Publicité

Un homme au grand c?ur s?en est allé

23 janvier 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

L?abbé Pierre fut longtemps la personnalité la plus populaire auprès des Français, jusqu?à ce qu?il demande que son nom soit retiré des enquêtes de popularité, et sa disparition a suscité une vive émotion en France et partout ailleurs dans le monde.

De son vrai nom Henri Grouès, ?il est décédé à 5h25 (heure française) entouré de ses proches après une semaine d?hospitalisation?, a déclaré une porte-parole de l?organisation créée en 1949.

Ancien résistant et ancien député, il avait lancé en février 1954 un appel resté célèbre en faveur des sans-abri et des mal logés, une cause qu?il n?avait jamais cessé de défendre.

Il avait été hospitalisé le 14 janvier pour une bronchite. ?C?est un bilan de santé qui avait été avancé parce qu?il souffrait d?une bronchite?, a dit la porte-parole. Cette bronchite a dégénéré en infection pulmonaire, cause, semble-t-il, de sa mort.

?L?oeuvre de l?abbé Pierre continue. C?est ce qu?il voulait(...) Sa mort a suscité une avalanche de réactions attristées et d?hommages.?

?L??uvre de l?abbé Pierre continue. C?est ce qu?il voulait?, a ajouté la porte-parole. ?L?abbé Pierre n?a pas de successeur. C?est notre fondateur. Le mouvement continuera tel que l?a souhaité l?abbé Pierre.?

Sa mort a suscité une avalanche de réactions attristées et d?hommages, notamment de la part d?hommes politiques.

Le président Jacques Chirac s?est dit ?bouleversé? par la mort du prêtre. ?Avec la disparition de l?abbé Pierre, c?est la France entière qui est touchée au c?ur. Elle perd une immense figure, une conscience, une incarnation de la bonté?, a-t-il déclaré dans un communiqué. ?L?abbé Pierre représentera toujours l?esprit de révolte contre la misère, la souffrance, l?injustice et la force de la solidarité?, ajoute-t-il.

Le Premier ministre, Dominique de Villepin, a salué ?une force d?indignation capable de faire bouger les c?urs et les consciences?. Pour le fondateur du Samu social, Xavier Emmanuelli, le ?droit opposable au logement?, que le gouvernement a décidé de faire voter par le Parlement, est l?aboutissement de son combat, au moment où il disparaît.

L?abbé Pierre est resté célèbre par l?appel à ?l?insurrection de la bonté? qu?il a lancé le 1er février 1954, pendant un hiver particulièrement rigoureux, en faveur des sans-abri et des mal logés. Cet appel survint après la mort, à cause du froid, d?une femme sur un trottoir du boulevard Sébastopol à Paris.

?Chaque nuit, ils sont plus de 2 000, recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d?un presque nu?, déclare-t-il alors sur les ondes de Radio-Luxembourg, ancêtre de RTL.

?Il faut que ce soir même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s?accrochent sous une lumières dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe et où on lise sous ce titre, ?Centre fraternel de dépannage?, ces simples mots : toi qui souffre, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t?aime?, ajoute-t-il.

Pour l?ancien ministre socialiste et fondateur de Médecins sans frontières Bernard Kouchner, le prêtre à la barbe blanche et à l?éternelle soutane avait ?inventé la loi du tapage? pour faire avancer la cause des déshérités.

Cinquième enfant d?une famille aisée ? son père était négociant en textile à Lyon ? Henri Grouès avait été saisi par la vocation religieuse dès l?adolescence et était devenu franciscain.

Il s?était engagé dans la Résistance pendant l?occupation allemande de la France, sous le nom d?abbé Pierre. Il avait alors caché des juifs et rencontré le général Charles de Gaulle, chef de la France Libre, en 1943 à Alger. Après la guerre, il avait été député de Meurthe-et-Moselle, de 1945 à 1951.

Biographie

La silhouette de cet homme de combat autant qu?homme de foi, dans sa vareuse grise sur une soutane, visage émacié, barbe grise et regard vif, était devenue familière.

L?épisode de 1954 avait donné lieu à un film, Hiver 54, sorti il y a une quinzaine d?années.

L?abbé Pierre, de son vrai nom Henri Grouès, y apparaissait sous les traits de l?acteur Lambert Wilson.

Fondateur en 1949 des ?Chiffonniers d'Emmaüs?, celui qui fut longtemps la personnalité préférée des Français et continuait régulièrement à donner des ?coups de gueule? dans les médias, avait été cité comme possible lauréat du prix Nobel de la Paix.

Le mouvement des communautés Emmaüs, qui récupèrent des objets, les réparent et les revendent pour venir en aide aux exclus, a essaimé partout en France et dans près de 40 pays.

Ces communautés accueillent aujourd'hui en France près de 4 000 ?compagnons?.

