Publicité

Pèlerinage de Claude Piéplu à Maurice, le pays de ses débuts

7 août 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Il nous a quittés le 24 mai 2006. Il venait d?avoir 83 ans. Il n?est pas le plus célèbre acteur français mais aucun d?entre eux n?éprouve pour notre île une gratitude plus vive et plus sincère que celle qu?a toujours ressentie Claude Piéplu pour cette île Maurice qui lui donne, en 1949, confiance en lui-même, qui lui révèle la plénitude du potentiel qui sommeille en lui et qui ne demande qu?à s?extérioriser.

Août 1981, Claude Piéplu et son épouse sont de nouveau en pèlerinage à Maurice, sur les lieux mêmes de ses vrais débuts théâtraux. Il n?est pourtant pas n?importe qui quand il débarque avec les autres acteurs de la troupe qu?Yves Forget ramène de Paris, en 1949. Le jeune Claude Piéplu naît dans le 14e arrondissement de Paris, le 5 mai 1923. Son père est cuisinier. A 15 ans, il se fait embaucher par la vénérable Banque Vernes comme grouillot, autrement dit comme coursier chargé de porter en Bourse les ordres de ventes et d?achats. Il passe ses temps libres à observer et à imiter les autres employés du vénérable établissement bancaire. Il découvre le théâtre et ses joies à la Comédie Française. Il s?inscrit aux cours de Maurice Escande (1892-1973), ancien administrateur de la Comédie Française, célèbre pour son aisance royale sur les planches et à l?écran et par sa parfaite élocution. Abel Gance, Jean Renoir, Marcel l?Herbier, Sacha Guitry n?hésitent pas à faire appel à son immense talent.

Engagé en 1944 au théâtre des Mathurins, le jeune Piéplu a l?occasion de jouer aux côtés de Gérard Philipe et de Maria Cassarès. Il entre ensuite dans la troupe de Jacques Fabbri qui monte plusieurs pièces dont ?Les joyeuses commères de Windsor?.

Il a déjà joué dans un film, ?D?hommes à hommes?, quand il débarque au Port-Louis avec la troupe d?Yves Forget, en 1949. Elle ira de succès en succès. C?est avec beaucoup de tristesse que les amateurs d?art dramatique voient partir les principaux acteurs de la troupe à la fin de la tournée. Il n?y a toutefois pas place pour tout le monde à bord du paquebot des Messageries Maritimes. Ils sont un petit nombre, dont Claude Piéplu, à devoir attendre le prochain navire. Qu?à cela ne tienne, ils mettront à profit la quinzaine de jours supplémentaires qui leur sont alloués pour monter quelques pièces additionnelles, les sans-grade n?hésitant pas à s?emparer, une fois n?est pas coutume, des principaux rôles, traditionnellement réservés aux acteurs chevronnés et confirmés. C?est ainsi que le jeune Claude Piéplu ? il a alors seulement 26 ans ?interprète à sa manière sur nos planches ?L?avare? de Molière. Son interprétation surprend plus d?un par la dimension tragique qu?il donne à un personnage souvent ridiculisé jusqu?à l?outrance. Harpagon devient, avec Piéplu, un malade , un obsédé de l?argent, un déséquilibré privilégiant un monde imaginaire qu?il estime lui être hostile au détriment du monde réel qui l?entoure. Il sera un « avare » pathétique, émouvant jusqu?aux larmes même si le pathos qu?il suscite déclenche parfois des torrents de rire irrésistibles mais qui ne décontenancent jamais un débutant déjà maître de son art de déclencher les fous rires les plus contagieux même s?il demeure de marbre et paraît surpris d?être un amuseur public involontaire.

Piéplu découvre donc à Maurice cet art de déclencher le rire et l?émotion tout en restant de marbre. Il accepte bien volontiers cette dure loi du métier qui veut que les meilleurs comiques sont ceux qui consentent à ce que leur public s?amuse à leurs dépens.

En août 1981, il confie ceci à Emmanuel Juste : ?L?année 1949 est une année importante dans ma vie. L?île Maurice est le véritable coup d?envoi de ma carrière théâtrale et cinématographique. Cette tournée à Maurice me donne confiance en moi-même. Je me rends compte alors de ce dont je suis capable sur scène. Je ne reviens pas à Maurice en vacances mais en pèlerinage. J?y reviens parce qu?une amitié est née. Plus qu?une amitié, il s?agit d?une passion, d?une attraction irrésistible?.

Claude Piéplu et Emmanuel Juste se rencontrent donc à Grand-Baie en août 1981. Ils ne se doutent pas alors qu?ils mourront tous deux un quart de siècle après cette rencontre mémorable, le premier nommé à l?hôpital Sainte-Perrine Rossini, à Paris, le 24 mai 2006 et le second à la mi-juin de cette année.

Quand Emmanuel Juste rencontre Piéplu, en août 1981, celui-ci est déjà un acteur célèbre en France, notamment en raison de son rôle de narrateur de la série des ?Shadoks?. La critique et les cinéphiles savent qu?il est devenu un des meilleurs seconds rôles du cinéma français. Son style mêle habilement le solennel à l?ironie. Il transcende aisément les emplois qu?on lui confie sans hésiter. Aucun des personnages qu?il interprète ne cède à l?insignifiance. Ils sont plus vrais que nature malgré la charge caricaturale que leur impose cet acteur talentueux jusqu?au bout des ongles. Dès qu?il apparaît sur scène ou à l?écran, le spectateur ne voit plus que lui, n?entend plus que lui, tant son jeu fascine au plus haut point et tant il transcende sans effort les meilleurs acteurs principaux qui apparaissent, à ses côtés, comme ses élèves.

En dépit des rôles subalternes qu?on lui alloue, il fait jeu égal avec les acteurs français les plus cotés et les plus recherchés, dont Louis de Funès, Patrick Dewaere, Gérard Jugnot, Fernando Rey, Michel Piccoli. Les réalisateurs les plus talentueux font appel à lui. Ils sont, entre autres, Luis Bunuel, Roman Polanski, Bertrand Blier, Claude Miller, Claude Chabrol, Claude Berri, Constantin Costa-Grava, Michel Deville, Gérard Jugnot, Gérard Oury, Jean Girault. On peut le voir dans ?Astérix et Obélix contre César, Casque bleu ;Le paltoquet, Le sucre, Le locataire, Le charme discret de la bourgeoisie, Le fantôme de la Liberté, Calmos, Les noces rouges, La guerre de Troie n?aura pas lieu, Les galettes de Pont-Aven, Les aventures de Rabbi Jacob, Elle court, elle court la banlieue,Sex-shop, Clérambard, Les copains, L?écume des jours, Le glaive et la balance, Un nommé La Rocca?.

Jusqu?à la fin de sa vie, il répétera à qui veut l?entendre que le théâtre et le cinéma sont des métiers comme n?importe quel autre métier et que le comédien est acteur comme d?autres sont grouillot à la Banque Vernes.

Publicité