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Un tour de l?île en pinceau

24 septembre 2006, 00:00

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Le tour de l?île inspire Yves David, l?un de nos paysagistes les plus talentueux. Il n?est pas cycliste comme certains champions mais ses pinceaux savent sprinter sur toile et n?ont sur la conscience le trépas d?aucune septuagénaire. Nos juges de paix, qui ont pour noms Corps-de-Garde, Tourelle, Morne, Pieter Both, ne l?effraient pas davantage que le Mont Ventoux, l?Izoard ou le Tourmalet n?ont pas fait peur à Federico Bahamontes ou à Charly Gaul.

Yves David prépare consciencieusement ses cadres, ses canevas. Plutôt que de ronger ses freins chez lui, il se lance, une fois de plus, à l?aventure, à la redécouverte de notre île Maurice qu?il connaît pourtant par c?ur, qui l?émerveille toujours et qu?il émerveille aussi par ses inimitables reproductions picturales, au point de ne plus savoir qui est plus belle de l?île Maurice d?Yves David ou de celle de Dame Nature.

Prenons sa roue et suivons-le comme son ombre. Première étape : Beau Rivage. Déjà l?inconnu. L?île Maurice ignorée. Avec ses plans d?eau marécageux. Une eau verdâtre à souhait. Excellent miroir qu?encadrent des arbustes de paille sèche aux couleurs étincelantes, lumineuses. Les arbres font écran entre l?infini céleste et le marais grouillant de vies inconnues.

Un bayou de Louisiane. Sommes-nous donc pieds dans l?eau au milieu des gigantesques bouches du Mississipi ? Non ! Toujours à Beau Rivage. Ou plus exactement à Beau Marécage. Pas d?alligator. Mais la pesanteur d?une abondante végétation se mirant dans les eaux glauques de ces plans d?eau aussi chers à Yves David qu?ils ne l?étaient à Marcel Lagesse.

Des pirogues de toutes les couleurs. Nous voilà à Trou-d?Eau-Douce. Où l?eau douce se marie au lagon, l?eau salée des océans aux eaux limoneuses. Les témoins de ces éternels mariés sont des badamiers. Non pas en fleurs mais en feuilles d?automne. Leurs branches hésitent entre l?appel des clartés célestes et celles que reflètent le plan d?eau et de mer d?huile.

<B>Un décorde théâtre</B>

L?appel de la Nature. L?appel de la Ville. Non ! Yves David se refuse encore de retourner dans Port-Louis-l?Enfer avec ses diablotins en formes d?automobiles, où les fumées nauséabondes, que crachent des trains d?échappement polluant, tiennent lieu de flammes éternelles. Nous nous arrêtons devant de vieilles cases créoles à Triolet. Les feuilles de tôle font office de palette. Vieilles tôles usagées, peinturlurées, criardes même. Respirant cependant d?humbles joies humaines, familiales. Le bonheur de vivre.

À droite, Yves, on fait route vers les chantiers navals de Grand-Gaube. Pourquoi donc tournes-tu à gauche ? Tu as raison l?ancien campement d?Yves Forget à la Pointe-aux-Piments conserve tout son charme. Que font ici ces rochers noirâtres à souhaits et sagement alignés ? Tu as encore raison Yves. Ils sont venus écouter un autre Yves. Le grand Forget qui déclame de nouveau la Mort du loup de Vigny.

À voir ce que l?on fut sur terre et qu?on laisse

Seul le silence est grand : tout le reste est faiblesse

À moins qu?il ne s?agisse de la Nuit de mai d?un autre Alfred.

Poète prends ton luth et me donne un baiser.Dieu ! Que les racines tombantes de nos la fouche font décor de théâtre. Que dire alors de l?érosion mise en scène par Yves David ? Voyez les descendant sur la pointe des racines vers cette mer qui dérobe leur garde-manger. Toile d?une grande originalité qui aurait ravi Salvador Dali.

Nous voici à Petit Gamin. Halte entre chemin asphalté et rivière. La plus longue navigable à Maurice. Et qui à ce jour n?a pas encore inspiré un promoteur en quête de plans d?eau tranquille, à l?abri des ouragans pour ressusciter le Mauritiuz des Hollandais, l?Isle de France des corsaires et des négociants. Aperçu sur le Pieter Both exagérément longiligne. Ne jetez pas la pierre à Yves. C?est la faute au vent, à la pluie, au soleil. Ils jouent aux apprentis sculpteurs. Giacometti aurait apprécié.

La Ville ! La ville, Yves, toute proche. Vois déjà la boutique de Baie-du-Tombeau, déjà célèbre dans les années 1950 pour ses gâteaux costé. Aussi goûtés que l?interminable toit rouge dont notre peintre recouvre ce rendez-vous des fins de journée laborieuses. Ah ! le sol terreux de sa devanture tapissée de capsules d?aluminium des chopines de vin La Cloche. Qui ne les a vues ne sait pas ce qu?est l?île Maurice profonde.

