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Sarajevo toujours hantée par la guerre
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Sarajevo toujours hantée par la guerre
«On voit que vous venez de Sarajevo. - Ah bon !, à quoi ? - Dans vos textes, il y a plein de sexe et de sang. - Pourtant, je n?écris plus sur le sexe. - C?est donc qu?il ne reste que le sang.» Cette phrase extraite de Bienvenue en enfer, un récit d?Ozren Kebo adapté au Théâtre Karmerni 55 de Sarajevo lors des Rencontres européennes du livre, fin septembre, condense le désarroi et la douleur des créateurs bosniaques. Même si les canons se sont tus depuis neuf ans, presque tous les romans, les pièces de théâtre ou les films créés ces dernières années en Bosnie évoquent la guerre qui a ensanglanté le pays de 1992 à 1995.
«On sera toujours vulnérables, on ne pourra jamais oublier cette guerre, affirme l?écrivain Ozren Kebo. Il est évidemment possible d?écrire sur autre chose, mais on y revient toujours. Avec toutes ces horreurs, il y a longtemps qu?on aurait dû être morts.» Le conflit hante encore tous les esprits. «Tant que des dictateurs comme Ratko Mladic ou Radovan Karadzic seront libres et qu?ils n?auront pas été jugés par le Tribunal pénal international pour l?ex-Yougoslavie (TPIY), la guerre ne sera pas terminée, renchérit Mirsad Purivatra, le directeur du Sarajevo Film Festival. La politique est toujours très proche de l?art.» Pour le metteur en scène de théâtre et de cinéma Haris Pasovic, «il faut aussi faire face aux conséquences du génocide dans cette période d?après-guerre». «La paix n?est pas achevée, le présent reste encore en suspens, et le futur n?est pas clair.»
Tout n?est pas sombre pour autant. Pour l?écrivain et traducteur Nihad Hasanovic, la guerre est une «machine de production d?atrocités mais aussi de narration». «On a assisté, ajoute-t-il, à une hyperproduction de livres dans lesquels les auteurs confessent leurs expériences de la guerre.» Et l?écrivain Ozren Kebo se veut malgré tout optimiste, puisqu?il affirme que «la scène culturelle à Sarajevo regorge d?idées, de vitalité, même si elle reste très limitée du fait du manque d?argent».
SANS GRANDS MOYENS
Le monde culturel de Sarajevo doit en effet se débrouiller sans grands moyens. La comédienne Sanja Buric, qui a commencé sa carrière professionnelle dès sa première année d?études au Conservatoire de théâtre, en 1993, quand beaucoup d?acteurs préféraient quitter Sarajevo, déplore l?étroitesse et la pauvreté de la scène théâtrale bosniaque. «Il n?y a ici que quatre metteurs en scène et quatre théâtres qui comptent, affirme-t-elle. C?est un peu toujours le même petit public. C?est étouffant.» Les acteurs, qui ne sont organisés ni en syndicats ni en associations, ne sont pas payés pendant les répétitions, et il n?existe pas de cachet minimal.
Le designer Bojan Hadzihalilovic, qui enseigne à l?Ecole des beaux-arts, peste lui aussi contre le manque de moyens (deux ordinateurs pour vingt-cinq élèves) et contre le manque d?ouverture d?esprit de la direction de l?école. «La seule chose que l?on peut exporter de Sarajevo, c?est la culture», souligne-t-il, en regrettant que «le gouvernement ne veuille pas s?en convaincre». «Dans un pays aussi pauvre, ajoute Haris Pasovic, la culture est souvent la dernière préoccupation des politiques. A Sarajevo, ça va. Mais ailleurs, à Tuzla, à Mostar, c?est un désastre absolu, il n?y a rien.»
Les créateurs souffrent de l?absence de toute politique volontariste d?Etat. La mise en place des accords de Dayton de 1995, qui régissent l?organisation des pouvoirs en Bosnie, a conduit à morceler les responsabilités, et la culture dépend de pas moins de treize ministères de tutelle.
La paralysie des institutions est telle que plus personne ne s?approprie vraiment les chantiers culturels qui pourraient fédérer un sentiment d?appartenance nationale, comme celui du musée ou de la bibliothèque de Sarajevo. Faute d?argent, la direction du Musée national de la capitale bosniaque, qui abrite la célèbre Haggadah, un manuscrit hébraïque enluminé du XIVe siècle, a d?ailleurs annoncé au mois d?octobre que l?établissement fermait ses portes au public.
FESTIVAL DE CINEMA
Il existe malgré tout, à Sarajevo, plusieurs festivals importants de cinéma, de théâtre, de jazz, et un rendez-vous littéraire annuel, les Rencontres européennes du livre, organisées par le Centre André-Malraux (Le Monde du 29 septembre). Des événements importants qui permettent aux habitants de la ville d?avoir un aperçu des créations réalisées dans toute l?Europe.
Si le théâtre et la littérature sont assez mal lotis en Bosnie-Herzégovine - aucune nouvelle salle de théâtre n?a été construite depuis cinquante ans et l?on dénombre à peine une vingtaine de maisons d?édition qui comptent -, le cinéma semble mieux armé. Le gouvernement et la télévision fédérale distribuent chacun 750 000 euros tous les ans pour permettre aux réalisateurs de faire aboutir leurs projets. Si bien qu?il se tourne, bon an mal an, trois ou quatre films. Parfois jusqu?à six.
Avec des réalisateurs comme Danis Tanovic, qui a quitté Sarajevo en 1994, ou Pjer Zalica, Dino Mustafic et Sdran Vuletic, le cinéma bosniaque a, depuis plusieurs années, franchi ses frontières nationales, notamment en étant présent dans les festivals européens. Même si Enver Puska, le scénariste du prochain film d?Ahmed Imamovic, Go West, un film à gros budget, reste fataliste : «Tout ce qui se passe ici est fortuit.» L?actrice Jeanne Moreau a soutenu son film en apparaissant dans une scène, mais le long métrage a fait l?objet d?une campagne de presse virulente parce qu?il mettait en scène l?histoire de deux homosexuels de nationalités différentes.
En Bosnie, le monde du cinéma est confronté à un problème difficile : la distribution. «Beaucoup de salles ont été détruites pendant la guerre, explique le directeur du Sarajevo Film Festival, Mirsad Purivatra. Dans les campagnes, il a fallu instaurer un système de salles mobiles transportées par camion, qui permet de projeter des films pour les enfants. A Sarajevo, il reste seulement sept salles de cinéma.» Malgré ces handicaps, les films nationaux plaisent et rencontrent leur public. Le Feu, de Pjer Zalica, a par exemple été vu par 300 000 spectateurs.
Pour le directeur du Sarajevo Film Festival, «l?absence de studios, de plateaux de tournage et de matériel, comme de caméras» permet paradoxalement d?inciter la profession à rechercher des coproductions internationales. C?est ce qui se passe notamment au Fonds Sud, un système d?aides publiques gérées par le Centre national de la cinématographie en France.
Mais la Bosnie-Herzégovine n?est pas éligible aux fonds européens Eurimages ou au programme Media. Et les producteurs doivent faire face à une piraterie à grande échelle de tous les films, les DVD illégaux étant vendus directement devant les salles de cinéma. Ils doivent en outre acquitter une assurance spécifique aux pays en guerre.
Ultime signe que ce conflit n?est pas encore cicatrisé.
Le Monde News Service
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