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Quand meurt en Forêt de l?Asile, Ehelepola, le Premier ministre du dernier roi de Ceylan

4 avril 2004, 20:00

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LE 4 AVRIL 1829, mourait loin des siens, au Moulin à Poudre, Forêt de l?Asile, Pamplemousses, un chef cinghalais, exilé à Maurice par les autorités britanniques administrant l?île de Ceylan (aujourd?hui Sri Lanka). Un mausolée, auréolé de mystère et chargé d?émotion, rappelle son émouvant souvenir à ceux que l?histoire de notre pays passionne : ?Sacred to the Memory of Eyhelepola? ? Le 175e anniversaire de son décès (dûment et dignement célébré, hier, par qui de droit) est une invitation à nous remémorer les principaux événements de la vie mouvementée de cet exilé de marque.

Le chef Ehelepola est né à Kandy, Sri Lanka en 1773. En 1808, il devient le chef du district de Sabaragamuwa et, en 1811, le Premier Adigar (ministre) du dernier roi de Kandy, Sa Majesté Sri Vikrama Rajasinha. En 1814, ce dernier le somme de comparaître devant lui pour se justifier de certaines allégations faites à son égard. Connaissant que trop le ?baisère? caractère de son monarque, Ehelepola désobéit aux ordres royaux et brandit le drapeau de la révolte. La rebellion tourne court et Ehelepola doit se réfugier dans la partie ouest de son île (autour du nouveau port de Colombo), région contrôlée par la récente occupation coloniale et militaire britannique. La Grande-Bretagne, en guerre avec la France de Napoléon Ier, s?empare alors, les unes après les autres, des colonies hollandaises, les Pays-Bas étant devenus, par la force des choses, les alliés du Paris de la Révolution et de l?Empire.

Le roi Rajasinha, ne pouvant capturer son Premier ministre félon, torture et exécute, avec sadisme et barbarie, la femme et les enfants d?Ehelepola.

Sheila Ward, l?épouse du Haut commissaire anglais à Maurice de 1977 à 1981, Alec Ward, publia en 1986, aux Editions de l?Océan Indien, un livret consacré aux dirigeants politiques exilés à Maurice par les autorités coloniales de son pays. Intitulé Prisoners in Paradise, son livre consacre une dizaine de pages à Ehelepola. S?inspirant probablement des écrits de Mme Bartram (Recollections of seven years residence at the Mauritius, Londres, 1830, pp. 177 ? 186), elle l?imagine obsédé par le souvenir lancinant du martyre subi par les siens à cause de sa rébellion mais surtout en raison de la cruauté du roi Rajasinha. L?exécution des siens a lieu dans la cour d?honneur, à l?entrée du palais royal, à Kandy. L?épouse est contrainte à assister à la décapitation de ses deux fils, âgés de moins de 12 ans. Elle doit ensuite piler leurs deux têtes dans un mortier. Ses bras sont alors liés à un pilon qu?on soulève de terre à plusieurs reprises. Les autres femmes de la maisonnée et elle sont ensuite attachées ensemble, lestées de grosses pierres et jetées au milieu d?un lac.

Ehelepola, ajoute Sheila Ward, ne parvint jamais à comprendre comment ses compatriotes purent s?en prendre avec tant de cruauté à d?innocentes personnes sans défense, dont des femmes et des enfants. Il se demandait sans cesse quel crime avait-il pu commettre dans une vie antérieure pour que les siens durent être martyrisés de la sorte.

Sheila Ward fournit d?autres détails de la biographie d?Ehelepola. Il est plutôt costaud. Sa longue chevelure blanche se termine en chignon sur la nuque, selon la mode de son pays. Sa moustache blanche impressionne autant que sa longue barbe de même couleur. Il éprouve le dégoût le plus profond pour son cousin et compagnon d?exil, Pilima Talauva, un alcoolique invétéré. Le père de Pilima Talauva est le Premier ministre de Sri Kirti le Grand, roi de Kandy. Il espère succéder à son souverain mais ce dernier désigne comme héritier, un jeune de 18 ans, le futur roi Vickram Rajasinha. Talauva-père pense pouvoir manipuler ce dernier à sa guise. Il se révèle bien vite aussi autoritaire et aussi despote que son prédécesseur. Sa tyrannie ne l?empêche pas de vouloir négocier avec les Anglais qui occupent, depuis 1803, la région autour de Colombo. Il charge Talauva-père de négocier en son nom avec l?occupant-colonialiste. Ce dernier incite plutôt les Anglais à s?emparer du royaume de Kandy, caressant l?espoir qu?ils le nommeront roi à la place du tyran Rajasinha. Mais l?expédition anglaise est mal préparée et la malaria est un ennemi trop redoutable dans la jungle ceylanaise. Les mercenaires de Rajasinha n?ont aucune peine à massacrer les soldats anglais malades et épuisés, exception faite pour une poignée d?entre eux qui parviennent à s?enfuir.

Le prix de la félonie

Pilima Talauva, père, conserve toutefois la confiance de son roi. Il lui impose toutefois un adjoint, en la personne d?Ehelepola. Quand Brownrigg remplace North, en 1812, comme gouverneur anglais à Colombo, Talauva-père, reprend ses négociations secrètes avec l?occupant colonialiste. Son double-jeu et sa traîtrise sont mises à nu et son souverain ordonne sa décapitation. Ehelepola succède à son oncle comme Premier Adigar du roi Rajasinha. Comme son oncle, il ambitionne de prendre la place de son souverain et profite de ses premières missions auprès de l?intermédiaire anglais D?Oyley pour faire avancer autant les affaires de son roi que les siennes.

