Akil Bissessur et Doomila Moheeputh: récit d’une incroyable arrestation

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L'état de la maison où habite la compagne d'Akil Bissessur, Doomila Moheeputh, après le passage des policiers vendredi soir. Les photos ont été prises hier.

L'état de la maison où habite la compagne d'Akil Bissessur, Doomila Moheeputh, après le passage des policiers vendredi soir. Les photos ont été prises hier.

«Lapolis pé atak mwa, pé rod kraz partou…» C’était vendredi soir, lors d’un live sur sa page Facebook. Depuis, l’avocat Akil Bissessur et sa compagne ont été coffrés et sont provisoirement accusés de trafic de drogue synthétique… Ils n’ont pas obtenu de liberté conditionnelle après leur comparution hier (voir plus loin). Des proches, des voisins et l’un des hommes de loi du couple reviennent sur cette incroyable «film»…

C’est Akil Bissessur luimême qui a tenu à informer le public vendredi soir, de la situation, en direct, en présence de sa compagne, Doomila Moheeputh, et de la mère de celle-ci, à leur domicile, à Palma. Dans une brève vidéo postée sur sa page Facebook, l’avocat a filmé des policiers, en civil, qui tentaient selon lui d’entrer dans la maison par tous les moyens. Notamment en essayant de briser les vitres et en enfonçant la porte principale. Il était alors vers les 22 heures…

«Lapolis pé atak mwa, pé kraz partou… kot mo konpagn… pé kraz vit… Mo pa pé konpran ki zot pé rod fer, zot péna warrant… Ou pou trouv bannla pé rod agres mwa!» relate l’homme de loi d’une voix tremblante, en live.

Des pierres et autres projectiles lancés, une maison saccagée plus tard, a expliqué hier Me Rouben Mooroongapillay, l’avocat d’Akil Bissessur, la police – la Special Striking Team plus précisément – a finalement pu avoir accès à l’intérieur et une fouille a été effectuée. De là, l’équipe aurait «mis la main» sur 53,06 g de drogue synthétique.

Selon la police, elle aurait procédé à la saisie de «dangerous drugs for the purpose of distribution, two transparent plastic sachets, each containing a certain quantity of leaf matter suspected to be dangerous drug, a transparent plastic containing a certain quantity of leaf matter suspected to be synthetic cannabinoids and six cellophane parcels suspected to contain synthetics cannabinoids»…

Akil Bissessur, selon son avocat, a alors été conduit à son domicile, à Dreamton Park, à Quatre-Bornes, où une deuxième fouille a eu lieu, mais rien de suspect n’a été découvert sur les lieux. Akil Bissessur a alors été conduit aux Casernes centrales à 00 h 51 et a été placé en détention à Alcatraz. Il a aussi été transporté à l’hôpital durant la nuit car il alléguait avoir été victime de brutalité policière et souhaitait être ausculté et obtenir un formulaire 58.

Akil Bissessur lors de sa comparution en cour hier. Il a été reconduit en cellule par la suite.

Alors que Doomila Moheeputh, elle, était détenue au poste de police de Sodnac. «Malgré notre insistance, Me Sanjeev Teeluckdharry et moi, nous n’avons pu entrer en contact avec Akil. Ce n’est que vers 5 heures du matin que nous avons pu lui parler», soutient Me Mooroongapillay. Si Akil Bissessur s’échine, s’époumone à crier et clamer son innocence, qu’il maintient que la drogue retrouvée n’est pas à lui ni à sa compagne, le couple a néanmoins été traduit devant la Bail & Remand Court de Port-Louis, hier, durant la journée, sous une charge provisoire de trafic de drogue synthétique, et a été reconduit en cellule, la police ayant objecté à sa remise en liberté conditionnelle.

Nous nous sommes rendus chez Doomila Moheeputh dans la matinée et sa mère, toujours bouleversée et choquée, est revenue non sans peine sur l’incident survenu la veille. «Je suis traumatisée. Zamé mo pa finn pas par enn zafer koumsa.» Selon elle, le portail était cadenassé et la police a escaladé le mur de la maison et a, en premier lieu, arraché les deux caméras de surveillance. «Zot finn koumans zouré, pé dir ouver ouver…» Sauf que, précise-t-elle, la police n’avait pas de mandat de perquisition – elle n’en a pas vu, du moins.

Doomila Moheeputh n’a elle aussi pas obtenu la liberté conditionnelle.

Les policiers de l’unité spéciale ont alors commencé à faire voler en éclats les vitres de la maison, avant de pénétrer à l’intérieur. «Ils sont allés dans la salle de bains et ont montré qu’ils avaient eu de la drogue dans un vêtement. Je ne sais pas comment, ni pourquoi.» La mère de la compagne d’Akil Bissessur affirme qu’ils ont même saccagé les tuyaux des toilettes. Comment se sentelle en sachant que sa fille et le compagnon de celle-ci ont été reconduits en cel- lule policière ? «C’est injuste. Mo pa gagn konpran», lâche-t-elle, désemparée.

