Publicité

A portée de miracle

22 septembre 2005, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

<B>Une phrase revient sans cesse dans vos chansons, dans votre discours : L?art vaincra. Vaincra quoi ou qui ? </B>

Toutes ces barrières qui nous empêchent de faire des choses où la notion de l?art est présente. Regardez en face de la maison. Il y a un petit jardin. Qu?est-ce que cela coûterait de mettre quelques balançoires pour les enfants du coin ? Eh ben non, personne ne pense à rendre meilleure la vie des gens à travers certaines notions artistiques. Et ça, les hommes politiques sont incapables de le comprendre. Par contre, la permission de construire des hôtels, les hommes politiques savent la donner. Vite Vite. Même si après, quand on passe dans le bus, on ne voit même plus la mer. Maintenant, on ne voit rien ! On a tellement construit en hauteur que notre île n?est presque plus une île.

<B>Et quand on vous dit que c?est le prix à payer pour le développement, le travail pour tous? ça vous agace ? </B>

Développement ? Moi je vois un peuple qui crie encore sa misère. Il y a un développement qui est fait plus pour faire plaisir et améliorer la vie du touriste que celle du Mauricien. Les plus belles routes sont celles qui mènent vers les hôtels. Quand un hôtel est en construction, avant même qu?il ne soit fini, il y a de l?eau 24 heures sur 24 pour les golfs, les jardins, de l?électricité, le gazon est planté. Nous, habitants de Maurice, nous devons nous battre pour avoir un peu d?eau pour la vaisselle, la lessive et la cuisine. Si nos dirigeants pensaient comme des artistes, tout aurait été plus simple. Ils sauraient que la meilleure manière de rendre les touristes heureux c?est de faire qu?ils arrivent dans un pays où le peuple est heureux. On n?aurait pas été comme on l?est maintenant, en train de dire aux touristes le circuit à suivre, les endroits où l?on peut aller sans se faire agresser. Les plages publiques, il en reste à peine deux ou trois.

<B>Maurice vous donne des nuits noires ? </B>

Oui, je suis inquiet. Je me rappelle ce pays d?il y a une trentaine d?années où tout le monde se disait bonjour. Nous sommes en train de reculer. Nous devenons individualistes?

<B>Le problème n?est pas spécifiquement mauricien?</B>

Oui, je n?en doute pas.Mais nous sommes un petit pays et nous avons les moyens de faire cette île devenir un exemple pour le monde. Nous vivons dans un pays où les miracles sont à notre portée.

<B>N?est-ce pas un peu désespérant de constater que l?artiste mauricien doit avoir cette consécration extérieure avant d?être reconnu chez lui ? </B>

Malheureusement, c?est toujours comme ça. Quelquefois, on me demande pourquoi je ne fais pas du séga populaire. Ce qui me rendrait plus populaire à Maurice. Je ne veux pas de ses ségas ?amizé manzé boire?. J?aime trop les Mauriciens pour les considérer comme ça. Concernant la musique, il n?y a même pas d?endroits où l?on peut jouer en dehors des hôtels où tout le monde sait quel type de musique est joué. Heureusement qu?il y a des organismes comme Otayo et le Centre Culturel Charles Baudelaire pour accueillir les créateurs mauriciens. J?ai un ami qui voulait jouer un de mes morceaux dans un hôtel. On lui a dit : ?Pas joué ça ici !? Je trouve ça bizarre parce que mes morceaux font un malheur à l?étranger où l?on sent bien que j?y mets mes tripes, que cela vient du profond. Même aux Etats-Unis on me le disait alors que ces gens ne comprennent pas un mot de créole. Je souffre pour Maurice parce que je sais que cette île a tout pour devenir un paradis.

<B>Les artistes sont-ils faits pour vivre au paradis ? Ou préfèrent-ils, pour créer, connaître les affres d?un purgatoire ou d?un enfer ? </B>

C?est vrai que l?artiste a besoin de douleur quelquefois pour sortir ce qu?il a de lui. Et je me rends compte que la seule chose qui puisse réunir les Mauriciens, c?est la musique. Quelquefois, le sport aussi. Quand je vois une salle entière debout avec moi en train de chanter ?Linité? je me dis que rien n?est perdu. Si dans un concert ce message passe et qu?on voit des gens se serrer l?un contre l?autre, c?est que des choses se passent à l?intérieur d?eux-mêmes.

<B>L?art pour vous, semble être la réponse à tous les maux?</B>

C?est une chose tellement immense, tellement universelle. Si des hommes religieux veulent m?attaquer sur ce genre de sujet, moi je leur dirais que Dieu est un artiste. Si c?est le Dieu dont on parle et dont on dit qu?il a créé ce monde, il doit être un artiste.

