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Un géant vert rongé par l?absence de son père

8 août 2003, 20:00

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L?adaptation des aventures des héros des bandes dessinées Marvel étant devenue un genre cinématographique depuis les succès de X-Men, Spider-Man et Daredevil, on ne pouvait qu?être curieux devant la possibilité offerte à Ang Lee, auteur totalement étranger au sérail hollywoodien, de porter à l?écran celles de l?Incroyable Hulk. Le résultat est à la hauteur de l?attente.

Bruce Banner, le personnage créé en 1962 par Stan Lee et Jack Kirby peu après la crise des missiles de Cuba, était un chercheur en physique nucléaire susceptible de se métamorphoser en monstre au premier agacement. Le Hulk revu par Ang Lee, le cinéaste de Tigre et dragon, se place quant à lui à la frontière du rationnel et de l?irrationnel, de la maîtrise de soi et du dérèglement de la psyché.

Comme le Spider-Man de Sam Raimi, le film met en scène la revanche du bon élève, génial mais coupé de la société, qui peut, par l?intermédiaire de ses pouvoirs, affirmer sa virilité. Mais, à la différence de l?homme-araignée, Hulk insiste clairement sur la part maudite du super-héros. Il marque le retour du refoulé, la mise à nu des démons intérieurs. Le problème du héros d?Ang Lee n?est plus de sauver le monde, mais de garder son équilibre mental.

En lieu et place d?une adaptation de Stan Lee, on hérite d?un film hanté du début à la fin par les obsessions du réalisateur taïwanais. Depuis Ice Storm et Ride with the Devil, les personnages d?Ang Lee sont des orphelins lâchés dans le monde, à la recherche désespérée d?une figure paternelle. Avec Hulk, on apprend que la quête du père peut avoir comme conséquence de démultiplier la taille du corps et de donner l?apparence d?un monstre verdâtre. Le film d?Ang Lee trouve ses racines dans la mythologie grecque, dont il reprend plusieurs récits - celui de Cronos dévorant ses enfants associé à celui de Minos donnant naissance à un fils monstrueux, le Minotaure.

TRAGÉDIE FAMILIALE

En voyant ce père chercheur, David Banner (Nick Nolte), qui travaille sur le système immunitaire pour le compte de l?armée et qui utilise son enfant comme cobaye avant d?être mis à pied par l?administration militaire puis de disparaître mystérieusement, on sait, dès la première image de Hulk, que l?histoire sera marquée du sceau de la tragédie. Celle d?une généalogie familiale jamais résolue, d?une malédiction ancestrale se répandant tel un virus.

L?apparition du fils devenu adulte, Bruce Banner (Eric Bana), génie de la recherche en génétique contrarié par le mystère de ses origines et par une incapacité chronique à avouer ses sentiments à son ancienne petite amie (Betty), permet de constater l?étendue des dégâts. Il suffit d?observer le visage perdu d?Eric Bana, sensationnel en Bruce Banner à la dérive, pour comprendre qu?il doit tout au James Dean de La Fureur de vivre, autre écorché vif tourmenté par l?absence du père.

Un père utilisant son enfant comme champ d?expérimentation : Michael Powell avait tiré de cette monstruosité son plus grand film, Le Voyeur. Après lui, Brian De Palma en a exploré les potentialités avec au moins autant de perversité dans Furie, puis L?Esprit de Caïn. Mais jamais cette idée morbide n?avait été réalisée avec un gros budget hollywoodien, en avançant l?argument d?un gros monstre vert, pour mettre en valeur la noirceur d?une histoire encore plus inhumaine.

L?utilisation virtuose du split screen (écran divisé) dans Hulk opère ici le même brouillage, entre une vague histoire d?espionnage - les travaux de Bruce Banner sur la reproduction des cellules sont détournés par des militaires peu scrupuleux - et un drame de l?identité. On croit voir transposé à l?écran, via le split screen, le principe des cases d?une bande dessinée. Mais très vite se met au jour une autre hypothèse : ce procédé se fait en réalité l?écho de la schizophrénie du personnage principal, vidé de sa sève avant même d?avoir pu déployer ses pouvoirs. Hulk est ainsi entièrement déterminé par l?affrontement annoncé entre Bruce et David Banner, lancés comme deux voitures prêtes à se télescoper.

Il reste le monstre, dont se désintéresse largement Ang Lee, pour en faire une créature démesurée à la King Kong, capable de se déplacer avec la souplesse féline de Jackie Chan. La séquence où Hulk échappe aux rêts de l?armée puis se rend à pas de géant à San Francisco pour y rejoindre Betty, dans une chorégraphie dans la droite ligne de Tigre et dragon, pourrait figurer dans une anthologie de l?amour fou à l?écran. Or, c?est là que le bât blesse.

Hulk n?est pas King Kong et Ang Lee ne cerne jamais avec le même aplomb que Schoedsack et Cooper la libido des monstres et l?attirance des femmes pour les singes. Ang Lee peine à érotiser sa créature et à faire de la belle Jennifer Connelly et de son géant vert un couple de cinéma mémorable. Le puritanisme ne sied pas à Hulk. Et Ang Lee échoue sur le front de l?érotisme, alors qu?il réussit si bien sur celui de la psychanalyse.

Samuel Blumenfeld

Le Monde 2003 distribué par The N. Y. Times Syndicate

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