-on, personne de ce côté-là n?a de voiture. Quand on peut se payer une auto, on quitte Blue Bay. Vous poursuivez inlassablement sur la petite route qui serpente encore et encore et puis, soudain, après une descente abrupte et une montée étrangement épargnée de nids-de-poule, la mer est en contrebas. Elle est bleue électrique les jours d?hiver, pâle les jours d?été où le soleil irradie. Vous comprendrez alors pourquoi le village s?appelle Blue Bay. La baie bleue. Vous avancez un peu, vous vous arrêtez où vous pouvez, il n?y a pas de parking, vous enjambez le muret en pierres rouges qui sépare la route du sable et j?espère que vous courrez. Moi, je cours toujours vers la mer. Je file à travers les troncs minces de filaos, j?enlève mes chaussures rapidement, je me dépêche comme s?il fallait que je rattrape la mer avant qu?elle ne se retire. Quand l?écume crépite à mes pieds, c?est comme si j?entendais le rire de la mer. Parfois à ce moment-là, je soupire. L?entendrez-vous aussi ce rire mousseux et cristallin à la fois ? Plus tard quand vous aurez fini de taquiner les flux et les reflux et que vous vous affalerez face à la mer, vous remarquerez au bout, à droite, sur la pointe de Blue Bay qui pénètre l?océan, les toits de chaume qui font l?hôtel cinq-étoiles Le Paradis. La jetée noire protège des regards d?indigènes et de curieux, les corps pâles sur les chaises longues et les femmes bronzant seins nus sur la plage privée de l?hôtel. C?est ici que je suis née, il y a dix-neuf ans. Juste là. Entre la semaine de rêve à quatre mille euros, la solitude sans prix d?une plage en milieu de semaine et le kilo de lentilles noires à trois centimes d?euros qui doit tenir toute la semaine.

Natacha APPANAH-MOURIQUAND

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