Des voisins sont aussi revenus sur cette nuit incroyable. «Vers 21 h 45, ma mère m’a appelé pour me dire qu’il y avait eu un problème chez le voisin», confie l’un d’eux. «Quand je me suis rendu sur place, j’ai vu la police qui brisait les vitres de leur maison. Il y avait des hommes et des femmes en civil et plusieurs voitures. Il y avait même deux motos de la police. Zot finn bar simé-la, zot pann les personn sirkilé, mem si mo ti pé explik zot ki mo res la…»
 

Focus. Ashik Jagai, le nouvel «homme fort» de la police

Il est à la tête de l’équipe qui a procédé à l’arrestation d’Akil Bissessur, vendredi. Mais Ashik Jagai est dans l’actualité depuis quelque temps déjà. Son nom est associé à l’arrestation de Raquel Jolicoeur ou encore à la nouvelle Special Striking Unit… Qui est cet homme ? Quel est son parcours ?

Ashik Jagai, âgé de 53 ans, a été promu au rang d’assistant surintendant de police (ASP) après l’opération qui a conduit à l’arrestation de l’interprète de Polico Crapo, Raquel Jolicoeur… Avant cette opération, il était chef inspecteur, rang auquel il a accédé après une promotion le 5 octobre 2014. Pour rappel, Raquel Jolicoeur a été arrêté le 2 mai et il est accusé de trafic de drogue, de terrorisme, de possession d’armes à feu et d’explosifs.

Depuis, les choses se sont enchaînées. Le 3 août, une nouvelle unité a été créée au sein de la force policière : la Special Striking Unit(voir plus loin). Cette unité, dirigée par Ashik Jagai, a officiellement été mise en place pour combattre le trafic de drogue. Son existence et sa fonction sont diversement commentées au sein même de la police.

Certains affirment qu’elle est exclusivement composée d’hommes proches de l’ASP, surtout ceux du temps où il était à la tête de la division Ouest de la brigade anti-drogue. Cependant, dans les couloirs des Casernes centrales, on explique que la création de cette unité n’est pas anodine. Ce ne serait que la première étape vers le démantèlement de l’ADSU comme recommandé par le rapport Lam Shang Leen. Cependant, la crainte exprimée par les policiers est que la nouvelle unité, qui serait alors dirigée par Jagai, traquerait les opposants du gouvernement au lieu d’enquêter sur les crimes liés à la drogue, mais qu’elle entamera aussi des poursuites contre les trafiquants comme le recommande le rapport.

Ce qui conforte les dires des adeptes de cette théorie, c’est que cette nouvelle équipe ne suit pas les mêmes procédures que les autres et répond directement au commissaire de police. D’ailleurs, au moment de l’arrestation d’Akil Bissessur, les informations qui circulaient au sein de la po- lice affirmaient que l’avocat était recherché pour damaging property alors que la «réalité» était toute autre. À noter que cette opération n’est pas la première menée par l’équipe fraîchement mise en place. Le lendemain de la création, les hommes de l’ASP Jagai avaient procédé à l’arrestation d’une femme de 42 ans à Palma. Elle était en possession de 91,2 grammes d’héroïne. Puis, le 16 août, la même équipe a saisi 337 grammes d’héroïne à Bambous et arrêté un quinquagénaire.

La force d’Ashik Jagai réside dans les grands coups qu’il a réalisés. Déjà, il compte plus de trois décennies de service au sein de la police. Niveau académique, il possède un diplôme en Business English, selon la Staff List de la police datée de 2020. Un des coups mémorables réalisés par Ashik Jagai date de 2006. Il conduit l’opération qui aboutit à l’arrestation de Siddick Islam, avec 1,9 kg d’héroïne à la clé. Le trafiquant sera par la suite condamné à 30 ans de prison. Mais plus de dix ans après l’opération, Siddick Islam avait affirmé, devant la commission d’enquête sur la drogue, qu’Ashik Jagai ainsi que d’autres membres de l’ASDU et des avocats ont modifié sa déposition initiale. Cependant, le nom de l’officier ne figure pas dans le rapport.

Son tableau de chasse compte, parmi d’autres saisies, la découverte de 2,3 kg d’héroïne valant Rs 33 millions sur un bateau en provenance de Madagascar, le 3 décembre 2020. Et depuis le début de cette année, les opérations fructueuses de l’inspecteur Ashik Jagai s’enchaînent. Parmi les plus notables, figure la saisie d’un kilo d’héroïne dans une compagnie de logistique, le 6 avril. Le lendemain, Sylvio Pierre Yannick Louis, un habitant de Pointe-aux-Sables, a été arrêté avec 4,16 kg d’héroïne. Cette même opération a mené à la saisie de bijoux d’une valeur de Rs 500 000 quelques jours après chez un autre suspect qui avait déjà été appréhendé par Ashik Jagai en 2019.