<B>Et quand vous voyez l?incurie des religions aujourd'hui, vous dites quoi ? Que Dieu est un artiste qui s?est fait exploiter ? </B>

Je dis que c?est un artiste mal compris. On l?a pris en renversant toutes ses valeurs. Je ne crois pas que les religions accordaient de l?importance à l?argent. Aujourd'hui, quand vous voyez le Vatican, un des Etats les plus riches du monde, un vrai empire, et quand vous voyez ces pauvres Africains dans une misère totale en train d?aller à la messe sans bouffer, alors vous vous dites qu?il y a vraiment un problème. Le sens de la religion a été complètement perverti par l?argent. J?ai une chanson qui dit ?Faire attention l?art naqueur, l?art gent qui fait son bonheur??

<B>Quitter Maurice était une urgence pour vous ? </B>

Oui. Je pense que si j?étais resté ici, je serais devenu un drogué, un voleur en train d?attaquer des gens. Sans doute serais-je en prison ou déjà mort. Non, j?ai quitté Maurice. Et cela m?a permis d?avoir une vision ouverte du monde. Et comprendre son évolution. En voyageant, on comprend des choses qu?on aurait mis 100 ans à comprendre en restant à Maurice. Quand on décide d?y rester, on ne peut avoir qu?une fausse vision du monde. Je suis content d?être parti. Si j?étais resté je serais encore en train de chanter

?Nou bizin boire amizé ti la hé la hé la hé?.

<B>Maurice enferme votre esprit. Comment faites-vous pour aimer un pays qui vous emprisonne ? </B>

Oui je sais. Mais que voulez-vous ? J?y suis né.

<B>Naître quelque part ne fait pas de vous un esclave de ce lieu tombé sur vous par hasard ? </B>

Pour moi, si. Quand on est né quelque part, il faut tout faire pour le rendre meilleur. C?est notre jardin. On doit le balayer, le garder propre à l?intérieur comme à l?extérieur. On n?a pas le droit de le laisser se dégrader. Notre nombril est attaché à notre lieu de naissance. C?est une énorme responsabilité.

<B>En partant vous étiez donc un traître si j?en crois vos critères ? </B>

Non. Je dis que Maurice n?est pas bien, mais je dis aussi qu?elle a tout pour devenir un paradis. Je n?ai jamais détruit sa réputation à l?étranger.

<B>L?artiste, de par sa position même de créateur, a-t-il une vision réaliste de la société ou a-t-il cette vision sublimée qu?on attend de lui ? </B>

Je crois qu?il ressent ce qui doit être. Je n?ai jamais appris la musique, je ne sais pas lire la musique. Je n?ai jamais appris à l?école à vous dire les mots que je vous dis là. Mais je pense que c?est la musique qui m?a choisi. Et non pas moi qui ai choisi de faire de la musique. Quand j?étais petit, je voulais devenir prêtre. Mais quelque chose, en grandissant, m?a dit de choisir la musique et de ne pas m?enfermer dans quelque chose de sectaire. Moi, je voulais avoir une identité ouverte à tous. Vous savez , quelquefois quand je joue, je suis moi-même étonné de ce que j?arrive à faire. Je me dis : ?C?est toi qui es en train de jouer comme ça ? Je n?en crois pas mes oreilles.?

<B>Il y a aussi beaucoup de travail?</B>

Oui, bien sûr. Il faut travailler son instrument. Mais tout ça est fait avec amour. Et c?est ça qui est important. Moi je touche mon instrument tous les jours. Ma guitare, c?est comme une copine. J?ai autant de plaisir à la prendre dans mes bras que ma copine. Même esthétiquement, la guitare ressemble à un corps?

<B> ?La musique est un cri qui vient de l?intérieur?, dit Bernard Lavilliers. Vous le ressentez ? </B>

Oui, de partout à la fois. Elle est tellement de l?intérieur qu?elle vient peut-être de notre ADN. Les sons sont partout, nous enveloppent. J?ai beaucoup étudié la Bible et j?y ai vu des choses que je ressens avec la musique. Par exemple, lorsque la Bible parle des apôtres qui reçoivent le Saint-Esprit. C?est quelque chose que je ressens à chaque fois que j?entre en scène. À chaque fois, je ressens cette force qui m?a aidé à arriver jusque-là. Et qui me donne le courage de dire ce que j?ai à dire et que tant d?autres ne veulent pas dire. C?est bien pour cela que j?hésite à les appeler artistes.

