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Où va le MMM ?
«Après tout, ce n?est qu?un exercice interne». Jayen Cuttaree, désinvolte, se souvient tout à fait qu?il y a deux ans, le MMM annonçait un congrès anniversaire fastueux pour ses 35 ans. Mais tant pis pour le symbole. Ce parti qui a mis un point d?honneur à marquer ses grandes dates semble n?avoir rien à célébrer. Il renvoie le plus banalement du monde le faste... à l?année prochaine. Et encore. Pour les délégations étrangères, les invités de marque, les papiers posant les jalons d?un parti réinventé, rien n?est décidé.
Le MMM a la tête ailleurs. Trop occupé à sauver le pays, il ne s?intéresse pas à soigner sa peau en réfléchissant à son avenir. Du moins, il est convaincu que l?un passe par l?autre, qu?en sauvant l?un, il sauvera l?autre. «Le seul grand défi du MMM aujourd?hui, c?est de réussir la gestion du pays», dit le leader adjoint. Depuis le temps qu?il attend d?être partenaire majoritaire, le MMM ne compte pas rater l?occasion. «Il nous faut démontrer que nous pouvons être autre chose qu?un parti de l?opposition,» renchérit un autre membre du parti.
Il n?y a d?autant pas urgence à donner à l?exercice plus d?importance, que le MMM a pleinement confiance en sa force, du moins le dit-il. Avec le capital que ce mandat lui aura apporté, il ne voit pas la nécessité de s?arrêter pour penser en profondeur son avenir, la nouvelle jeunesse qu?il devrait se donner. «Le MSM s?est rajeuni parce qu?il a, lui, été battu 60-0 ; nous, soit nous n?avons jamais été battus, soit nous ne l?avons été que marginalement.» Pas d?ambiguïtés dans ce rappel de Jayen Cuttaree : il n?y a pas le feu.
Pourtant, les observateurs aussi bien externes au MMM qu?internes, continuent à donner l?alarme. Un exercice d?autocritique aujourd?hui ne devrait pas être inutile, disent-ils. Car la manière dont le parti a évolué ne crée pas les conditions le prédisposant à traverser le temps en maintenant sa popularité.
<B>«Il nous inspire mais ne nous dirige pas»
«Un parti traverse le temps quand il a su concrétiser le potentiel d?un idéal historique - projets et idées - dont il était porteur, et par la même, a pu satisfaire concrètement la part de rêve de ses adhérents, partisans et sympathisants», pense Malenn Oodiah, sociologue. Ainsi, le Ptr, 70 ans après, incarne les mêmes valeurs. Le PMSD, lui, construit autour d?une personnalité, ne lui a pas survécu. «Or, non seulement le MMM s?est éloigné de ses principes de départ, mais son histoire a été marquée par le poids grandissant de son leader sur le fonctionnement et l?orientation du parti MMM», continue-t-il.
Au MMM, on ne l?entend pas de cette oreille. Si l?on s?est éloigné de ces principes, c?est par pragmatisme, pour mieux gérer la réalité, la vie de tous les jours. «Nous tranchons nettement avec ceux qui s?endorment sur les vieilles idéologies européennes et qui rêvent utopiquement à notre société. J?apprécie les utopistes. Mais nous devons nous occuper de la vie de tous les jours dans un monde de vive compétition où personne ne nous fait de cadeaux», dit Ivan Collendaveloo. Le pragmatisme du parti est non seulement une garantie de sa survie pour le MMM, mais le «culte» du leader ne l?étouffe pas, se défend le secrétaire général. «Il nous inspire mais ne nous dirige pas», déclare-t-il.