Zoom sur la «Special Striking Unit»

Fondée début août pour «prêter main-forte» à la brigade anti-drogue, cette nouvelle unité de la police, qui comporte une vingtaine d’officiers sous la tutelle de l’ASP Ashik Jagai, est derrière la perquisition musclée effectuée chez la compagne de l’avocat Akil Bissessur, dans la soirée de vendredi. Selon l’inspecteur Shiva Coothen, du Police Press Office, la Special Striking Unit est le fruit d’une recommandation du commissaire de police (CP), Anil Kumar Dip. Sa mission : intervenir dans les situations jugées périlleuses. En l’occurrence des opérations de démantèlement de trafic de drogue, des courses-poursuites ou encore pour localiser des personnes recherchées.

Mais traquer les trafiquants, n’est-ce pas là le travail de la brigade anti-drogue ? Au sein de la police, d’un côté, il y a ceux qui affirment que même si la Special Striking Unit est officiellement présentée comme une équipe créée pour épauler l’ADSU, la réalité serait tout autre. «Son travail sur le terrain de même que l’utilisation d’informateurs démontrent qu’elle est bien dans une course pour remplacer la brigade anti-drogue. Zot pa pé vréman travay pou ed l’ADSU zot. Zot pé fer zot lanket dé zot koté.»

De l’autre, on fait valoir que même si l’unité comprend des «pointures» en matière d’enquête sur le trafic de drogue, son champ d’action se veut plus large. En somme, il s’agit d’une équipe à qui «ceux d’en haut peuvent faire confiance». De renchérir: «Pa pou nanié inn met Jagai à latet. Li connu kouma enn dimounn ki swiv bann lord CP à la let», confie un haut gradé de la police.

Quid de la politique dans tout ça ? À ce sujet, la seule indication obtenue est que la Special Striking Unit semble être une réplique de l’unité policière «de confiance» montée début 90 lorsque Anerood Jugnauth était au pouvoir. «Sur les instructions du CP d’alors, Bhimsen Kowlessur, une Special Flying Squad avec presque les mêmes attributions que l’actuelle unité avait été montée. Zis bann zom Kowlessur ki ti dan sa squad-la. Parey, zot ti a pé pré enn vintenn ek bann informasion ki ti pé partazé ladan ti bien sékré», indique un autre interlocuteur haut placé. D’ajouter qu’après un certain temps, la Special Flying Squad dont il parle avait été démantelée et ses éléments disséminés au sein d’autres unités.

En tout cas, pour nos interlocuteurs, il n’y a pas de fumée sans feu et l’on doit s’attendre à ce que d’autres «gros poissons» ou plutôt des adversaires politiques se retrouvent dans les filets de l’équipe de Jagai. De faire ressortir que le Premier ministre, Pravind Jugnauth, lui-même, a, de nombreuses fois, lors des congrès du MSM, mentionné qu’il serait en présence d’infor- mations sur des suspects impliqués dans le trafic de drogue.

Mais, par-dessus tout, la perquisition musclée de la Special Striking Unit chez la compagne d’Akil Bissessur à Palma, vendredi, en a choqué plus d’un. Des internautes ont pu témoigner des jets de pierres et du boucan sur place dans le live de l’avocat, quelques minutes avant son arrestation et celle de sa compagne. D’où la question que bon nombre se posent: la police peut-elle faire usage de telles méthodes?

Shiva Coothen se veut, lui, catégorique. «La police n’a jamais lancé de pierres. Elle se sert de ses équipements.» De conclure que la Special Striking Unit est même mieux équipée que d’autres unités et qu’elle peut également compter sur l’aide du MARCOS, soit le commando de la National Coast Guard…

Une «hit list» en circulation?

Après l’arrestation d’Akil Bissessur, Bruneau Laurette a posté ce qui semble être une «hit list» sur sa page Fa- cebook. Liste qui comprend plusieurs noms de la sphère politique, dont Akil Bisses- sur, Bruneau Laurette luimême, Shakeel Mohamed ou encore Neelkanth Dulloo. D’ailleurs, lors d’une conférence de presse hier, ce dernier a aussi évoqué ce «document». Selon lui, même les policiers ont parlé de cette liste de «personnes à abattre» car ces dernières gênent le gouvernement.

Sollicité à ce propos, Bruneau Laurette a expliqué qu’il a eu vent non seulement de cette liste, mais de la création de cette nouvelle unité, soit la Special Striking Team, depuis longtemps. Dans la foulée, il affirme que le but de celle-ci est, selon ses dires, de traquer les opposants au pouvoir. «Mon nom figure sur la liste. Mais moi, je suis dans la sécurité et la protec- tion. Si kikenn vinn kot mwa kouma enn voler, mo pou akéyir li kouma enn voler. Si quelqu’un entre chez moi par effraction, il sera passible de rogue and vagabond. Je vais devoir non seulement me protéger, mais aussi protéger ma famille et ma propriété.»

Quoi qu’il en soit, l’inspecteur Shiva Coothen, responsable de la cellule de communication de la police, a catégoriquement démenti l’existence de la «hit list», à la radio, hier.

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