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Sur la route de l?esclavage à l?Aventure du sucre
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Sur la route de l?esclavage à l?Aventure du sucre
Le musée de l?Aventure du sucre à Beau-Plan, Pamplemousses, s?associe concrètement à la célébration de l?Année de l?Esclavage, décrétée par l?Unesco, en souvenir de l?accession à l?indépendance politique de la première république noire, celle de Haïti, en 1804. Cette association est heureuse car l?Africain, expatrié et réduit à l?état servile dans les colonies européennes, remplira un rôle primordial dans la mise sur pied de plusieurs industries agricoles (café, épices, coton, indigo) mais surtout sucrière. On peut donc dire, sans exagéré, que sans l?esclave africain, avant 1835, pour travailler dans la torride chaleur équatoriale et sans le travailleur agricole engagé indien, après 1835, il n?y aurait pas eu de sucre mauricien. Et sans le sucre, il n?y aurait pas eu de zone franche manufacturière, pas de tourisme, pas de services financiers ni d?offshore banking, pas de développement technologique dans l?informatique et la communication, pas de délocalisation dans les pays de la région, pas de superficies foncières, mises par Madagascar, le Mozambique et d?autres pays africains, à la disposition du savoir-faire agricole mauricien.
Sortir meilleurs de ce lieude mémoire
Cela n?efface en rien la moindre des innombrables atrocités qui ont été commises, au nom du sucre et du développement économique de Maurice, sur le dos de l?esclave africain et sur celui du coolie indien. En attendant de trouver le moyen idéal de compenser positivement la somme de toutes ces souffrances humaines, de ressentiments viscéraux, nous pouvons et devons du moins, aujourd?hui, avoir le courage d?affronter le choc des images de ce crime contre l?humanité africaine et de prendre conscience de ce que nous devons à la multitude d?esclaves, ayant été mis de force au service du développement d?un pays qui, au départ, n?était pas le leur.
Pour s?associer à la célébration de cette Année de l?Esclavage, l?aventure du sucre a fait appel à l?excellent travail fourni par l?Association réunionnaise de communication et de culture (ARCC), synthèse des plus instructives, préparée par Claude Kavosky, Herbert Gerbeau, Marie Aline Chan Fook, Patrick Nurbel et leurs nombreux collaborateurs. Il s?agit d?une synthèse, richement illustrée entre autres par des reproductions instructives d?estampes de l?époque, d?une synthèse de la réalité réunionnaise, préparée par des Réunionnais, sinon de naissance mais du moins de c?ur, pour des Réunionnais, en premier lieu, mais aussi pour tous ceux qui se refusent d?oublier qu?ils doivent le confort et la sécurité tous azimuts, qui sont aujourd?hui les leur, aux sacrifices endurés, parfois dans le désespoir le plus total, par les générations précédentes et plus particulièrement par les esclaves, condamnés par un système inhumain, à se mettre, de gré ou de force, au service des économies des îles Mascareignes. Les nombreuses allusions à la réalité réunionnaise, tout comme la duplication bilingue (panneaux en français et en anglais juxtaposés), peuvent parfois gêner le visiteur mauricien. Les visiteurs de l?Aventure du sucre ne sont pas tous des francophones. Et est-ce si désagréable que cela de se familiariser avec l?histoire d?un peuple frère car habitant une île s?ur. Les dates et certains noms ne sont pas les mêmes mais 1848 et 1835 racontent la même émancipation ; Sarda-Garriga ressemble étonnamment à John Jeremie, à Rémy Ollier, au gouverneur Hamilton, à Adolphe de Plevitz ; l?abbé Mouret, expulsé de la Réunion, annonce l?évangélisation révolutionnaire du Père Laval. Ces divergences topographiques, toponymiques et historiques mises à part, la réalité est la même. Il s?agit de la même histoire, des mêmes souffrances, des mêmes injustices.
Les panneaux sont d?une belle sobriété. L?essentiel y est dit. Le rappel est illustré de manière très suggestive. Visiblement leurs auteurs et promoteurs ont tenu à s?adresser à un large public, connaissant de façon succincte l?histoire de l?humanité servile et ne voulant pas s?encombrer, plus que nécessaire, de tout un arsenal de dates et de noms. Ils visent toujours le strict minimum, l?essentiel. Mais qu?on ne s?y trompe pas. La lecture attentive de ce minimum peut prendre un temps assez conséquent et même plus d?une heure si l?on veut s?y imprégner afin de faire de la visite de cette exposition un pèlerinage, un retour aux sources de notre histoire. Mais qu?est-ce une heure de notre vie, comparée à la possibilité qui nous est offerte de sortir meilleurs de ce lieu de mémoire parce que plus conscient de tout ce que nous devons à la souffrance des autres, de tout ce que nous devons à la longue chaîne de sacrifices et de privations prenant naissance au xviie siècle et qui se prolonge au fil des siècles suivants jusqu?à nous.
L?histoire de l?esclavage commence dans la nuit des temps à une époque tellement cruelle et inhumaine qu?on peut penser que le sort de l?esclave peut être considéré comme une amélioration par rapport à celui des vaincus, qu?on extermine avec barbarie, ou encore de celui de la multitude d?êtres affaiblis, livrés aux prédateurs de toutes sortes, condamnés à mourir de faim, de soif, de froid. L?homme étant un loup pour les autres hommes, mêmes ces esclaves chanceux finissent par devenir des parias de la société, livrés aux caprices d?un maître et seigneur, ayant droit de vie et de mort. Avant le Moyen-Age, les Slaves donneront leur nom aux « slaves » de la langue anglaise et aux esclaves de la langue française. En France, on invente aussi le mot serf auquel s?adjoint la servilité.