Les écarts du MMM, quels sont-ils, ont-ils entamé son crédit et faut-il qu?il en prenne la mesure pour rebondir ? L?un des premiers reproches faits est de n?avoir pas travaillé à affirmer, comme il se l?était juré, la citoyenneté mauricienne. «La logique communale, c?est une réalité bourgeoise que le MMM combattait. Aujourd?hui, il s?en accommode. Qu?un député MMM, désigné Speaker, se fasse le porte-parole public des Ravived aurait été contestable il y a quelques années», s?étonne un observateur. Nullement choqué par cet incident, Jayen Cuttaree se défend : le parti a maintenu l?équilibre social en prenant en considération les revendications légitimes de chaque groupe. «C?est après les émeutes de 1968 qu?est né le concept de mauricianisme. Au fil des années, la spécificité socioculturelle est devenue un aspect marquant de toute société. Le MMM a pris en considération cette donne et nous avons composé avec.»
Ses détracteurs n?en disconviennent pas, mais déplorent que le MMM en ait fait «un overriding factor», son «fonds de commerce». « Slogans creux », rejette Ivan Collendaveloo, secrétaire général du parti.»Le népotisme est une notion cruelle et abjecte que rejette le MMM. C?est pour cela que nous nous attachons à l?indépendance dans les institutions qui sont dotées de pouvoirs constitutionnels pour assurer la transparence et la bonne gestion.» Pourtant, au sein même du parti, ça grogne. «Où est la méritocratie que le MMM rêvait de faire devenir réalité? Toute nomination est aujourd?hui une question de représentation communale», regrette un membre toujours actif...
La politique économique est l?autre déviation. En somme, ce que le MMM a subi en arrivant au gouvernement en 1982, c?est ce que subissent tous les partis de gauche. Enveloppés dans leurs ambitions de richesses mieux distribuées, ils réalisent soudain qu?il faut les produire pour pouvoir les partager. «C?est tout à l?honneur de Paul Bérenger d?avoir su naviguer alors, mais la politique économique n?a pas reflété suffisamment le choix social. Elle aurait dû être plus imaginative», déplore Malenn Oodiah. Jayen Cuttaree, ministre de l?Industrie, hausse le ton sur cette question et tire sa liste de subsides, sommes qui relèvent du «miracle» dans un contexte économique qui impose au pays tant de contraintes. «Mais ce n?est pas seulement en créant un Trust Fund ou en allouant des subsides qu?on combat la pauvreté. Il faut que le pays tout entier soit geared. Toutes les politiques (social, économique, culturel) doivent converger vers un même objectif de justice sociale. La politique suivie jusqu?ici a été si le pays se développe, les petites gens profiteront», renchérit Cassam Uteem, ancien dirigeant du parti.
Il y a encore ces projets pour lesquels le MMM a sué sang et eau, pour lesquels sa verve semble s?être éteinte aujourd?hui. Les Chagos ? «C?est seulement quand il n?a pas été reçu par Blair que Bérenger a haussé la voix. On ne réclame plus la démilitarisation de l?océan Indien», déplore un ancien membre. La réforme électorale attend le consensus. Obligé de composer avec la volonté de son partenaire, le MMM est contraint d?attendre... Le sens de mission qui amenait le parti à maintenir la pression jusqu?à ce que la cause soit entendue, n?est plus. «Il me semble qu?on a trahi toutes les grandes causes. Il n?y a plus rien de gauche, même pas la solidarité internationale. Aujourd?hui, c?est Bush avec tout ce qu?il représente de fascisant que l?on soutient», déplore Cassam Uteem.
Le MMM aurait renié même sa culture, disent ses détracteurs. Ce n?est plus le parti où l?on vient débattre d?idées susceptibles de faire progresser la société. «Il n?y a plus le bouillonnement d?hier, les confrontations. Autrefois, les groupes de réflexion étaient mis sur pied pour débattre chacun de sujets spécifiques. Leurs propositions devenaient celles du parti », dit un ancien. « Pannes d?idées ? Je peux vous écrire un volume si vous voulez ! » La réaction d?Ivan Collendaveloo est épidermique, qui cite celles contenues dans le programme. C?est précisément ce qui est reproché : les structures de réflexion n?existent désormais qu?à la veille de composer le programme. Et les idées ne descendent plus jusqu?aux branches régionales pour faire débat. Elles sont imposées.
