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Prévenir le pire

20 mai 2007, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Les services météorologiques font leur mea-culpa. Et pour cause. Une semaine après les houles meurtrières qui se sont abattues sur les côtes ouest et sud-ouest, l?heure est maintenant au constat. Et c?est à un échec auquel les services météorologiques de Vacoas sont confrontés. « On aurait pu, avec plus de chances, sauver des vies. Mais la météorologie n?est pas une science exacte », lâche Mamade Beebeejaun, l?Acting Deputy Director de la météo.

Certes, la station de Vacoas a bien alerté la population du danger, et ce, dès le 12 mai au cours du bulletin émis à 16 h 15 sur les ondes de la radio nationale. Mention avait été faite de houles de 2,5 mètres venant en direction du sud-ouest. Le public a alors été avisé de ne pas sortir en mer. Le lendemain, dès 6 h 15, les services météo réitèrent les mêmes conseils et à 7 heures, le même jour, le météorologiste de service avertit le public du danger en direct à la MBC. Dans un autre communiqué émis à 11 h 30, des vagues d?une hauteur de 3 à 4 mètres sont mentionnées. Le public a été encore une fois vivement conseillé de ne pas s?aventurer en mer.

On a mal jugé l?ampleur du phénomène

Le bilan on le connaît : six morts à Maurice et à Rodrigues, dix bateaux de pêche endommagés à Maurice et 15 maisons affectées par les inondations résultant des houles. Les cadres de la météo sont les premiers à le reconnaître : « Nous avons sous-estimé la hauteur des vagues? » Ils ont mal jugé l?ampleur de ce phénomène qu?ils disent imprévisible et sans pré-cédent. Maurice n?a, en effet, connu que trois événements de ce type, en 1976, 1987, et en 1994.

Mais le Premier ministre, Navin Ramgoolam a souhaité tempérer les choses mardi à l?Assemblée nationale :

« La violence des houles [?] ne pouvait pas, selon les services météorologiques, être prévue avec une précision absolue. J?ai été informé que Météo France Réunion a été également incapable d?estimer l?intensité précise et l?impact du phénomène. » Et comme pour s?excuser il a affirmé que « le phénomène étant rare, aucune des îles du sud-ouest de l?océan Indien ne possède un système d?alerte pour les houles ». Ce qui fait bondir certains spécialistes qui estiment que ce n?est pas une raison pour que Maurice n?ait pas de système d?alerte pour ce type de phénomène marin.

Et les lacunes se situent bien au niveau du système d?alerte. « L?information essentielle a été noyée parmi d?autres nouvelles du temps. Il faudrait revoir tout cela », explique Mamade Beebeejaun. De plus, poursuit-il, ce genre de phénomène ne s?accompagne jamais d?un changement de climat. « On peut comprendre les personnes qui se sont, malgré les conseils de la météo, aventurées en mer. Il faisait un temps magnifique », affirme le météorologue. L?époque où les gens prenaient la météo au sérieux est-elle révolue ? « Auparavant cela marchait, mais vu les résultats, les bulletins émis n?ont pas eu les effets escomptés? », lâche, laconique, le météorologue, tout en déplorant l?insignifiante attention dont bénéficient de nos jours les communiqués de la météo.

Mamade Beebeejaun estime que le danger peut être identifié 24 heures à l?avance, avec des outils informatiques et des modèles numériques dont dispose le service de la météo. Il avance l?idée d?émettre un bulletin spécial pour les raz-de-marée avec un jingle reconnaissable, comme pour les cyclones. De plus, il est question que l?aide étrangère soit sollicitée pour la mise en place d?un système d?alerte efficace. Des sirènes peuvent aussi être installées sur les régions côtières sujettes à ces événements qui seront amenés, sans doute, à se reproduire, dérèglement climatique oblige, selon certains spécialistes.

Prendre toutes les mesures

Mais déjà, de nouvelles dispositions sont prises pour mettre au point un système d?alerte efficace. Le Cyclone and Natural Disasters Committee a ainsi identifié quatre mesures dans l?éventualité du prochain raz-de-marée. Après l?émission du bulletin spécial de la météo, la police, les gardes-côtes et le ministère de la Pêche devront prendre toutes les mesures pour avertir les personnes présentes sur les régions côtières ou en mer. Celles qui vivent près des zones inondables seront conseillées d?aller trouver refuge dans les centres communautaires du ministère de la Sécurité sociale. Enfin, les routes qui risquent de devenir impraticables seront fermées à la circulation.

Pour l?océanographe Vassen Kauppay-muthoo, il est totalement absurde que Maurice n?ait pas encore mis en place un Centre for Disaster Control, organisme qui serait responsable de la mise en place d?un système d?alerte, de l?évacuation pendant la catastrophe, et de la reconstruction après les dégâts.

« À Maurice, nous vivons dans une bulle et nous ne prenons pas conscience des risques que nous courons. La multiplicité des organismes explique le manque de coordination entre eux. Lorsque cela va mal, chacun se renvoie la balle », soutient l?océanographe. Ce qui ne s?applique pas vraiment à la situation actuelle, la météo ayant avoué son manque de discernement.

