Publicité

?On ne peut produire une élite à sept ou huit ans?

13 août 2006, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● Quel constat faites-vous de notre éducation nationale ?

A Maurice on aime se congratuler en matière d?éducation mais en réalité, la situation est alarmante comparée à d?autres pays africains. Eux, ils avancent sur le plan éducatif. Nous, nous faisons du surplace depuis trente ans. Certes, il y a eu du progrès, surtout au niveau de l?accès, mais par rapport au continent, nous sommes toujours à la traîne sur le plan de la qualité de l?efficacité de l?éducation.

● Que voulez-vous dire ?

Prenez le Certificate of Primary Education (CPE). C?est un énorme gaspillage. Chaque année, le primaire mauricien vit un taux d?échec de 40 % au CPE sans compter les 15 à 20 % qui réussissent avec des résultats médiocres. Au secondaire, 20 à 25 % d?étudiants connaissent l?échec sans oublier ceux qui obtiennent leur School Certificate (SC) ou Higher School Certificate (HSC) de justesse. Citez-moi une seule entreprise qui peut se permettre de produire 40 % de rejets et un nombre élevé de produits de qualité douteuse. Personne ne peut survivre à ça. Si on veut du progrès pour le pays, on doit attaquer ces problèmes à la racine, mais j?ai l?impression qu?on n?est pas en train de le faire. Des chefs d?entreprise m?ont raconté que des diplômés de l?université de Maurice ne savent même pas écrire un rapport, ni même une lettre !

● Mais que faut-il changer ? Quelles sont les solutions ?

Le travail doit notamment se faire au niveau de la classe et de l?école. Le contenu des programmes du Mauritius Institute of Education est comparable à ce qui se fait dans les pays développés. Le contenu du programme scolaire est correct, mais pas la pédagogie. Les enseignants ne savent pas stimuler la créativité ou le raisonnement. Ils ne sont pas formés à ça.

● Donc la responsabilité de l?échec scolaire repose sur les épaules de l?enseignant ?

C?est une des origines du problème, mais ce n?est pas aussi simple que ça. Aucun projet éducatif pour la société mauricienne n?a été défini jusqu?ici. Pourtant, chaque pays doit savoir quel type d?éducation il souhaite. A Maurice, nous avons tendance à nous cantonner à des structures primaire-secondaire-tertiaire. Nous ne parvenons pas à avoir une vue globale. La scolarité est maintenant obligatoire jusqu?à 16 ans et la question est : quelles compétences voulons-nous que nos enfants aient acquises à cet âge-là ?

● Les pays africains sont-ils plus avancés sur ce plan-là ?

Plusieurs d?entre eux ont un projet éducatif très clair ? l?Afrique du Sud, la Namibie ou la Tanzanie. Ils savent de quoi ils ont besoin. Pas Maurice. Ici, l?education se limite à faire passer des examens.

?L?école a la responsabilité de permettre la mobilité sociale, mais elle ne fait que reproduire les inégalités.?

● Comment en sommes nous arrivés là ?

C?est la conséquence de ne pas avoir de projet éducatif partagé par tout le monde. Demandez à l?enseignant du primaire ce qu?il fait de l?enfant dans sa classe et il vous répondra : essayer de le faire passer le CPE. Aujourd?hui l?enfant doit être parmi les 1 260 premiers pour accéder à un collège national. Au primaire, la finalité c?est le CPE. Au secondaire, c?est le SC et le HSC.

● Est-ce que ce n?est pas la conséquence logique d?un système très orienté vers les examens et la performance ?

Dans le passé, nous avions besoin d?un tel système. Il n?y avait pas assez de collèges et le CPE devait décider de qui ira au secondaire. Maintenant nous avons dépassé ce stade, mais le système n?a pas changé. Il est trop compartimentalisé. Cela entrave tout changement. De ce fait, nous n?avons pas de vue holistique de ce que cet enfant qui quitte l?école à 16 ans doit avoir acquis comme compétences.

L?Education nationale n?est pas considérée comme une continuité. Depuis des années, tous les experts et tous les rapports indiquent que la base est mauvaise, mais les solutions concrètes ne se sont jamais matérialisées. Les remèdes doivent être trouvés et vite. Aujourd?hui, chaque enfant doit avoir les mêmes chances.

● Les mêmes lacunes sont mises en évidence depuis des années. Est-ce un manque de volonté politique ou quelque chose d?autre encore qui nous empêche d?avancer ?

Ça doit se faire à deux niveaux. Certainement au niveau politique. Il faut un ministre de l?Education qui ose bousculer les structures et le système. Le concept de CPE doit disparaître pour être remplacé par une éducation continue couvrant l?âge de 5 à 16 ans. Cela dit, l?école et la société doivent également comprendre leur rôle et le jouer pleinement.

La question de sélection ne devrait même pas se poser. Le gouvernement a l?obligation d?offrir une éducation de qualité à tous les enfants. C?est un droit fondamental reconnu par les Nations unies. L?Etat doit remplir son rôle.

