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Renaître

18 juin 2006, 00:00

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C’est, dit-on, à l’impopularité de sa réforme économique introduite en 1991, que le gouvernement de Narasimha Rao doit de ne pas avoir été reconduit aux affaires en 1996. En 1993 pourtant, les indicateurs s’amélioraient déjà. Et aujourd’hui, lorsqu’elle célèbre sa fortune, l’Inde reconnaît le courage de Rao et la perspicacité de son ministre des Finances. Mais il y a quinze ans, elle n’avait pas suivi tout de suite.

Ce sont les qualités qu’il faut reconnaître au Parti travailliste, avant même de débattre de la justesse de certaines de ses mesures. Il sait qu’il prend le risque de ne pas accompagner la réforme qu’il lance, laquelle va bien au-delà de cinq années de gouvernance. Il renonce à un budget de bénéfices à courts termes. Il imprime un pli qu’aucun gouvernement qui lui succédera ne pourra modifier. Il est porté par la même conviction qui faisait dire à Manmohan Singh, dans son discours de 1991, « No power on earth can stop an idea whose time has come ».

A-t-il le soutien de la population ? Face à la singularité de ce budget, on sent une hésitation, comme lorsqu’on perd ses repères. Elle est habituée à un partage d’enveloppes sectoriel et donne sa faveur à l’exercice budgétaire s’il est plus ou moins équilibré. Mais ce n’est pas un budget comme les autres. Au lieu d’administrer un traitement pour l’abcès du pied, un autre pour le dysfonctionnement de la rate et un autre pour l’occlusion d’une artère, Sithanen a admis le patient en « intensive care ». Le propre de cette unité est de stabiliser l’ensemble des fonctions vitales avant tout traitement « sectoriel ». Nos fonctions sont endommagées. Il nous faut survivre d’abord. C’est ainsi qu’il faut lire ce budget. Et répondre à un appel à la solidarité.

Si la population refuse cet appel, refuse de changer de lunettes, elle risque de se laisser récupérer par le populisme qui guette. Le premier frein de la réforme Sithanen risque d’être la démocratie politique qui autorise la démagogie facile de l’opposition. Passe encore pour les stéréotypes plus bêtes que méchants – les slogans pro-riches, anti-pauvres ou autre refrain sur le néolibéralisme, rhétorique populiste qui s’échappe des rangs au passé « gauchiste » à chaque réforme. Passe encore pour l’allusion au programme électoral… comme si ce programme pouvait orienter le vote. Le vrai danger, c’est que, de cette réforme fort complexe, l’opposition donne à la population une lecture simplifiée qui n’en transmet pas l’esprit, mais en appelle aux émotions.

Tel député de l’opposition réduit tout l’exercice à l’élimination des subventions. Tel autre pleure le peu de cas fait au social, alors que le drame c’est que l’État est trop largement « social ». Tel autre ressasse la litanie hypocrite anti-FMI, pour réveiller les douleurs de la contrainte des années 80, alors que l’on sait ce que l’on doit à cette institution. Tel autre encore dénonce la brutalité de la fermeture de la DWC et de la pension à 65 ans, alors que depuis dix ans qu’on évoque ces éventualités, aucune autre alternative n’a été trouvée. Tel autre encore exacerbe la méfiance contre les étrangers, alors qu’il sait qu’on ne peut pas vivre isolé.

Ces arguments à fleur de peau n’auraient pas été dérangeants si nous n’étions pas en train de faire un aussi grand pas vers l’inconnu. Si les gens ont du mal à comprendre pourquoi il faut changer les réflexes et qu’on leur dit qu’il est effectivement possible de l’éviter, le changement ne se fera pas. La démarche de l’ouverture, risquée, engendre forcément la peur. Jouer sur cette peur compromet la réforme. La conséquence, c’est que nous risquons de mettre, comme l’Inde, quinze ans avant d’en récolter les fruits. Car il ne suffit pas, pour réussir, de la convictionde quelques ministres, mais bien de celle de toute une population. Le changement doit s’opérer de l’intérieur.

L’opposition est dans son rôle quand elle soulève des arguments qui permettront l’ajustement des mesures annoncées ; certains de ses députés l’ont fait. Elle ne l’est plus quand, au lieu de se battre sur l’agenda économique, elle se bat contre elle. Elle se tire d’ailleurs une balle dans le pied, puisqu’elle sait pertinemment bien qu’elle devra prolonger cette réforme qu’elle conteste aujourd’hui. Parallèlement, le gouvernement ne doit pas négliger l’éducation de la population. Elle n’a peut-être pas suffisamment démontré comment l’objectif de toute cette réforme est d’améliorer la qualité de vie des gens. Quelque chose qui peut lui paraître évident, comme le fait que les étrangers ne s’intéresseront pas à venir chez nous pour prendre nos emplois, mais pour en créer en faisant des affaires, ne l’est pas forcément pour le commun des mortels.

Le temps du débat économique parlementaire, nécessaire pour préciser les mesures vagues, est perdu lorsqu’il en reste au seul débat politique. On ne peut pas se le permettre. Le gouvernement doit encore s’atteler à chercher les hommes et femmes qui seront capables de manager sa réforme. Il aura besoin d’un soutien extérieur – étranger ? – important pour légitimer tous les aspects de son projet. Les obstacles que Sithanen veut éliminer, la bureaucratie, le lourd cadre institutionnel, la corruption, ne le seront pas d’un trait de plume.

L’investissement qu’il souhaite attirer ne le sera pas uniquement grâce aux nouvelles facilités, il faut encore créer et vendre des opportunités. La discipline financière ne s’imposera pas d’elle-même – le budget supplémentaire voté cette semaine suffit à le rappeler. Le chantier est énorme.

La plus grande tâche, enfin, est d’aller convaincre, au-delà de l’opposition et de la population, les organismes internationaux d’influence, d’aller casser cette image qui nous a encore valu cette semaine de voir étaler les reproches du FMI. Il faut que le ministre des Finances puisse leur dire que ce pays est prêt pour la réforme, que ce budget convient au pays. L’ancien ministre des Finances, Vishnu Lutchmeenaraidoo, pense le contraire. « C’est un budget pour un autre pays… », disait-il à notre confrère cette semaine. C’est un budget, en vérité, pour en faire naître un autre.

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