Selon lui, tous les renseignements étaient disponibles sur le site tchèque www.windguru.cz, qui a donné des prévisions parfaites pour ce qui est de la force des vents et de la hauteur des vagues. « C?est quand même incroyable qu?à Maurice on n?avait pas eu toutes ces données qui étaient bel et bien disponibles », tempête-t-il.

« Il est temps de repenser le littoral »

Mais à la météo, on ne prête pas foi à ces sites Internet, même s?ils bénéficient d?une certaine reconnaissance au-près des utilisateurs. « Ces sites, affirme Mamade Beebeejaun, ne sont pas forcément fiables. Mieux vaut faire confiance aux scientifiques qui se basent sur des modèles numériques performants. D?ailleurs, nous avons des comptes à rendre, donc on doit se plier à une certaine procédure. »

Les leçons à tirer sont nombreu-ses. « Il s?agit, tout d?abord, d?établir un système d?alerte efficace, et de maintenir la communication entre les différents partenaires pour une meilleure gestion des dé-sastres. » Mais encore faut-il reconnaître que l?impact des va-gues aurait été moindre si les habitations étaient plus éloignées des côtes. « Il est temps de repenser le littoral et de reloger les gens plus à l?intérieur », explique un fonctionnaire du ministère du Logement. Les routes côtières ne peuvent toutefois pas être déviées. « Nous n?avons, pour ainsi dire, pas de terres. La solution serait de créer comme en Afrique du Sud ou en Inde, des wave breakers, dans la mer pour briser la force des vagues », souligne, pour sa part, le Principal Engineer de la Traffic Management & Road Safety Unit, le Dr Koshik Reesaul. Il est encore temps d?agir?

LES POISSONS, UNE PISTE POUR UNE MEILLEURE PREVISION

Dimanche dernier, plusieurs pêcheurs ont fait le même constat : plus un poisson pour mordre à l?hameçon ! Pas de trace non plus de vertébrés échoués sur les plages. Comme si les poissons avaient détecté l?arrivée du raz-de-marée ! Cette hypothèse d?animaux capables d?anticiper les cataclysmes avait déjà alimenté le flot d?informations après le tsunami de 2004 dans l?océan Indien. D?où l?idée de faire confiance aux bêtes pour prédire les catastrophes naturelles. Dans certains laboratoires de recherche, l?affaire est prise très au sérieux. De là à envisager, à Maurice, un système d?alerte basé sur l?étude du comportement des poissons, il y a un pas que les données scientifiques actuelles ne permettent pas de franchir. Mais il y a certainement une piste à creuser. C?est l?avis du biologiste français Xavier Bonnet. Il est chercheur au CNRS, le Centre national de la recherche scientifique.

XAVIER BONNET, BIOLOGISTE AU CNRS (FRANCE)

« Les animaux sont d?excellents indicateurs »

Prédire les raz-de-marée en observant les poissons : l?idée est-elle farfelue ?

Certainement pas ! Au contraire, les animaux sont d?excellents indicateurs. Le tsunami de 2004 a permis de poser deux hypothèses : soit les animaux ont senti l?arrivée du tsunami par la « signature au sol » de la vague, soit grâce à un bruit que les hommes n?ont pas perçu. Une chose est sûre : les poissons sont dotés d?un spectre de perception bien plus développé que le nôtre. Ils possèdent sur les flancs des petits capteurs ultrasensibles aux vibrations de l?eau, d?où cette cohésion lorsqu?ils se déplacent en banc. Cependant, personne ne peut affirmer qu?un tel système serait fonctionnel pour détecter des catastrophes.

Y a-t-il des recherches en cours ?

Pas à ma connaissance. Et pour cause, il faudrait pouvoir étudier les poissons dans leur milieu naturel pendant un événement imprédictible. Une observation en bassin me paraît plus réaliste. Or, il n?existe pas de spécialiste de ces questions. C?est un domaine complexe qui, pour l?instant, nous échappe totalement, on ne maîtrise pas le sujet.

Quels sont les faits scientifiques sur ce thème ?

À vrai dire, les chercheurs ont peu d?éléments. Ce que l?on sait, c?est que le monde animal possède une variété de sens extraordinaire. Entendons-nous bien : je ne parle pas d?un mystérieux « sixième sens » avancé par certains, mais d?une grande capacité de sens. Pour autant, nous n?avons pas la preuve scientifique que les animaux perçoivent les catastrophes avant qu?elles n?arrivent.

Restent les observations et les témoignages. Il y en a trop pour les considérer comme anecdotiques. Les animaux sont très probablement sensibles à des choses qui nous échappent. J?ai moi-même pu observer une telle capacité d?anticipation. Notamment dans les oueds, au Maghreb. Quelques minutes avant l?arrivée de murs d?eaux boueuses, des nuées de grenouilles et de lézards ont fui pour gagner les hauteurs. Le phénomène est spectaculaire, d?autant que l?homme reste insensible à l?arrivée du péril.