L?esclavage se perpétue en Afrique avec la civilisation islamique. Mais comme un musulman ne peut pas, selon la sagesse coranique, être le propriétaire d?un autre musulman, les responsables de la traite négrière musulmane doivent pénétrer plus profondément en l?Afrique pour trouver de nouvelles peuplades non musulmanes à réduire en esclavage.
L?esclavage connaît un triste nouveau départ en Europe avec les débuts de la colonisation, à partir du XVIe siècle. Portugais, Espagnols, Hollandais, Anglais, Français, et plus tard Allemands, Italiens, Belges rivaliseront de cruauté et de barbarie pour mieux asseoir la domination de l?homme blanc sur son frère noir. Il faudra attendre les revers du Blanc européen, face aux Japonais, en 1939-45, pour que les anciens colonisés noirs et asiatiques comprennent que le Blanc était peut-être invaincu (grâce à un armement implacable, monopolisé par eux) mais pas invincible. Sonnera alors l?heure de la décolonisation, sanglante et sanguinaire dans certains cas (Inde, Algérie, Kenya, Congo Belge Afrique du Sud, Rhodésie, Angola, Mozambique) et pacifique et diplomatique dans d?autres cas, comme Maurice.
L?esclavage : un génocide utilitariste de la modernité
Mais nous n?en sommes pas encore là. L?expo nous entraîne pour l?instant de paisibles villages africains aux navires de l?épouvante. C?est le départ dans des navires-cercueils avec, bien souvent, la mort comme compagne de descente en enfer. La mort pour cause de promiscuité intolérable et asphyxiante, de manque d?hygiène, de manque d?aération, de muscles engourdis, de faim, de soif, de chaleur, d?incapacité d?entendre plus longtemps les cris surhumains qui jaillissent de toutes parts. La mort pour cause de folie. Le pire ce sont les calmes plats. Quand le navire n?avance plus dans une mer d?huile. Quand ne passe aucun souffle d?air. Le pire c?est quand vient un navire contrôlant l?interdiction de la traite (à partir de 1807). Pour dissimuler les preuves de leur coupable infraction, les négriers jettent précipitamment à la mer leur cargaison d?ébène, parfois sans prendre la peine de libérer de leurs chaînes les condamnés à la noyade.
Et quand on arrive à bon port, c?est alors que commence un calvaire quasi interminable auquel seule la mort peut mettre un terme, après des années et des années de souffrances de toutes sortes. Le pire est peut-être la séparation des enfants de la mère, de la femme de son époux. Le pire est d?être vendu à un maître cruel et sadique après avoir bénéficié de la mansuétude d?un maître moins inhumain. Le pire c?est l?exploitation de l?homme par l?homme, jusqu?à l?extrême limite de la souffrance humaine, à la manière des automobilistes qui attendent les dernières gouttes de carburant avant de retourner faire le plein à la station-service. Le pire c?est l?exploitation dégradante de la femme africaine par l?homme blanc, alors que les pires des tortures sont réservées aux rares esclaves osant violer le tabou de la femme blanche. Le pire ce sont les tortures les plus cruelles, les plus avilissantes, réservées aux esclaves marrons car ce sont des résistants qui ont osé défier la supériorité de la race blanche.
Louis Sala-Molins, dans son livre, Le Code Noir ou Le Calvaire de Chanaan définit l?esclavage comme le « génocide utilitariste le plus glacé de la modernité ». Comment ne pas lui donner entièrement raison ? Comment ne pas faire preuve à l?avenir de la plus grande compréhension à l?égard de ceux qui, aujourd?hui encore, disent sincèrement ne pas pouvoir assumer les souffrances endurées par les siens, au temps de l?esclavage et de ce néo-esclavage qu?est la coolitude. La lutte continue cependant. Notamment contre ceux estimant qu?il suffit de rémunérer des hommes et des femmes, dont les prostituées, pour qu?ils soient corvéables à merci, estimant qu?ils ont tous les droits parce qu?ils payent et s?offrent leurs services. La lutte continue contre ceux qui, pour une poignée de roupies, rendent leurs frères et s?urs esclaves de la drogue, de l?alcool, du jeu, de l?empire des sens.
L?exposition réunionnaise est agréablement complétée par quelques apports locaux desquels il convient de mentionner le tableau pyrogravé de Kanny J. Leung Kung Chung, l??uvre pleine de froideur surréaliste de Cynthia Samède, la sculpture réalisée à l?aide de matériaux de récupération d?un certain E 1000 ien (Emilien ou encore E-mille-liens), l?un ou l?autre poème de Sedley Assonne « à la peau couleur de nuit, ravissant la permission d?écrire l?Histoire sur le basalte de son corps ». C?est aussi avec intérêt que nous pouvons prendre connaissance de quelques découvertes archéologiques locales établissant la réalité historique de chefs de marrons.
Exposition pleine de douloureux souvenirs mais que, pour cette raison, nous ne pouvons gommer de notre mémoire sous peine de faillir.
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