● Pourtant le rapport de l?Association pour le développement de l?éducation en Afrique, rendu public il y a deux semaines, indique que les petits Mauriciens ne sont pas tous égaux devant le système...

C?est sûr. Ce ne sont pas les écoles qui font la différence, mais le statut socio-économique. Le premier rapport qui fait état de la chose a été publié en 1966 aux Etats-Unis. L?école à la responsabilité de permettre la mobilité sociale, mais elle n?a pas réussi à le faire. Au contraire, elle ne fait que reproduire les inégalités sociales. Beaucoup de programmes ont été conçus à travers le monde pour créer des écoles plus efficaces, mais ils n?ont pas réussi à le faire.

● Et à Maurice ?

C?est encore plus prononcé. Surtout parce que nous faisons fi de tous ces mouvements. Demandez à n?importe quel enseignant de Std I de diagnostiquer ses élèves trois mois après la rentrée scolaire. Il pourra déjà dire qui passera et qui échouera et souvent son diagnostic s?avérera exact. Pourtant, rien n?est fait pour essayer d?aider ces écoliers dans le besoin. C?est une vraie tragédie. Au contraire, certains enseignants sont plus enclins à enfoncer davantage l?enfant qui a des problèmes pour favoriser celui qui en a moins. L?attitude des enseignants doit changer.

● Que pensez-vous de l?élitisme dans l?éducation ?

Chaque pays au monde a une élite et celle-ci émerge de façon naturelle. On ne peut pas produire une élite à six, sept ou huit ans. Les Allemands ont essayé de le faire avant la Seconde Guerre mondiale et ça n?a rien donné. à Singapour, il y a des écoles spécialisées où on sélectionne les surdoués et on leur donne toutes les facilités. C?est pour produire une élite avec des objectifs très spécifiques.. Si vous me demandez si le QEC ou le RCC sont des collèges efficaces, je vous réponds non. Ils n?apportent aucune valeur ajoutée et je parle d?expérience. Ce sont des établissements comme les autres. Dire qu?il faut envoyer des enfants là-bas pour en faire une élite, c?est faire fausse route. En agissant de la sorte on est surtout en train de favoriser un petit pourcentage d?enfants par rapport aux autres.

● Quelle devrait être la place de la langue maternelle dans l?éducation ?

Il a été archiprouvé qu?on ne peut enseigner autrement que dans la langue maternelle que l?enfant comprend, surtout pendant les trois premières années de sa scolarité, parce que c?est comme-ça qu?il comprend le monde autour de lui.

● Il faut enseigner l?inconnu par le connu...

Ce n?est pas que ça. Tous les pays africains ont hérité d?un système importé qui répondait aux seuls besoins du colonisateur. Aujourd?hui, notre système est encore toujours bâti sur ce que nous avons hérité. On a fait du raccommodage à l?intérieur des structures. Nous sommes restés prisonniers de ce qui nous a été imposé jadis. Ce sont encore toujours les examens qui déterminent le contenu, alors que cela devrait être les réalités socio-économiques et culturelles mauriciennes.

● Pourquoi est-ce si difficile de briser les chaînes ?

Le ministre est un politicien élu par le peuple et entouré par des techniciens. Ce sont ces derniers qui sont censés lui montrer les forces et faiblesses de l?éducation nationale. J?ai malheureusement l?impression que les gens qui sont au ministère ne sont pas assez exposés à ce qui se fait ailleurs. La majorité est devenue cadre à partir de l?expérience vécue à Maurice. Je pense qu?ils ne sont pas assez exposés aux réalités du monde de l?éducation, de son évolution sur le plan international.

● Sommes-nous trop nombrilistes ?

Beaucoup trop. Peut-être parce que nous avons grandi dans le système CPE-SC-HSC où on ne nous a pas donné l?occasion de nous épanouir, de discuter, de raisonner et d?avoir de nouvelles idées. L?université de Technologie ou l?université de Maurice ne produisent pas des gens qui sont prêts à bousculer le système, qui prennent position, et c?est malheureux pour un pays qui a les prétentions comme les nôtres. Il faut un changement de paradygme, briser les structures et trouver le curriculum nécessaire qui conviendrait au Mauricien du 21e siècle.

Propos recueillis par Patrick HILBERT

PROFIL

Trente ans d?expérience

■ Teeluck Bhuwanee est responsable de la section d?enseignement secondaire, de l?enseignement technique et de la formation professionnelle et de l?alphabétisation. Il est basé au bureau régional de l?Unesco à Dakar, Sénégal. Ce bureau couvre les activités des 46 pays de l?Afrique subsaharienne. Avant d?arriver à ce poste, Teeluck Bhuwanee a connu une longue carrière dans l?éducation à Maurice. En 1975, il a débuté sa carrière en tant qu?enseignant dans des collèges d?Etat. ll a été recteur au Sookdeo Bissoondoyal SSS. Après une brève incursion au Mauritius College of the Air où il a mis en place l?unité d?éducation à distance, il est devenu conférencier au MIE. En 2001, il est devenu assistant directeur au ministère de l?Education avant de devenir le premier ?Registrar? à l?université de Technologie.

Publicité