Peut-être des comportements analogues se produisent-ils au cours de cataclysmes marins, et ce serait passionnant d?étudier les poissons de plus près. En attendant, je peux vous dire que si je me baignais sur une plage mauricienne et qu?un pêcheur m?annonçait des comportements étranges parmi les poissons, je sortirais immédiatement de l?eau !

UNE CATASTROPHE SI PEU « NATURELLE »?

Le xxie siècle a peur. Tsunamis, cyclones et maintenant houle géante : autant d?événements traumatiques relayés par le choc des images. Résultat, l?inquiétude grandit vis-à-vis des catastrophes dites « naturelles ». Pointée du doigt, la fatalité. Erreur. Le lourd bilan de la houle australe ? six morts et une quinzaine de familles sinistrées ? qui a déferlé sur nos côtes le week-end dernier ne résulte pas d?un inéluctable destin. Cette catastrophe n?est pas si « naturelle » que cela, car la main de l?homme l?a amplifiée. L?analyse des événements extrêmes nécessite de distinguer les « aléas naturels » de leurs « conséquences ». Les aléas de la mer, ses caprices, assauts, ses furies, sont incontrôlables.

Depuis Ulysse et son Odyssée, les marins relaient le même message : la mer est par excellence le royaume de la duplicité. Brutale et imprévisible. Même les progrès de la technologie n?y peuvent rien : c?est toujours la mer qui mène la danse. Mais, passé ce constat, qui incite à l?humilité, il faut réfléchir sur la dimension humaine du phénomène. Car si l?homme est impuissant face à la vague, en revanche, il a le pouvoir d?atténuer ses conséquences. Entre les deux, la vulnérabilité. C?est elle qui a fait l?essentiel de la catastrophe. Vulnérabilité face à l?aménagement sauvage de notre territoire côtier. Face à l?incapacité des météorologues à évaluer la juste ampleur du phénomène.

Face à l?inefficacité du système d?alerte. Ces failles ont transformé l?événement en catastrophe.Celle-ci est donc bien la conséquence d?une crise tout à la fois naturelle et humaine ? la mort s?abreuve de dysfonctionnements de toute nature. Bien sûr, il y a ce qui relève de l?imparable. Pourtant, on ne pourra jamais plaider la pure et simple fatalité. Ce constat, en un sens, est rassurant. Cela veut dire que des solutions existent pour éviter d?autres drames, atténuer leur portée et peut-être même y remédier. À condition de savoir tirer les leçons de l?échec.

Les Mauriciens sont en attente de réponses sur ces questions. À défaut, il faudra s?habituer à ce que la mer fasse de plus en plus de victimes, tout simplement parce que ces catastrophes, dérèglement climatique oblige, seront de plus en plus nombreuses et les zones côtières de plus en plus peuplées.

HOULE : MODE D?EMPLOI

La houle est un état de la mer. Elle se forme à partir de vagues créées par le vent. Le vent possède une énergie. Quand il souffle, il transmet cette énergie à la surface de l?eau, créant une onde. Imaginez un drap que l?on secoue de haut en bas. Il est aisé de suivre la déformation du tissu. Cette déformation se propage d?un bout à l?autre du tissu, mais le tissu lui-même n?est pas déplacé. Idem pour la houle. L?eau ne se déplace pas, elle est animée par le mouvement de l?onde. Une fois le phénomène à l??uvre, le vent peut cesser, l?onde de houle, elle, se perpétue. Souvent à peine visible en pleine mer, la houle s?amplifie au voisinage de la côte, à cause du frottement sur le fond. Elle peut alors atteindre plusieurs mètres et déferler.

VASSEN KAUPPAYMUTHOO, OCEANOGRAPHE

« c?est le debut d?une serie »

Faut-il s?attendre à d?autres houles géantes ?

Certainement. En principe, ce type d?événement ne se produit pas isolément. Nous risquons de vivre d?autres épisodes de forte houle dans un avenir proche. Je pense que nous sommes au début d?une série.

Ce phénomène est-il un effet du dérèglement climatique ?

C?est une hypothèse. La hausse des températures peut, en effet, être l?une des causes. Je m?explique. Le réchauffement climatique agit sur l?océan, en entraînant une montée des eaux (par la fonte des glaciers et la dilatation de l?eau chauffée, NdlR). Cette modification, à son tour, joue sur le climat, en provoquant des tempêtes plus fortes. Résultat : le transfert d?énergie de l?atmosphère vers l?océan se renforce. D?où la formation de houles plus violentes générant des vagues plus hautes. Mais je vous l?ai dit, ce n?est qu?une hypothèse, elle reste à démontrer.

D?autres causes sont-elles avancées ?

Plus simplement, ce phénomène pourrait avoir une origine inconnue. En matière d?océanographie, nous n?avons pas encore tout vu, loin de là. Cette science est jeune. Je suis persuadé que nous avons encore beaucoup à apprendre. Il faut s?attendre, de plus en plus à vivre des phénomènes nouveaux.

<B>Bindu BOYJOO et Fabrice ACQUILINA

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