<B>Vous confinez l?artiste à la contestation. N?est-ce pas un peu limitatif ? </B>

Non. Je ne dis pas qu?il doit être un contestataire. Mais il doit participer au bien-être de la société dans laquelle il vit. Vous voyez, c?est pour cela que je ne crois pas pouvoir faire de la politique. Je serais un dictateur si j?étais politicien. Moi, je rêve d?une loi qui rende la musique obligatoire à l?école. Cela ouvrirait l?esprit de nos enfants. Quand j?étais jeune, la musique m?a permis de prendre toutes mes souffrances et de les transformer en choses positives. Elle m?a permis de travailler une expression particulière. Dès le départ, j?ai considéré la musique comme sacré, comme un Dieu, comme une religion. Les musiciens que j?ai rencontrés à travers le monde et avec lesquels j?ai discuté m?ont fait me rendre compte que nous avions la même vision des choses. Nous regardons tous dans la même direction quand nous aimons et respectons la musique.

<B>De qui parlez-vous quand vous évoquez ceux ?qui doivent dire des choses et qui ne le font pas? ? </B>

Entre autres, je parle bien sûr des médias. Quand j?écoute les radios et que j?entends ces ricanements insupportables, ces imbécillités, je me dis quand on a la responsabilité d?un média comment peut-on être aussi pauvre. Entre ça et ceux qui passent leur propre musique? Les médias n?aident pas vraiment au développement de la musique à Maurice. Ceux qui ont cette responsabilité sont tellement contents de leur nouvelle notoriété qu?ils s?occupent seulement de la garder et de la nourrir ! Ils ont une paie importante et l?île Maurice, du coup, ne connaît plus aucun problème. Même quand ils parlent des accidents de la route, ils ricanent. On ne peut pas compter sur eux pour aller au fond des choses, pour chercher la vraie raison des choses. C?est vraiment dommage. Je ne pense pas que les radios contribuent beaucoup à faire progresser les Mauriciens.

<B>J?en reviens à Lavilliers. On sent chez lui , comme chez vous, cette assurance que votre vérité est au sein du milieu populaire ouvrier?</B>

Sans aucun doute pour moi! C?est de là que je viens. Je sais ce qu?est manger tous les jours du curry de papaye avec des ?biscuits cabine?. J?ai vu mon père souffrir pour élever huit enfants au départ, maintenant 6. La misère du milieu ouvrier recèle une vérité parce qu?elle est une école de la vie. Et je peux vous dire, je sais maintenant : c?est le fait de venir de là qui me fait continuer à travailler, à écrire, à chanter. Je serai toujours proche de ce milieu quoi qu?il arrive. C?est là le terrain d?où je puise mes forces, mon talent, tout. Je pense qu?un homme qui a réussi, tout ce qui lui reste à faire c?est aider les autres. Et ça, c?est une volonté personnelle. Je vois les choses comme ça. Ceux qui ont réussi, qui ont pu avancer sur la route, doivent débroussailler les chemins pour laisser ceux qui viennent derrière marcher plus facilement. Sinon, le succès n?a aucun sens. Et vous voyez, c?est cela mon problème avec la religion. On met de l?espoir dans un truc qui, depuis 2 000 ans, est en place même. Il nous faut nous prendre en charge et pas compter sur Dieu.

<B>Le milieu ouvrier porte une vérité particulière ? </B>

Oui je le pense. Et le paradoxe, c?est que quand je chante à Maurice, le public n?est pas particulièrement ouvrier ; c?est même le contraire. Quand je vois ce public recevoir mes chansons comme ça, je me dis ?c?est positif?. Mais l?île Maurice d?en-bas, comme dirait l?autre, c?est à elle que j?aime aussi parler. Dans mon prochain album je vais évoquer aussi la drogue et toutes ces choses qui ravagent notre pays. Quelquefois, je me dis que si je fais de la politique, je deviendrais un dictateur qui obligerait les gens à être heureux.

<B>D?où vient cette prétention ? </B>

Il faut dire ce qu?il y a à dire, quitte a déplaire. Mais vous avez raison. C?est peut-être de la prétention, ça ne me gêne pas qu?on pense cela. Mais j?en suis persuadé : l?art vaincra.

<B>En même temps que vous proclamez votre engagement, vous avez quitté Maurice et vous vivez en France, loin des préoccupations que vous évoquez?</B>

Simplement parce qu?on ne peut pas vivre de la musique à Maurice. Sauf si on accepte la loi des hôtels. De l?exploitation pure et simple. Et ça, je ne suis pas disposé à le faire. Mais je suis revenu pour un bon bout de temps.

<I>éveloppement? Moi je vois un peuple qui crie encore sa misère. Il y a un développement qui est fait plus pour faire plaisir et améliorer la vie du touriste que celle du Mauricien. »

« Si j?étais resté ici, je serais devenu un drogué, un voleur en train d?attaquer des gens. Sans doute serais-je en prison ou déjà mort. »

Publicité