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MBC : la télévision de l?Etat pour l?Etat

28 avril 2008, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

«Un soir, vers minuit, un ministre me téléphone pour exiger que je prenne des sanctions contre un journaliste de la télé qui aurait mal couvert sa conférence de presse !» Propos d?un ex-directeur général de la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC), qui parle sous le couvert de l?anonymat. La MBC, estime-t-il, ne pourra jamais être autonome. Ni indépendante. Et ce, en raison «d?une certaine culture qui a imprégné tout le personnel, des journalistes aux techniciens, en passant par les plantons et les chauffeurs.»

Notre interlocuteur explicite ses propos. «Il n?est un secret pour personne à la MBC que certains ministres ont leurs hommes à l?intérieur de la salle de rédaction, que la couverture des affaires politiques est confiée à certaines personnes par rapport à leurs affinités, qu?il y a interférence et ingérence des ministres ou de leurs attachés de presse à la MBC. Ne savez-vous pas qu?il y a mise au placard de plusieurs journalistes à chaque changement de régime ?»

Même les sociétés socioculturelles seraient de la partie, selon ses dires. D?ailleurs, «une de ces sociétés est allée jusqu?à décider qui sera membre du jury lors d?un certain concours de chant». Elle avait même, une fois, «décidé qui devait gagner le concours». Bien sûr, personne n?a pu confirmer l?ingérence de cette société socioculturelle.

Par contre, certains journalistes travaillant toujours à la MBC et deux ex-journalistes confirment l?ingérence politique et la mise au placard de ceux qui sont perçus comme hostiles au gouvernement en place. «C?est très difficile de travailler dans de telles conditions, avec de telles interférences», confie un ex-journaliste. «Vous pouvez être perçu comme anti-gouvernement en place simplement à travers des rumeurs circulées par on ne sait qui, un chauffeur, un planton ou un téléphoniste. Et vous tombez en disgrâce du jour au lendemain et vous êtes au placard», affirme-t-il. Il a d?ailleurs décidé de poursuivre la MBC en justice.

Toutefois, selon ce journaliste qui compte plusieurs années au service de la station audiovisuelle, le degré d?ingérence varierait de gouvernement en gouvernement. Fait qu?infirme Bijaye Madhou, directeur général de la station de la rue Pasteur. «C?est absolument faux. A 100 %. Aucune ingérence et aucune directive venant des ministres, du Bureau du Premier ministre ou encore des attachés de presse ou conseillers.» Très remonté, il lance : «Pensez-vous que le Premier ministre ait le temps de suivre tout ce qui se passe à la MBC pour donner des directives ? Pensez-vous qu?il n?ait que ça à faire ?» Bijaye Madhou maintient que la corporation travaille dans l?impartialité et l?objectivité.

Le directeur de la MBC avance que la télévision nationale est parfaitement équitable dans sa couverture des débats parlementaires entre le gouvernement et l?opposition. Il en veut pour preuve le fait que «la MBC n?a jamais été poursuivie pour outrage à l?Assemblée en raison d?un imbalanced reporting.» Par ailleurs, Bijaye Madhou affirme que le 1er mai, «nous accorderons de la place à tous les partis politiques dans nos bulletins et nous ferons un peu plus que par le passé».

Selon lui, tous les partis politiques ont le temps d?antenne qu?ils méritent par rapport au «news value» de leur conférence de presse. «Mais il ne faut pas faire des amalgames. Les partis politiques c?est une chose, le gouvernement c?en est une autre.»

Quoi qu?il en soit, la perception que la MBC est «une boîte à propagande du gouvernement» persiste. Et ce, malgré le dernier sondage SOFRES indiquant la popularité du journal télévisé. Cette perception reste tenace, de même que la perception qu?aucun gouvernement en place ne changera les choses. La faute aux partis qui, quand ils sont dans l?opposition, promettent de faire de la MBC une BBC et, une fois au pouvoir, deviennent amnésiques.

«Oublier les promesses faites est devenu une espèce de culture à Maurice», dit Rookaya Kasenally, chargée de cours à l?université de Maurice (UOM). Elle évoque la possibilité de faire changer les choses à travers des actions en justice ou l?Independent Broadcasting Authority (IBA). Dilliparsad Surajballi, nommé directeur de l?IBA par le Premier ministre, affirme que son organisme assume son rôle et que c?est au public d?agir. «Ceux qui ne sont pas satisfaits ou qui se sentent lésés doivent s?adresser à nous, remplir un formulaire et étayer ce qu?ils disent avec des preuves et nous ferons le nécessaire», explique-t-il.

L?IBA qui reçoit, selon son directeur, énormément de plaintes, a déjà donné gain de cause à un plaignant contre la MBC. Cela changera-t-il les choses avec le temps ? «Non», affirme cet ex-directeur général de la MBC. «On ne pourra pas changer la MBC. Il faut privatiser toutes les chaînes et n?en garder qu?une qui sera alors gérée par une équipe entièrement nouvelle. Les anciens ont trop intériorisé une certaine culture de soumission aux hommes du pouvoir.»

