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Virginia Woolf, éternelle magicienne
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Virginia Woolf, éternelle magicienne
Trois événements autour de la romancière anglaise : la réédition d?un roman saga, admirablement construit, où apparaît la conviction antisémite des années de jeunesse de l?auteur, la publication de récits inédits et l?essai de deux ?woolfiennes? passionnées, Geneviève Brisac et Agnès Desarthe.
Saison faste, qui propose trois événements autour d?une Virginia Woolf (1882-1941) inépuisable, impérissable, neuve à jamais, interceptant la volupté de l?instant au point même de sa disparition, captant avec le tangible l?intangible et percevant par-delà la langue fonctionnelle, seule admise, des langages autres, tels ceux du silence.
Trois ouvrages : la publication de courts textes inédits, datant de ses débuts, La Maison de Carlyle ; un essai de Geneviève Brisac et Agnès Desarthe, V.W. Le mélange des genres et la réédition d?un roman, Les Années, qui se voulait différent des ?uvres précédentes.
Différent, car il s?agit ici pour elle de s?approprier le roman traditionnel, de raconter et non plus d?évoquer, de donner la prérogative aux événements, aux dates, de se conformer à des modèles littéraires menant d?ordinaire à masquer les régions interdites que Virginia sait si bien pénétrer. Le récit devra prévaloir sur toute autre poursuite : il sera question de créer une saga, celle des Pargiter, famille de la haute bourgeoisie, dont le nom servait de titre à une première ébauche qui devait conjuguer l?essai politique et le roman. Les Années devinrent le roman (plus tard Trois Guinées, l?essai).
Antisémitisme et regrets
À lire ou relire cette ?uvre qui valut à l?auteur son plus grand succès, on découvre à quel point la magie woolfienne l?emporte : le réalisme se prolonge dans le réel tel que Virginia Woolf sait le détecter, les ruptures ordonnent la continuité du texte ; la cadence, les échos dominent les péripéties d?ailleurs fascinantes, même lorsqu?elles révèlent la monotonie de certains destins vécus dans l?attente vaine, nostalgique du présent. ?Et maintenant ??, demande la vieille Leonor Pargiter à la fin de l?ouvrage, alors que nous avons parcouru toute sa vie au cours de laquelle, en fin de compte, rien ne s?est guère passé sinon les années elles-mêmes et l?âge glissant au long de l?identité.
Et puis, soudain, dans ces pages prévues comme les moins subjectives de l?auteur, et peut-être pour cela écrites sans défiance même inconsciente, surgit à brûle-pourpoint le plus secret, l?infâme, délégué à Sara Pargiter, vieille fille retardée, mais dont la voix un peu folle laisse seule passer dans le livre un certain lyrisme et les scansions de celle de Virginia.
Dans une scène, qui plus est incongrue : ?Pouah !?, ressasse-t-elle sans fin à propos ?du juif?, d?un ?juif qui se baigne? derrière le mur et de la ?raie de crasse? qu?il laissera dans la baignoire commune. ?Le juif?, qui l?obsède et la porte à fuir, malade de haine, dans Londres et ses foules. ?Dois-je... salir ma main, ma main sans tache... et m?enrôler, servir un maître. Tout cela à cause d?un juif dans mon bain. Un juif.?
Qu?il s?agisse de réminiscences, elles sont bien frémissantes ! Et sans les mentionner, Leonard Woolf, qui partageait l?eau de Virginia, avouera avoir, pour d?autres raisons, menti en lui assurant alors qu?il aimait ce livre autant que les précédents. Leonard qu?au temps de leurs fiançailles, elle annonçait à ses amis comme ?un juif sans le sou?.
Antisémitisme de Virginia Woolf jeune, que l?on ose peu mentionner, certes préjugé de classe, mais chez elle viscéral, pathologique comme celui de Sara. Si, en 1905, elle déplorait au cours d?une croisière la présence ?de très nombreux juifs portugais et autres objets répugnants?, en 1930 elle s?avouait avec regret : ?Comme j?ai détesté épouser un juif. Comme je détestais leurs voix nasillardes, leurs bijoux orientaux et leurs nez et leur système pileux. Quelle snob j?étais !?
Vigoureusement amoureuse de la vie
Au cours de sa vie, elle a su se défaire de ce racisme à travers son attachement à son mari, mais surtout en femme politique, en militante antifasciste, prête en 1940 et alors encore investie d?un désir fougueux de vivre, à suivre Leonard dans le suicide qu?il prévoyait si les nazis entraient en Angleterre. Néanmoins, malgré leur vie en osmose, leur inébranlable proximité, que de troubles graves, que de contentieux très divers et réciproques entre ce couple légendaire dans lequel Leonard eut un rôle plus trouble qu?il ne fut d?abord cru. La place manque ici pour s?y attarder, mais on en devient aujourd?hui toujours plus conscient.
Geneviève Brisac et Agnès Desarthe, qui, dans V. W. Le Mélange des genres, traduisent si bien leur intérêt passionné pour Virginia, nient cependant son antisémitisme, s?étonnant même que l?on puisse y songer, puis affirment la permanente félicité du couple ?jamais démentie?. Mais ce ne sont que détails en regard de leur vaste analyse libre et moderne de l??uvre et de leur beau portrait d?une Virginia Woolf vigoureusement amoureuse de la vie.
Profond intérêt à lire ces deux magnifiques romancières exerçant ensemble, avec une jubilation communicative et des méthodes bien à elles, leur ferveur autour de l?opus woolfien qu?elles visitent dans toute son abondance, ses dynamiques - et comme elles ont raison d?affirmer que ?l?engagement artistique, lorsqu?il est poussé à l?extrême, coïncide forcément avec un geste politique?. Saison faste, en effet.
<I>Viviane Forrester
© Source : Le Monde</I>
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