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R. Fleurot raconte Agaléga en 1981

27 juillet 2006, 20:00

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Les Agaléens se rappellent au bon souvenir de leurs frères mauriciens, en 1981, en leur soumettant une pétition, réclamant une amélioration de leurs conditions de vie. Elle obtient, pour toute réponse, l?envoi, dans leur île, d?un contingent de policiers anti-manifestation. L?abbé Robert Fleurot, qui s?y rend régulièrement, raconte ce qu?est la vie au quotidien à Agaléga en 1981.

Il dénombre une cinquantaine de familles dont 23 dans l?île du Nord et une trentaine dans celle du Sud. Tous les adultes travaillent dans des cocoteraies, plus ou moins à l?abandon. Le Public Accounts Committee réclame mais en vain une étude sérieuse du potentiel économique d?Agaléga.

Nul besoin de grimper sur les cocotiers pour cueillir les précieuses noix de coco. Il suffit de ramasser, non pas à la pelle mais au sabre aiguisé, celles qui sont tombées. Le ramassage des noix à terre se dit ?la tâche charriée?. Le geste du ramasseur n?est pas moins auguste que celui du semeur. Son torse ni son cou ne doit bouger d?un centimètre. Sur sa tête, est posé en équilibre un large panier qui se remplira peu à peu de noix de coco. Sans fléchir le buste ni la tête, le ramasseur pique à terre la noix, à l?aide d?un sabre à la pointe aiguisée. D?un geste ample, à la trajectoire bien calculée, il l?expédie dans le panier juché sur sa tête. Et ainsi de suite jusqu?à ce que le panier se remplisse et s?alourdisse.

Le ?plissère? se charge d?éplucher les cocos. Il tient fermement la noix entre ses deux mains et l?éventre à l?aide d?un pieu planté dans le sol. L?épluchage des noix requiert une dextérité encore plus grande que celle exigée du ramasseur. La décortication est complète pour les noix destinées au calorifère et à la production de copra. Celui-ci s?acquiert après trois jours de calorifère à 65º C de température moyenne. Il n?y a plus qu?à détacher la coque et à procéder à la sélection des différentes qualités obtenues du copra.

La décortication est partielle pour les noix de coco, destinées à être exportées à Maurice. Il convient de protéger les trois ?yeux? de la noix, sous peine de pourriture prématurée. D?où son nom de ?coco barbe?.

Il faut environ 8 000 noix pour produire une tonne de copra ou 500 bouteilles d?huile. Elle se vend à Rs 4 750. L?exportation du ?coco barbe? rapporte Re 1.50 pièce, soit deux fois et demi plus que le copra.

La cloche règle, en 1981, la vie quotidienne à Agaléga. Il y a la cloche réveille-matin à cinq heures, avec deuxième coup à 6 heures et l?appel à ne pas manquer à 6 h 30. A 11 heures, la cloche pause-déjeuner. A midi, non pas l?angélus, mais la reprise du travail. Il y a aussi la cloche six hères et la cloche nèv hères. Il y a les cloches exceptionnelles : la cloche-ration, la cloche-tortue, la cloche-difé. Il faut, bien sûr, être Agaléen de souche pour pouvoir distinguer la cloche-difé de la cloche-ration ou de la cloche-tortue et ne pas s?amener avec une foëne pour éteindre le feu ou avec un seau d?eau à l?heure où le ?confédération?.

Parlons-en de la ration au quotidien dans l?Agaléga de 1981. La Corporation régissant cette île tient boutique au Nord, comme au Sud. Ouverture : seulement les vendredis et les lundis. A l?appel de la cloche-ration, les ménagères accourent brandissant leur carnet rouge, le carnet-boutique dans lequel sont notés leurs achats. Tout travailleur, qu?il soit femme, homme ou enfant, a droit à 10 livres et demi de riz par semaine, à un quart de livre de sel, à une bouteille d?huile de coco, à un litre de vin. A chacun d?eux de relever son quotidien en allant quérir, en dehors des heures de boulot, un poisson, un crabe ou une langouste. ?Sa ki Bon Dié donné? mais qu?il échangerait volontiers contre une tomate ou une laitue, encore que le potager et le poulailler de famille sont vivement conseillés.

Les cols blancs, (les Mauriciens assurant l?encadrement) ont, bien sûr, droit à un traitement spécial et privilégié, leur permettant de se distinguer des Agaléens : leur ration hebdomadaire comprend 10 livres de riz de ration, deux livres et demi de riz basmati (sans doute pour compenser leur travail pénible), une bouteille et demi d?huile, une livre de grains secs. Ils sont aussi les seuls à pouvoir acheter des boissons alcooliques, dont le rhum refusé aux Agaléens qui le remplacent par le bacca ou boisson fermentée à base de lentilles.

Les loisirs agaléens se limitent à un orchestre, deux troupes de scouts, deux équipes de football (il faut être deux pour danser le tango, comme le rappelle si judicieusement Jean Mée Desveaux, à propos de Castor et Pollux, de bookies et de propriétaires de canassons, de parieurs illégaux et de mises à crédit, de corrompus et corrupteurs).

Touche finale et consternante à ce tableau de la misère au quotidien en 1981 : les Agaléens ont en dépôt Rs 386 000 sur lequel ils n?obtiennent aucun intérêt. Robert Fleurot a quand même rencontré des Agaléens heureux.

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