QUESTIONS À

<B>Roukaya Kasenally, </B><I>chargée de cours à l?UOM</I>

● <B>Dans quelle mesure une radio ou télévision d?Etat doit être neutre et objective ?</B>

La neutralité et l?objectivité pures et simples ne sont que des utopies dans le domaine de la communication. Le journaliste est imprégné de certaines valeurs, de certaines idéologies, d?une certaine culture, d?une certaine perception. C?est avec tout ce bagage intellectuel ou pseudo-intellectuel qu?il va donner sa vision des événements.

Cela dit, tout journaliste dit «indépendant et objectif» va chercher à brasser le plus large possible pour prendre en considération et transmettre un maximum d?opinions, de points de vue, de perceptions qu?il rencontre. Il doit faire état de cette diversité d?opinions, même si ces opinions sont contradictoires. Le journaliste doit pouvoir et savoir apprécier la différence.

Et en ce qui concerne la MBC ? </B>

La MBC a toujours été vue comme une boîte à propagande. Chaque gouvernement l?a utilisée comme porte-parole. Or, c?est une télévision nationale, financée par le public à travers les redevances, soit environ Rs 25 millions par mois. Elle doit servir le public et non le gouvernement.

Son directeur général s?est glorifié d?avoir pu offrir un certain nombre de chaînes télévisées au public. Il ne faut pas qu?il se limite au quantitatif, mais qu?il fasse attention au qualitatif.

Le peuple mauricien de 2008 a énormément évolué. On a besoin d?émissions de qualité, techniquement et intellectuellement parlant.

● <B>Y a-t-il une formule pour sortir de cette spirale ?</B>

Oui, certainement. Mais tous les gouvernements successifs ont systématiquement refusé de permettre à la MBC d?être indépendante. Il faut, avant tout, avoir une volonté politique pour mettre la MBC sur la voie de l?indépendance. Il y a toute une culture de lèche-bottes, de soumission à la volonté des ministres et autres leaders de sociétés socioculturelles, etc.

Il faut donc un très fort leadership, un directeur général avec une forte volonté et une très grande indépendance vis-à-vis du gouvernement en place pour casser cette culture et mener la télévision nationale sur une nouvelle voie.

Il ne faut, toutefois, pas oublier que le directeur général de la MBC est nommé par le Premier ministre. Je crois qu?il n?y a pas de problème s?il a une certaine couleur politique. Mais il doit pouvoir donner à son personnel toute la latitude pour développer cette indépendance vis-à-vis du politique. Il faut qu?il parvienne à casser cette logique de soumission aux maîtres politiques qui se perpétue de gouvernement en gouvernement. Qu?il s?assure que les gens sont nommés et promus sur des critères de compétences et non politiques ou d?appartenance politique.

Il faut encourager, à la MBC, une culture de créativité, de professionnalisme. Le développement d?un vivier de professionnels à l?intérieur de la station de la rue Pasteur est important pour la sortir de là où elle se trouve. Il y a énormément de professionnels mauriciens, ne faisant pas partie de l?entourage de ceux qui sont au pouvoir, qui sont capables de mener à bien cette tâche.

● <B>Ne peut-on avoir une telle réforme initiée par des actions de la société civile à travers la cour, par exemple ?</B>

Hélas, le public mauricien a démissionné devant ses responsabilités. Ni les forces vives, ni les organisations non-gouvernementales, ni les personnes engagées à défendre les libertés civiles, ne s?intéressent à la question. On a bien eu le cas Rogers, celui qui avait eu recours à la Cour suprême parce qu?on le condamnait à ne regarder que la MBC en l?empêchant d?installer une antenne parabolique pour capter les télévisions du monde. Il a eu gain de cause et cela devait bouleverser tout le paysage audiovisuel du pays.

Le public peut toujours avoir recours à la Cour suprême contre la télévision nationale. Le MBC Act de 1982 stipule bien que la MBC doit être «impartial» et «accurate» et doit donner ses informations «in an impartial manner». En accumulant les cas flagrants de partialité et de parti pris dans les informations et les programmes, un groupe de Mauriciens pourrait demander l?avis de la Cour suprême.

Il y a aussi le Complaints Committee de l?Independent Broadcasting Authority. Le citoyen doit réaliser qu?il a entre ses mains des pouvoirs énormes pour corriger les manquements des institutions publiques.

● <B>En parlant d?objectivité et d?indépendance de la télévision et de la radio, on a tendance à penser à la BBC. Feriez-vous une telle comparaison ?</B>

Pendant longtemps, la BBC a été une référence dans ce domaine. Mais les choses ont évolué. La BBC est passée par des remous et beaucoup de questionnements. L?affaire Kelly sous Tony Blair a beaucoup égratigné la BBC et son indépendance en tant que public broadcaster.

<I>Propos recueillis par R.J.</I>

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