Nous n?irons pas en ville. Nous voilà aux Pamplemousses. Une maison créole comme on les aime. Son badamier, point de ralliement. Le linge qui sèche. Les feuilles de bananiers faisant de même. Avec la couleur en moins. Longères s?allongeant paresseusement. Le calme. La volupté. Baudelaire toujours chez lui aux Pamplemousses.

<B>Une beauté inépuisable</B>

Montagne Longue. La causette au pied d?un manguier. Le sanctuaire familial. La varangue désertée car d?étuve. Ici commence l?attente de la fin des temps. Causette pour causette. La tentation est trop grande. Nous voilà en ville. Dans la cour d?une pagode. Des sages devisent à l?ombre de manguiers en fleur. La pagode rouge en est témoin. Les propos tenus sont d?éternité.

La pagode nous renvoie au Couvent de la Montagne que hante toujours le souvenir ému de Louis Affan Tank Wen et de Mère Barthélemy, l?Ange de la Montagne. Couvent sauvé car repeint. On aperçoit son humble clocher peint en rouge sur la toile d?Yves. Les environs de la rue Tank Wen. Port-Louis plus ensorcelant que jamais. Des ruelles en plongée ou l?inverse. Des dénivellements. Des hommes regardent passer une femme, filant d?une tâche à une autre. Ils la croient sans doute esclave à leur service. Éternel masculin.

Souillac a une plage. Seul notre peintre le sait. S?y délasse et y bronze une ondine que ne voient pas deux pêcheurs. Au fond, à l?horizon se pointe une bande sablonneuse. Celle du cimetière marin où gisent quelques poètes. Hart mais aussi Madeleine Mamet, Maurice Rault.

Le Morne plus monumental que jamais. Vu de La Gaulette. Devant, au premier plan, le jeu de castagnettes de feuilles mortes en puissance mais encore drapées de pourpre. Le Morne vu de l?Harmonie. Tout est dans le titre. Les Salines Pilot. Le Morne remplace la Tourelle de Tamarin. Demeurent les gestes gracieux de vrais sauniers. Cette Tourelle vue de Rivière-Noire. Ici s?achève l?aventure toujours hasardeuse des routes inconnues car à redécouvrir sans cesse. L?horizon paraît pencher à droite.

Les flamboyants d?Albion. Les derniers d?une île Maurice désespérément insouciante car convaincue que ces florifères, les plus beaux arbres de la création, sont éternels. Alors même que nos meilleurs paysagistes peignent fébrilement les derniers spécimens de cette espèce en voie d?extinction. Sait-elle seulement que nul n?a pu remplacer celui, tout en panache, de GRNO et que chantait jadis Stylet dans ses Fagots. Nul ne songe à remplacer ceux de Montagne Orry, défunte écharpe orangée dans la savane ocrée et estivale.

De quoi peindre les bourriquets et les moutons qui, à Albion, dépeignent si bien les fétus de pailles que nous sommes, trop heureux de nous laisser emporter au gré du vent, au gré des politiques gouvernantes, les unes plus incompétentes et plus incapables que les autres. Bourriquets défaitistes et amorphes ou brebis craintives, s?inquiétant de la moindre rumeur. Quelle différence ? Nous ne méritons pas cette île Maurice si belle qu?un Créateur nostalgique de je ne sais quel Eden a voulu recréer et nous offrir.

Revoilà la ville et la fin de notre tour philosophique et esthétique. Au Jardin de la Compagnie, Adrien d?Epinay observe cette île Maurice pour qui il ouvre les portes du parlementarisme, à qui il lègue cette liberté de presse que des mal-dans-leur-peau veulent lui dérober. Yves débarrasse ce tribun de l?infamante pancarte qu?un autre David a voulu sans gloire lui infliger. La boutique de Saint-Denis. La fête d?une dominante rose tendre, allant du saumoné au rouge des toits brûlés par un soleil trop vif.

Ruelles de Port-Louis. Tout en pente ou en plongée. Toiles en paliers, en faux plats, en virages, en dérapages. Pont Barbeau. L?arrière des écuries. Nous descendons de la Citadelle. De la caserne au Champ de Mars. Hier encore, l?arrivée des tours de l?île cycliste.

La peinture d?Yves David est par essence renouvellement car elle se fonde sur les coins et les recoins d?une île à la Beauté inépuisable. Tant pis pour ceux qui ne trouveront pas le temps pour admirer la quarantaine de toiles qu?expose ce peintre digne de cette île Maurice. Il n?y a pire aveugle que celui qui refuse de prendre le temps pour voir et découvrir le beau, en mettant son regard dans celui d?un paysagiste connaissant par c?ur son île Maurice, jamais plus belle que sous ses pinceaux. Il ne se sait pas aveugle. Pire encore, à quoi lui sert de pouvoir voir ?

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