D?Oyley est l?interprète officiel des autorités anglaises. Il maîtrise parfaitement, tant à l?oral qu?à l?écrit, la langue cinghalaise. Il impose du respect à Ehelepola, lui-même homme de grande culture. Il donne peu d?instructions mais interroge autant qu?il peut. Il paraît soucieux du bien-être du peuple kandien. Sa sévérité et son austérité déconcertent toutefois Ehelepola qui n?arrive pas à le trouver sympathique.

En 1813, le roi Rajasinha rappelle à Kandy son Premier ministre. Ehelepola est averti que ?so natte dans coup?d?vent ?. Il décide de ne pas rentrer et de passer dans le camp des Anglais, ne se doutant pas que sa femme, ses enfants et sa domesticité devront payer le prix de sa félonie.

Brownrigg décide de conquérir le royaume de Kandy et s?y prépare avec soin et efficacité. Ehelepola est même chargé de commander une colonne. Il sera le premier, le 14 février 1815, à entrer dans Kandy de nouveau désertée en raison de l?avancée ennemie.

A sa grande désolation, D?Oyley non seulement refuse de lui livrer le roi et ses épouses faits prisonniers, mais encore il les assigne à résidence avec tous les égards dus à leurs anciens rangs et fonctions. Ehelepola digère d?autant plus mal le coup que la population kandienne réclame bruyamment qu?il soit nommé roi à la place de Rajasinha. Les éléments du trésor royal que ce dernier a dispersé parmi ses collaborateurs sont graduellement confiés à Ehelepola qui les transmet finalement aux autorités anglaises. Il conserve jalousement tous les emblèmes royaux retrouvés dont le spectre et l?épée, symboles de la royauté, ainsi qu?un manteau doré royal qu?Ehelepola essaye en cachette à plusieurs reprises.

Les Anglais lui permettent de gouverner son peuple sous le contrôle de D?Oyley. Il peut prendre le titre qu?il veut sauf celui qu?il désire par-dessus tout, à savoir celui de? roi de Kandy. Nouveau refus d?agréer à ses royales ambitions quand Rajasinha et les siens sont exilés à Madras.

Aux premières manifestations de rébellion anti-anglaises, l?occupant britannique le suspecte d?en être le cerveau. Les soupçons deviennent bientôt des motifs d?accusation. Ehelepola ne tarde pas à être arrêté, le 3 mars 1818, et à être conduit à Colombo où il retrouve un autre chef comploteur anti-anglais en la personne de son cousin, Pilima Talauva, fils. Pendant sept ans, il est détenu prisonnier à Colombo.

Il sera exilé, à partir de 1825, à Maurice où se trouvent déjà une trentaine d?exilés kandiens. Il loge au Moulin à Poudre où il jouit d?un certain confort, bénéficie des soins et de la gentillesse du major Henry Bates qui le précédera de trois mois dans la tombe (3 janvier 1829). Il a le loisir de se faire plein d?amis auprès des familles des Pamplemousses, tant francophones qu?anglophones. Son aide de camp est un jeune Cinghalais, nommé Don Bastien. Il est d?une grande beauté et toujours vêtu avec soin, dans un savant mélange de modes orientales et occidentales. Il attire d?autant plus les regards que ceux qui ne le connaissent pas sont dans l?incapacité de savoir s?il est homme ou femme. Comme quoi, la mode unisexe ne date pas d?aujourd?hui.

Un prince aux manières raffinées

A l?occasion, Ehelepola a les moyens de recevoir princièrement ses amis au Moulin à Poudre. Une fois par mois, il a l?honneur d?être invité à dîner par le gouverneur de Maurice, Galbraight Lowry Cole. Il jouit d?une totale liberté de déplacement et peut se rendre où il veut à Maurice. Il visite à plusieurs reprises le Jardin de Pamplemousses où il peut admirer les talipots importés de son pays natal. Mais au-delà de la végétation ? indigène ou exotique ? mauricienne, au-delà de nos montagnes et de notre commun océan, il ne peut s?empêcher de penser à en mourir à son Ceylan natal, à ce Jardin d?Eden, à cette grosse larme tombée des yeux maternels de Mother India, cette larme nacrée qui inspirera Lakmé à Léo Délibes et les Pêcheurs de Perles à Georges Bizet, à son extrême richesse et pas seulement matérielle et qui prend sa naissance dans la légendaire Lanka (la brillante) de l?épopée du Ramayana, ou encore dans celle du prince indien Visaya de la chronique royale du Mahavansa, et de sa princesse cinghalaise qui, aujourd?hui encore, tient tête aux incessantes invasions tamoules. Jusqu?à son dernier souffle en terre mauricienne, Ehelepola demeure fidèle au bouddhisme introduit, en 307 avant Jésus-Christ, au Sri Lanka par le prince Mahinda, le fils de l?empereur indien Asoda qui convertit à cette religion le roi de Ceylan. Cette île a conservé un bouddhisme particulièrement pur ? le petit véhicule ? d?où il est parti à la conquête de l?Indochine.

A la forêt de l?Asile, aux abords du mausolée Ehelepola, on peut, aujourd?hui encore, entendre, pour peu qu?on sache écouter attentivement, la phrase clé du fondateur du bouddhisme : ?Si la haine répond à la haine, comment pourra-t-on l?éliminer à jamais ? ? Une chose est certaine, la perfection des bonnes manières d?Ehelepola fut telle et marqua si intensément les Mauriciens du premier tiers du XIXe siècle que, jusqu?à l?Indépendance, quand un fonctionnaire outre-mérien donnait entière satisfaction aux Mauriciens, ils voulaient savoir si lui aussi était ex-Ceylan.

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