<B>«Entrer au MMM pour dire oui M. Bérenger?»</B>
Mais est-ce la faute du parti si on ne court plus vers lui comme hier ? Pas entièrement. Les causes à défendre ne sont plus les mêmes, la société a elle-même une autre culture, celle du confort, et l?on ne s?engage plus. «Les jeunes viennent pour faire de la politique, être candidat, pas pour intégrer un parti,» regrette Jayen Cuttaree. Et en alliance, il n?y a que 30 sièges à briguer, les places sont prises.
En revanche, il reste que, par sa méthode de gestion, le MMM n?a pas non plus su retenir ses intellectuels, ni créé les conditions pour en accueillir d?autres. «Pourquoi entrer au MMM ? Pour dire oui, M. Bérenger ?» ironise un ancien MMM qui déplore qu?on ne puisse pas penser autrement que le leader. «Quelle satisfaction retirer si l?on n?a pas le sentiment d?apporter une contribution ? Comment se sentir à sa place si l?on a pas le «bon profil» ?»
Qu?on l?appelle «adaptation», évolution, dilution de ses principes, trahison, au fil des années, le fait est que le MMM n?est aujourd?hui guère différent des autres partis sur le plan des idées et des valeurs ; on passe d?ailleurs du MMM au Parti travailliste, sans que cela n?émeuve personne. Cela importe peu au MMM que cette frontière soit si mince. Son passé lui suffit pour garder l?attachement de l?électorat et il veut faire la différence sur un autre plan, celui de la gestion. S?il y parvient, il estime son avenir assuré. Car, estime-t-il, moins sensible à l?idéologie, le peuple le serait davantage à la capacité d?améliorer son quotidien. Cela suffit-il ? Il faudrait voir plus loin pour de multiples raisons.
<B>Une force «par défaut»</B>
Le MMM se repose sur des éléments précaires pour assurer cette force. D?une part, « ce qui fait la force du MMM, c?est en partie la faiblesse de son opposant », analyse un observateur. Ce serait donc une force « par défaut ». Ensuite, rien ne dit que cette force ne reposerait pas en grande partie sur la personnalité du leader. Enfin, la politique d?alliances a toujours servi au MMM à masquer ses faiblesses. En 1989, puis en 1999, il était au plus bas mais a remporté de grandes victoires après des alliances. Et si les options s?épuisaient ? Ne vaudrait-il pas mieux qu?il colmate maintenant ses faiblesses réelles, qu?elles soient humaines ou autres ?
Gouverner ne peut pas être le seul objectif d?un parti. «Tout parti politique doit aspirer à gouverner, à gagner les élections, proteste le leader adjoint. Et il le fait sur la base d?un programme qui reflète ses valeurs». Sauf que des dirigeants politiques qui n?ambitionnent que d?être bureaucrates ou gestionnaires finissent, à force de n?avoir que cela en tête, de ne plus se définir que par l?exercice du pouvoir. En France, c?est à cette misère politique que le Parti socialiste doit sa traversée du désert.
Enfin, le contexte appelle le changement. Partout, les partis politiques réfléchissent à un projet de société à l?heure de la mondialisation. Ils cherchent comment créer de la sécurité dans une économie du risque, de l?égalité dans une société de savoir. Cela demande que l?on s?éloigne du cadre de pensée traditionnelle, de la gestion des affaires, que l?on s?ouvre aux ressources locales autant qu?étrangères pour nourrir cette réflexion, au lieu d?en tuer toutes les possibilités. Aucun parti ne doit s?épargner l?effort de se réinventer. Le MMM moins que d?autres. Car son sens de la révolution, s?il existe encore, est ce qu?il faudrait pour imaginer un projet socialiste moderne. Cela relèverait presque d?un devoir.
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