Henri Grouès, cinquième enfant d?une famille aisée, son père étant négociant en textile à Lyon, avait passé ses premières années au Mexique, où ses parents étaient allés chercher fortune. Il a 14 ans lorsque la vocation le saisit. Il décide de se faire moine franciscain et d?abandonner la vie confortable à laquelle il était promis. Il refusera d?ailleurs sa part d'héritage et troquera son uniforme scout contre la robe de moine, devenant frère Philippe pendant six ans, de 19 à 25 ans.

Mais il supporte mal physiquement et psychologiquement la règle de l'austère monastère franciscain de Saint-Étienne qui l?a accueilli et rejoint à contrec?ur la vie extérieure.

Son destin prend un nouveau tournant quand il s?engage dans la Résistance, dont il sera un des héros. Il est aumônier, mais fabrique de faux papiers, imprime des feuilles clandestines, aide des juifs à se cacher et rencontre le chef de la France Libre, le général Charles de Gaulle, en 1943 à Alger.

Après la Seconde Guerre mondiale, il fait un détour par la politique et devient député MRP de Meurthe-et-Moselle (1945-51).

Entre-temps, il s?est installé à Neuilly-Plaisance, en banlieue parisienne, dans une propriété en ruine qu?il remet en état. C?est là qu?un jour de 1949, Georges, un ancien détenu, frappe à sa porte. Ce sera l?amorce du mouvement d?Emmaüs.

?Je ne possède rien, mais si tu veux m?aider, nous pourrons en aider beaucoup d?autres?, lui dit l?abbé Pierre, qui n?a alors pour seule ressource que son indemnité de député.

Dans les années 1980, l?abbé Pierre soutient l?humoriste Coluche et ses ?Restaurants du c?ur?.

Lors d?une de ses dernières apparitions en public, il y a un an, il était allé à l?Assemblée nationale pour inviter les députés à ne pas toucher à un article de loi qui oblige toutes les communes à construire au moins 20 % de logements sociaux.

Sa personnalité était cependant plus complexe qu?il n?y paraît. En 1996, il commet ainsi l?un de ses rares impairs publics en apportant son soutien au philosophe Roger Garaudy, auteur d?un livre niant l?existence de la Shoah.

Cible de vives critiques, l?abbé Pierre retirera ses propos mais ne perdra rien de sa popularité.

Dans un petit ouvrage publié en 2005, Mon Dieu? pourquoi ? il aborde en toute liberté des sujets polémiques.

Il dit ainsi connaître des prêtres qui vivent en concubinage avec une femme, se prononce pour l?ordination des femmes et confesse avoir ?brisé? son v?u de chasteté ?de manière passagère?.

Réaction

?Je venais d?être nommé évêque de Port-Louis quand l?abbé Pierre nous a honorés d?une brève visite à Maurice. Durant ce séjour, l?abbé Pierre nous a donné une belle leçon de vie et de persévérance. L?homme nous a émus par son ardeur au combat et sa compassion à l?égard des ?cabossés de la vie?, comme il disait. Défenseur infatigable des sans-logis, il a inauguré l?abri de nuit de Port-Louis. Je me rappelle encore de son humour communicatif à cette occasion : il était très amusé qu?on appelait les clochards à Port- Louis des ?tontons?. Il nous a rappelé qu?en France, le terme ?tonton? faisait référence au président Mitterrand !

L?abbé Pierre est également celui qui nous a donné l?idée de lancer ce qu?il a appelé un ?Relais Espérance?. Cette initiative a pour but d?accueillir les familles qui n?ont pas de logis jusqu?à ce qu?elles trouvent un logement décent. L?abbé Pierre insistait qu?il ne fallait pas maintenir les sans-abri dans un état de dépendance, mais les aider à profiter de logements sociaux mis à leur disposition par l?État.

Les campagnes et actions menées par l?abbé Pierre en faveur des plus démunis de la société redonnent à la foi chrétienne toute sa pertinence dans le monde d?aujourd?hui. L?abbé Pierre apporte un puissant témoignage de la force de la foi qui conduit à l?engagement social. C?est cela qui est à la source de son rayonnement international. À Maurice, l?abbé Pierre avait eu ces paroles très vraies : ?On ne peut parler de Dieu à quelqu?un qui n?a pas, au-dessus de sa tête, un toit pour l?abriter contre les intempéries et les aléas de la nature?.

Il ne faut pas que la mort de l?abbé Pierre soit la fin de son combat. Le parcours de cet homme exceptionnel doit sans cesse nous interpeller et nous inviter à regarder avec lui dans la même direction, celle des pauvres. Comme dans une famille, la qualité de vie d?une société se mesure à l?attention qu?elle porte aux plus pauvres.

Je terminerais en citant l?abbé Pierre : ?La première beauté d?une ville n?est ni ses cathédrales, ni ses lieux de cultes : elle est de ne pas avoir de famille sans travail, sans logement, sans faim?.

Maurice E. PIAT Évêque de Port Louis

Publicité